Il faut rendre la justice. Oui, mais à qui ?
Qui est détenteur ou propriétaire de la justice ? Personne ne sait. Mais il semble possible de régler la question en rappelant que la justice se réfère à l’application des lois et des règles. Règles qui s’imposent, en principe de façon égalitaire, à tous. La justice serait un bien commun. Un concept stable, une référence rassurante dans un monde incertain et agité ? Que nenni ! Le droit varie au cours du temps et diffère d’un pays à l’autre. Sans compter les marges d’appréciation d’un juge ou d’un jury. Blaise Pascal le soulignait déjà : « Vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà ». Robert Brasillach est condamné à mort et fusillé en 1945, mais Louis Ferdinand Céline, écrivain collabo engagé lui aussi, est condamné à un an de prison en 1950 puis amnistié. Ce n’est pas juste !

MCD
Pas juste, c’est vite dit ! De quoi parle-t-on ? De justice ou de justesse ? D’après le Robert, la justesse serait la qualité qui rend une chose ou une personne parfaitement adaptée. Et le Larousse de lui accoler des synonymes : authenticité, exactitude, pertinence, vérité. Rien à voir avec la justice ! D’où la confusion banale dès que l’on utilise le mot « juste ». La retraite à 64 ans est-elle juste ? Serait-elle plus juste à 62 ou 60 ans ? Question de point de vue. La justice est une référence collective, la justesse une référence individuelle relative. Est-il juste que Pierre Palmade évite la prison ? Une partie de la réponse appartient à la justice et, d’accord ou pas d’accord, nous nous inclinons. La justice passe. Mais rien n’empêche de penser, personnellement, que ce n’est pas juste.
La justesse est une posture éthique. Est juste celui qui est aligné sur ses convictions et dont les actes sont en phase, y compris à rebours de son intérêt à court terme. Une attitude qui demande cohérence, constance et courage. Friedrich Nietzsche, un grand pessimiste, affirmait que “celui qui ne veut agir et parler qu’avec justesse finit par ne rien faire du tout ”. Exagéré. Mais le chemin de la justesse est étroit et parfois dangereux. Les Justes parmi les Nations en témoignent pour toujours. Rechercher la justesse en conscience peut néanmoins rapporter gros : sentiment d’authenticité, bien être intérieur, optimisme paisible, lucidité dépourvue de jugement, détachement.
La justesse s’accompagne le plus souvent d’une économie de mots. Le mot se fait rare mais juste, précis, pertinent. Les mots sont utilisés à bon escient et la parole évite le flou, l’ambigu, le sous-entendu blessant. Sans pour autant se priver du ressort de la métaphore et de l’humour. Un terme passe-partout comme le verbe « gérer » est évité. Si le mot « acceptation » s’introduit au dialogue, il est derechef interpellé : s’agit-il de « résignation » ou de reconnaissance de la réalité pour ce qu’elle est ? Nuance. Soyons clairs.
Au-delà des mots, il s’agit bien d’une forme d’humanisme. La justesse réconcilie avec soi et rapproche des autres. S’aimer soi-même est le préalable à tout amour authentique. Et inversement, comme l’a écrit, si justement, l’écrivain belge Francis Dannemark, “la magie de l’amour, c’est qu’il rend beau, et qu’au lieu de rendre la justice, il propose la justesse ”.
A méditer
Vincent Meyer
Piegros-la-Clastre