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Le nombre de personnes bénéficiant de l’aide alimentaire en France a triplé en l’espace de 10 ans, pour atteindre 2,4 millions en 2022, selon un rapport publié hier par le réseau de banques alimentaires. Parmi elles, 17 % sont à la retraite et 17 % ont un emploi, dont 60 % à temps partiel.
Le contexte. L’année 2022 a été particulièrement difficile pour le porte-monnaie des Français les plus modestes. L’inflation a atteint 5,2 % en moyenne sur douze mois. La faute à l’explosion des coûts de l’énergie, conséquence directe de la guerre en Ukraine. Sur le terrain. Avec la hausse des prix, des profils divers se sont retrouvés contraints de se rendre à l’aide alimentaire. Familles monoparentales, mères célibataires, étudiants… Il y a quelques semaines, notre journaliste Céline Delbecque s’était rendue dans un centre de distribution et avait interrogé plusieurs bénéficiaires Avec l’inflation, ces Français qui se retrouvent à l’aide alimentaire : « Je n’ai plus le choix »Familles monoparentales, mères célibataires, étudiants… Avec la hausse des prix, certains Français racontent leur plongée dans une nouvelle précarité.![]() |
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Familles monoparentales, mères célibataires, étudiants… Avec la hausse des prix, certains Français n’ont d’autres choix que s’inscrire à l’aide alimentaire
Sac en tissu sur l’épaule, certificat de scolarité prêt à être dégainé sur son smartphone, Eya vient de rejoindre la longue file d’étudiants place du Panthéon, dans le Ve arrondissement de Paris. Pour la première fois, cette étudiante en deuxième année d’histoire de l’art et d’archéologie à la Sorbonne vient récupérer un colis alimentaire. « C’est devenu critique, je n’ai plus le choix », raconte-t-elle en désignant les tentes installées par l’association de solidarité étudiante Cop1, qui organise chaque semaine des distributions gratuites de denrées alimentaires. Jusqu’à présent, Eya réussissait, tant bien que mal, à régler toutes ses factures selon un calcul précis : bourse scolaire, bourse au mérite, aides au logement, pension alimentaire de son père et « petit coup de pouce familial ». Mais récemment, sa tante lui a annoncé ne plus être en mesure de lui apporter une aide mensuelle de 200 euros. Et l’inflation est passée par là. « Mon budget nourriture s’élève à 60 euros par mois. Et ce n’est tout simplement plus assez pour vivre », lâche-t-elle.
Avant de prendre la décision de s’inscrire à l’association Cop1, Eya a pourtant « tout fait » pour ne pas devenir « dépendante » des banques alimentaires. Pendant longtemps, elle a compté sur le repas à 1 euro du Crous, sur l’application antigaspi Too Good To Go qui lui permettait de récolter des paniers de nourriture moins chers ; ou sur les paquets de poisson ou de légumes surgelés, moins onéreux que les produits frais. « Mais là, je ne peux plus y échapper », explique-t-elle, citant la hausse du prix des pâtes, des fruits ou encore de l’huile d’olive. Devant les stands de l’association, où bénéficiaires et bénévoles se tutoient sur fond de musique pop, l’étudiante accepte timidement les lots de bananes, les paquets de soupe ou les brioches offertes par des camarades de son âge. « Ça par exemple, je n’aurais vraiment jamais pu l’acheter », souffle Eya en désignant une bouteille d’huile de lin bio, dont le prix est affiché à plus de 5 euros en supermarché. Le smoothie de grande marque aurait également été exclu de son panier classique, tout comme le melon « à plus de 4 euros pièce », la brique de lait « pas forcément nécessaire à l’alimentation », ou les serviettes hygiéniques bio qu’elle perçoit comme « un produit de grand luxe ».
Et depuis le début de l’inflation, l’étudiante est loin d’être la seule à découvrir malgré elle le fonctionnement de l’aide alimentaire. Claire Martinez, attachée de presse de Cop1, indique ainsi que son association a été obligée d’augmenter son rythme cette année, en ouvrant un nouveau créneau de distribution hebdomadaire dans la capitale et en passant d’une distribution non alimentaire tous les quinze jours à une par semaine. « Aujourd’hui, on a distribué 367 paniers, mais on est obligés de limiter… On voit beaucoup de nouveaux profils, et beaucoup de détresse. Il y a effectivement des étudiants qui ne venaient pas avant, qui ne peuvent tout simplement plus s’acheter de quoi se nourrir », précise la bénévole. « Mon panier moyen a pris 20 euros, sauf que je suis justement à 20 euros près », souligne Léa, qui a commencé à fréquenter les distributions de Cop1 en mai dernier, en arrivant à Paris pour un stage. Avec 100 euros de budget alimentation par mois, cette étudiante de 25 ans a vite compris qu’elle ne pourrait plus se permettre de faire ses courses dans la capitale, où les prix, « déjà plus chers qu’ailleurs », ne cessent d’augmenter. « Pourtant, je fais attention. La quantité de nourriture qui devrait me servir pour deux repas sert pour quatre. J’échelonne tout, je compte tout… Mais sans l’aide qu’on a ici, ce serait la vraie galère. »
« On ne s’en sort plus »
Alors que l’inflation a dépassé cet été la barre des 6 % sur un an, une partie de la population française aurait-elle doucement plongé dans une nouvelle précarité ? « Il est encore tôt pour le chiffrer exactement, mais tous les voyants sont au rouge », indique le Secours populaire à L’Express, citant les chiffres du 16e baromètre Ipsos sur la perception de la pauvreté et de la précarité, publié le 7 septembre dernier. Selon cette étude, 45 % des Français interrogés en 2022 indiquent ainsi qu’ils rencontrent des difficultés pour payer leurs frais de transport – soit une augmentation de 15 points par rapport aux chiffres de 2021 -, et pas moins de 41 % des sondés assurent également qu’il leur est compliqué de payer leur facture d’énergie (+ 5 points par rapport à l’année dernière). « Si ces deux postes de dépenses engendrent des inquiétudes et des contraintes jamais vues depuis 2017, l’alimentation est également devenue un enjeu pour plus d’un tiers des Français », souligne le Secours populaire. Ainsi, 37 % des personnes interrogées peinent à consommer des fruits et légumes frais tous les jours, soit une augmentation de 5 points par rapport à 2021.
Partout, les bénévoles font part de leur inquiétude. « On voit une hausse de 4 % des nouveaux bénéficiaires sur le premier trimestre 2022 par rapport à 2021, et une hausse de 5 % sur le deuxième trimestre. Il y a une explosion de la précarité », souligne ainsi Laurence Champier, directrice de la Fédération des banques alimentaires, qui regroupe plus de 5 700 associations partenaires. « Nous avons environ 35 % de bénéficiaires supplémentaires par rapport à l’année dernière : des gens qu’on ne voyait plus et qui reviennent, des familles qui sont arrivées au bout de leurs économies, des personnes autonomes qui tombent dans la précarité financière », abonde Jean Stellittano, secrétaire général du Secours populaire des Alpes-Maritimes. « Il y a une augmentation certaine des nouveaux dossiers due à la hausse des prix et à l’augmentation des tarifs de l’électricité. En ce moment, c’est entre six et dix nouveaux bénéficiaires par après-midi », regrette de son côté Dominique Roche, son homologue en Loire-Atlantique. « Nous avons distribué 290 colis alimentaires la semaine dernière, contre 230 habituellement. Il y a beaucoup de personnes seules, de mères au foyer sans revenus, de familles monoparentales », confirme encore Camille Rousselot, chargée de mission pour le Secours populaire dans l’Essonne.
Ce mercredi, Ali* vient justement récupérer une caisse de légumes et quelques produits de base devant la permanence de la commune des Ulis, à une vingtaine de kilomètres de Paris. Ce quinquagénaire, père divorcé de deux enfants, se rend pour la deuxième fois au Secours populaire depuis la rentrée scolaire. Il regarde autour de lui, s’assure qu’aucun habitant du quartier ne l’a reconnu. « C’est pas facile de venir ici. J’aurais jamais cru en arriver là », confie-t-il. Après avoir perdu son emploi, il y a six mois, il raconte une longue descente vers la précarité. « J’ai maintenant un budget maximum de 100 euros pour les enfants et moi. J’ai réduit la viande, les yaourts, le fromage… Tout ce qui a augmenté. » Pendant un temps, Ali a réussi « à faire semblant », réduisant les sorties en voiture le week-end pour préserver son stock d’essence, se « privant de dessert » pour laisser quelques yaourts à ses fils, rognant parfois sur sa part du dîner pour « qu’ils ne voient rien »… « Et puis voilà, je n’ai plus le choix », conclut-il en haussant les épaules. « Il y a des produits dont le prix m’angoisse », admet Nadia depuis l’autre bout de la file d’attente. Cette mère de famille lorgne par exemple sur une boîte de lait en poudre, dont le prix est affiché entre « 10 et 15 euros » dans le commerce. Alors qu’elle ne travaille qu’à temps partiel et que son mari, malade, touche simplement le RSA, elle raconte devoir fréquenter le Secours populaire depuis mai dernier. « Avec la hausse des prix et deux enfants en bas âge, c’est devenu trop difficile. On ne s’en sort plus. »
« En tant que maman, on a un peu honte »
« Pas moins de 30 % de nos bénéficiaires sont des femmes seules avec enfants », rappelle Laurence Champier. Au Secours populaire des Alpes-Maritimes, ce chiffre « monte à 70 % », selon Jean Stellittano. Pour lutter contre la malnutrition infantile, l’association MaMaMa a ainsi décidé de se spécialiser dans ce public spécifique de mères isolées ou célibataires. Créée en 2020, elle propose à ses adhérentes des colis contenant des aliments indispensables au développement des plus jeunes, des couches, des biberons ou des produits d’hygiène pour bébé et pour adulte. Prix moyen du panier : 80 euros. Un « luxe » pour certaines mères de famille, que le Covid et l’inflation ont plongées dans la précarité. « Il y avait déjà un besoin énorme pour ces femmes, puisque la malnutrition infantile est un angle mort de l’aide alimentaire. Depuis 2020, plus de 70 000 bénéficiaires ont fait appel à nous, et ça ne fait qu’augmenter », explique Magali Bragard, cofondatrice de MaMaMa.
Parmi elles, certaines mères de famille n’auraient d’ailleurs jamais cru devoir se fournir en couches gratuites ou en lait en poudre auprès d’une association. C’est le cas de Saloua, mère célibataire d’une petite fille de 2 ans et demi. Après une longue période de chômage, et malgré un nouvel emploi de femme de ménage dans les bureaux, les APL et les aides de la CAF, la trentenaire a dû se résoudre à s’inscrire chez MaMaMa, au printemps dernier. « Avant, avec 80 euros par mois pour l’alimentation, je pouvais m’en sortir. Mais les tomates et les courgettes que j’achetais à un euro au marché sont passées à 2,50 euros, le prix de l’huile a augmenté, tout comme celui des pâtes. Rajoutez le prix du lait en poudre et celui des couches… Ce n’était plus possible. » Dans les colis qu’elle reçoit chaque mois, Saloua cite par exemple un gel douche de marque et un shampoing spécial bébé qu’elle utilise pour sa fille, devant lesquels elle ne se serait même pas arrêtée dans un supermarché. « Recevoir ce genre de produit, ça fait du bien. La vérité, c’est qu’en tant que maman, on a un peu honte de devoir compter sur l’aide alimentaire… Au début, on a l’impression de faire la manche. Et puis on se rend compte qu’on n’est pas les seules ». Loin de là. Sur la liste d’attente de l’association MaMaMa, plus de 5 000 femmes sont actuellement inscrites.
Céline Delbecque sur l’Express
*Le prénom a été modifié
