En France, les violences et intimidations contre des défenseurs de l’environnement se multiplient…
Dans plusieurs régions, des militants écologistes ont fait face ces derniers jours à des dégradations de propriété, à des menaces et intimidations à domicile, à des passages à tabac et à des entraves à la liberté de réunion.

Voilà deux ans, le déboulonnage d’une roue de sa voiture avait suscité une indignation nationale, et le dépôt d’une première plainte. Spécialiste des questions liées aux dégâts du modèle agro-industriel breton, la journaliste Morgan Large a annoncé, mercredi 29 mars, le dépôt d’une nouvelle plainte après qu’un sabotage identique a de nouveau été, selon elle, pratiqué sur son véhicule. Ce dépôt de plainte conclut une semaine noire pour les défenseurs de l’environnement. Dans plusieurs régions de l’ouest de la France, des militants associatifs témoignent de faits analogues intervenus ces derniers jours : dégradations de propriété, menaces et intimidations à domicile, passages à tabac et entraves à la liberté de réunion.
Selon Mme Large, le déboulonnage de l’une des roues de son véhicule a été effectué dans la nuit du 23 au 24 mars. Soit deux ans presque jour pour jour après le premier sabotage, intervenu d’après la journaliste dans la nuit du 21 au 22 mars 2021. Cette action s’inscrivait dans une suite d’intimidations – appels anonymes, tentative d’intrusion dans les locaux de l’employeur de la journaliste, Radio Kreiz-Breizh (RKB) dans les Côtes d’Armor, etc. – consécutives à son témoignage dans un film documentaire diffusé sur France 5 (« Bretagne, une terre sacrifiée ») sur les dérives de l’industrie agro-alimentaire bretonne. « Le refus de lui assurer une protection policière après sa première plainte, puis le classement sans suite de celle-ci en décembre 2022 ont-ils favorisé un sentiment d’impunité chez ses agresseurs ? », interrogent, dans un communiqué, RKB et le média d’investigation Splann !, cofondé par la journaliste.
Le 24 mars, jour du dépôt de plainte de Morgan Large, une trentaine de pêcheurs empêchaient, à Anglet (Pyrénées-Atlantique), la tenue d’un dîner caritatif au profit de l’association Sea Shepherd, organisé au château de Brindos. « Ils ont bloqué l’entrée, interdisant l’accès à l’événement, raconte Lamya Essemlali, la présidente de Sea Shepherd France. De nombreuses personnes ont dû rebrousser chemin. » La présidente de l’association précise qu’environ 3 000 euros devaient être levés au cours de cette soirée. La médiatisation de l’action de ces pêcheurs et la mise en ligne d’une cagnotte ont, selon elle, permis de récolter près de vingt fois cette somme.
Agressions physiques
Les tensions entre des pêcheurs artisanaux et l’association ne datent pas d’hier, mais elles ont pris un tour acrimonieux après que le Conseil d’Etat, saisi par trois organisations de défense de l’environnement dont Sea Shepherd, a ordonné au gouvernement, le 20 mars, de prendre des mesures pour faire cesser les captures accidentelles de dauphins dans le Golfe de Gascogne. La tension est devenue telle que des agressions physiques sont à déplorer.
Aux Sables-d’Olonne (Vendée), rapporte Lamya Essemlali, deux bénévoles participaient samedi 25 mars à une opération de collecte de nourriture au profit des campagnes en mer de Sea Shepherd. « Après la collecte, ils rentraient à pied et ont été suivis par plusieurs individus, entraînés dans une ruelle et passés à tabac, raconte Mme Essemlali. L’agression n’a cessé que parce que leurs agresseurs ont remarqué la présence d’une caméra de surveillance. » Selon la présidente de l’association, les deux bénévoles ont reçu dix jours d’incapacité totale de travail (ITT) et ont porté plainte.
Lundi, une trentaine de pêcheurs se sont présentés au domicile de l’intéressée, accusant l’association qu’elle préside d’œuvrer au profit de la pêche industrielle contre les artisans, de vouloir convertir le monde au véganisme, etc. Mercredi, ils ont renouvelé leur action. « Le dialogue est très difficile, confie Mme Essemlali. Pourtant, nous sommes favorables à ce que toutes les aides nécessaires soient mobilisées. Si les engagements de la France ne sont pas respectés, l’Etat devra de toute façon s’acquitter de millions d’euros d’amende, alors autant que ces sommes soient versées aux pêcheurs pour compenser leurs efforts ! »
Ces intimidations à domicile ne se limitent pas aux militants engagés pour la défense de l’océan. Le 22 mars, à l’appel de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA) et de Jeunes agriculteurs (JA), plus d’une centaine de tracteurs ont été rassemblés à La Rochelle devant les locaux de la Direction départementale des territoires et de la mer. Les agriculteurs rassemblés protestaient contre les restrictions d’usage de l’eau d’irrigation et des pesticides.
Déversement de déchets et de fumier
Après avoir déversé des déchets et du fumier sur place, plusieurs agriculteurs ont poursuivi au domicile de Patrick Picaud, vice-président de l’association Nature Environnement 17. L’intéressé était absent, mais son épouse était là. « Du fumier a été projeté sur la maison, des déchets et des pneus usagés ont été jetés dans le jardin. La route et les murs ont été tagués avec des inscriptions homophobes, raconte Marie Bomare, juriste de l’association. Plusieurs individus sont entrés sur la propriété. L’épouse de M. Picaud a été brutalisée, insultée et elle a reçu des jets de fumier. »
Le vice-président de Nature Environnement 17 et son épouse ont porté plainte. M. Picaud est un habitué de ce genre de pression. Pneus crevés, boîte aux lettres arrachée, distribution de tracts avec sa photo, etc. « Les irrigants nous reprochent de saisir la justice pour faire annuler des arrêtés pris par le préfet autorisant des bassines ou des prélèvements d’eau pour l’irrigation, dit Mme Bomare. Le préfet autorise des pratiques contraires au droit de l’environnement, qui sont souvent annulées en justice. Toute la tension retombe sur les associations. Nous avons le sentiment que l’Etat ne prend pas ses responsabilités. »
Les tracteurs se sont également déplacés, le même jour, à L’Houmeau (Charente-Maritime), dont le conseil municipal souhaite installer un maraîcher bio sur des terrains sensibles situés entre deux marais, ce qui provoque l’ire de certains agriculteurs conventionnels. « Du fumier et des déchets ont été déversés en divers endroits de la commune, des panneaux routiers ont été détériorés, explique-t-on à la mairie du bourg. Le responsable local de la FNSEA a menacé le maire par voie de presse, en déclarant que ce n’était qu’un “premier avertissement” et que, s’il le fallait, il reviendrait “séquestrer le maire dans sa mairie”. Une plainte a été déposée. » Mardi, le conseil municipal a pris une motion en soutien du maire. Contactés, la FNSEA et JA n’ont pas répondu aux sollicitations du Monde.