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« Ce que le président devrait redouter le plus n’est pas de devoir suspendre sa réforme, mais de “gagner” contre le mouvement social »

En jouant le marché contre la rue et en ne tenant pas compte de la contestation du corps social, Emmanuel Macron prend le risque de mener la France vers un régime autoritaire d’extrême droite, analyse l’économiste Nicolas Postel, dans une tribune.

Après un démarrage classique, la crise sociale actuelle a, progressivement, pris une autre dimension. Une dimension que l’économiste, historien et anthropologue Karl Polanyi (1886-1964) peut nous aider à décrypter. Pour lui, le mode de production capitaliste requiert la marchandisation « fictive » de la terre, de la monnaie, et du travail. Fictive, car ces trois éléments de la société ne sont pas « vraiment » des biens et services : ils ne sont pas « produits pour être vendus ».

La biosphère préexiste à l’humanité, elle n’est donc pas « produite ». La création monétaire ne relève pas d’une production marchande à visée commerciale, mais d’un acte souverain essentiel. Le travail – c’est-à-dire la vie humaine – est créé, certes, mais pas en vue de la vente : nous ne faisons pas des enfants dans le but de les vendre ! Et pourtant… il y a bien un marché des ressources naturelles, un marché financier… et un marché du travail.

Ces « marchandises fictives » sont au fondement de la révolution inhérente au capitalisme : la biosphère, la société, la vie humaine sont mises au service de l’efficacité économique… au lieu que l’économie soit mise à leur service, ou soumise à leurs impératifs. Cette inversion met la société sous tension. L’impératif productif se meut en un impératif individuel à agir de manière instrumentale, efficace, et provoque une destruction du lien social et politique. Pour Polanyi, c’est ce délitement social qui provoque l’effondrement démocratique et l’émergence de régimes fascistes dans les années 1920.

Argument de l’urgence financière

A rebours de ce processus, la construction, après-guerre, d’une protection sociale des salariés, peut s’analyser comme la réintégration – partielle – des questions économiques dans la sphère sociale et politique – réintégration qui conjure le fascisme et préserve la démocratie. Cette réintégration a tenu jusque dans les années 1990, avant d’être progressivement, méthodiquement, remise en cause dans le cadre de ce qui est souvent qualifié de « régime politique néolibéral ». Cette remise en cause a affaibli le lien social et mis en tension les salariés.

Aujourd’hui, l’urgence bien comprise en Europe est évidemment de réparer ce lien social, de repenser un régime permettant de maintenir le bien commun, dans des contraintes écologiques enfin intégrées. Ce n’est pourtant pas le choix fait par le président, qui, malgré une majorité relative fragile, a choisi d’aller plus loin, plus fort, plus brutalement, dans la déconstruction de ce qui lui apparaît comme un « ancien monde » et dans l’affirmation de la domination nécessaire du principe de marché et d’efficacité dans tous les domaines non régaliens.

Cette domination a été récemment explicitée par le président lui-même. La réforme des retraites ayant été proposée puis rejetée par presque tous les actifs (à près de 90 %), ne bénéficiant pas d’une majorité à l’Assemblée nationale, le président a usé de l’argument de l’urgence financière pour arbitrer en faveur d’un recours à une décision par absence de vote (article 49.3). Cette urgence n’est pas celle inhérente aux comptes des caisses de retraite : ils sont à ce jour bénéficiaires d’environ 3 milliards d’euros, et leur dégradation annoncée ne sera que très progressive.

Il n’y a là aucune urgence, comme le rappellent ces jours-ci plus de trois cents économistes. L’urgence invoquée par le président se situe en fait du côté… des marchés financiers. Sans signe adressé à ceux-ci, nous dit-on, le risque aurait été grand d’une remontée des taux auxquels la France emprunte. Fondé ou pas, cet argument présidentiel dit bien les choses : c’est la légitimité du marché contre celle des élus de la nation. Le marché contre la démocratie. Les conséquences de cette affirmation, peut-être légale mais pas légitime, sont dramatiques pour l’avenir de notre démocratie. Il se joue désormais dans la rue.

Désespérance des partisans

Cet atterrissage législatif plus que chaotique a en effet provoqué un soubresaut spectaculaire du mouvement social de protection des travailleurs, qui faiblissait après deux longs mois de mobilisation sans résultat. Cette dynamique sociale salutaire constitue la dernière chance de nous en sortir collectivement par le haut : la chance d’un débat, d’une discussion, d’un retour à l’apaisement… une main tendue. Si elle n’est pas saisie, si la tactique politique du mépris se confirme, si la stratégie consiste à espérer que la mobilisation pacifique ne dégénère en mouvement violent, incivique, justifiant le recours à la force brutale plutôt qu’à la discussion…, chacun peut comprendre qui gagnera, en fait. Polanyi nous l’enseigne très explicitement : cet écrasement du mouvement social nous mène droit vers un régime autoritaire d’extrême droite. Le Rassemblement national le sait. Il attend.

C’est pourquoi une victoire à la Pyrrhus sur le mouvement social (comme celle qui vient de se jouer à l’Assemblée), menée au nom des marchés et de l’efficacité économique, aurait des conséquences très lourdes. Le mépris, l’étouffement et la désespérance des partisans de la démocratie sociale et de la défense d’un statut protecteur des travailleurs encourageraient de manière décisive le basculement vers le nationalisme, au risque de la mise en place prochaine d’un gouvernement et/ou d’un régime autoritaire et xénophobe.

Nous le voyons, nous avons les outils historiques et intellectuels pour penser ce terrible enchaînement. Voilà pourquoi ce que le président devrait redouter le plus n’est pas de devoir suspendre sa réforme, stopper le processus, reprendre la discussion… mais au contraire de « gagner » contre le mouvement social profond qui s’est mis en branle. Car cette « victoire » signifierait surtout la défaite de la démocratie et de la lutte collective pour le bien commun contre le pseudo « impératif » économique et marchand, et elle aggraverait sans aucun doute la dégradation du lien social et politique… au risque du chaos.

Nicolas Postel est économiste au Centre lillois d’études et de recherches sociologiques et économiques-université de Lille/CNRS.

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