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« Silence dans les champs » : l’hydre de l’agrobusiness breton

S’appuyant sur près de 300 témoignages d’agriculteurs, d’éleveurs, de salariés ou d’élus locaux, Nicolas Legendre, correspondant à Rennes livre une enquête aussi saisissante que glaçante sur l’industrie agroalimentaire en Bretagne

Ils sont – ou ont été – agriculteurs, éleveurs, cadres de chambre d’agriculture, de coopérative agricole et de banque, salariés de l’agroalimentaire, syndicalistes, élus locaux ou parlementaires, militants environnementalistes, médecins ou vétérinaires sur le principal territoire agro-industriel français, la Bretagne, et ils ont osé se confier.

A partir de leurs quelque trois cents témoignages, réunis sur plusieurs années aux quatre coins de la région, et majoritairement sous la condition de l’anonymat, par crainte de « représailles », Nicolas Legendre, correspondant à Rennes pour Le Monde et fils de « petits éleveurs laitiers » bretons, a conçu un livre-enquête, Silence dans les champs.

Entremêlant leurs histoires et son vécu familial, l’auteur nous plonge dans les entrailles de l’agro-industrie armoricaine : un « système », ou plutôt une hydre, tant il s’incarne dans une multitude d’acteurs, d’entités commerciales, politiques, syndicales. Et tant il broie les « petites mains » – surnommées les « kamikazes » – qui prétendent s’y opposer, tout en profitant à une minorité.

Les sources de Nicolas Legendre parlent de pressions, de passe-droits, d’intimidation, de menaces, de parcours du combattant pour l’accès au crédit et au foncier, du poids de la religion, d’endettement et d’épuisement, de suicides manqués ou réussis. Et même d’« esclavage moderne » imposé par le joug de grosses coopératives toujours enkystées dans la logique du productivisme, érigée en credo dans les années 1960 pour « nourrir le pays à pas cher » .

Existences métamorphosées

La somme de leurs déboires et mésaventures – qu’une oreille paresseuse pourrait reléguer au rang de règlements de comptes entre voisins ou de querelles de clocher – révèle, en creux, l’existence d’une violence sournoise et omniprésente, confortée par une loi du silence facile à imposer dans un milieu traditionnellement besogneux et taiseux.

Ces confidences nous embarquent dans une véritable leçon d’histoire agricole, à travers un terroir artificiellement remodelé par et pour l’agrobusiness. « Landes, prairies, tourbières, mares, talus, sentiers, cours d’eau secondaires ont été détruits ou modifiés par milliers (…) pour laisser place à un paysage industriel, façonné par des machines, pour produire des denrées destinées à l’industrie », écrit Nicolas Legendre.

Une orientation qui, au fil des décennies, a profondément métamorphosé les existences. Evoquant la « dizaine de collègues » qui, « en vingt ans », ont mis fin à leurs jours « rien que dans le pays de Quimper », et « plein de copains morts de cancer à cause des pesticides », un paysan ose ainsi le terme d’« agricide ».

Démarqué de toute naïveté et de tout militantisme, Nicolas Legendre refuse de « céder au cliché journalistique éculé » qui encense « ces paysans qui sont passés au bio et sont devenus heureux ». Mais, à travers l’exemple de sa Bretagne, il souligne l’urgence pour l’agriculture française de s’affranchir de ses « blocages culturels » pour « épouser son siècle ». Un chantier « titanesque, mais pas insurmontable », estime-t-il, pour peu qu’une volonté politique et économique s’en mêle.

« Silence dans les champs », de Nicolas Legendre, Arthaud, 330 p., 20 €.

 « Silence dans les champs », de Nicolas Legendre, Arthaud, 330 pages, 20 euros.
En Bretagne, la face cachée de l’agrobusiness
  1. L’industrie agroalimentaire, un entrelacs de pouvoir et d’argent en terres bretonnes
  2. Dans les champs bretons, l’industrie agroalimentaire et la culture de la peur
  3. Les paysans bretons dans la spirale du productivisme
  4. Le lobby agroalimentaire breton, une machine puissante et bien huilée
  5. Dieu, l’argent et la technologie : la sainte trinité du complexe agro-industriel breton

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