« Le sommet de Samarcande constitue le berceau d’une alliance capable de défier l’Occident » : les extraits du « Pacte des autocrates »
Dans un livre à paraître le 20 avril chez Robert Laffont, la journaliste Isabelle Mandraud et le politiste Julien Théron s’intéressent à l’union implicite de régimes dictatoriaux pour remodeler l’ordre international. Ils reviennent notamment sur le sommet crucial de l’Organisation de coopération de Shanghaï, à Samarcande, en septembre 2022, où ces pays ont affiché leurs ambitions communes.
Un long cortège de Hongqi franchit le poste-frontière de Khorgos, qui sépare la Chine du Kazakhstan. Soixante-sept limousines de cette marque de luxe chinoise « Drapeau rouge » précèdent de quelques jours la venue, le 14 septembre 2022, de Xi Jinping chez son voisin d’Asie centrale pour une visite d’Etat. L’événement est d’importance. Il s’agit non seulement de la première sortie à l’étranger du numéro un chinois après trois ans d’enfermement dans le pays depuis le début de la pandémie de Covid-19, mais également d’un déplacement dans une région hautement stratégique. Sur elle repose en effet, pour une bonne part, la Belt and Road Initiative, ce mégaprojet d’investissements reliant la Chine à des territoires déterminants pour son développement. Et pour ce géant des steppes de 19 millions d’habitants, qui regorge de ressources (pétrole, fer, manganèse, uranium), Pékin a les yeux de Chimène.
Reçu à Astana, la capitale, par son homologue Kassym-Jomart Tokaïev, le dirigeant chinois doit également apaiser le ressentiment d’une partie de la population locale. Des milliers de Kazakhs entretiennent en effet des liens familiaux et culturels avec les Ouïgours, majoritaires dans la région mitoyenne du Xinjiang. Or si le pouvoir se garde bien de condamner la terrible répression dont cette minorité est l’objet de l’autre côté de la frontière, le Kazakhstan constitue une base arrière de militants et d’associations qui documentent les exactions chinoises et reprochent aux autorités leur inaction.
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La visite au Kazakhstan de Xi Jinping ne dure pourtant que quelques heures : son homologue et lui ont rendez-vous à Samarcande, en Ouzbékistan, pour un sommet crucial organisé les 15 et 16 septembre 2022. Le leader chinois a notamment prévu de s’y entretenir avec Vladimir Poutine, pour la première fois depuis les JO de Pékin, en 2008.
Née en 1996 sous le nom de « Groupe de Shanghaï », avant de devenir, en 2001, l’Organisation de coopération de Shanghaï (OCS), cette instance, créée par la Russie, la Chine et quatre des cinq ex-Républiques soviétiques d’Asie centrale (Kazakhstan, Kirghizistan, Ouzbékistan et Tadjikistan) afin de stabiliser une région bouleversée par la dislocation de l’Union soviétique, ne cesse de s’étoffer. Les frères ennemis indien et pakistanais y adhèrent en 2017, l’Iran y est admis lors de ce nouveau sommet. Deux pays y font leur entrée avec le statut d’observateur, la Biélorussie et la Mongolie, et trois autres, la Turquie, l’Azerbaïdjan et le Turkménistan, y assistent en qualité d’invités.
En tout, 14 chefs d’Etat et de gouvernement se retrouvent ainsi dans l’antique cité de Samarcande, et, dans cette assemblée 100 % masculine, bien peu partagent les valeurs de la démocratie. Le dirigeant russe n’en est pas le doyen en termes de longévité au pouvoir. Le président tadjik, Emomali Rahmon, dirige son pays depuis 1992, et lui aussi a fait adopter une réforme qui lui permet de briguer un nombre illimité de mandats après s’être octroyé le titre de « dirigeant de la Nation ». Il devance de peu Alexandre Loukachenko, qui se maintient à la tête de la Biélorussie depuis 1994.
Certains sont des héritiers, comme l’Azerbaïdjanais Ilham Aliev, au pouvoir depuis 2003, ou le Turkmène Serdar Berdimoukhamedov, qui a succédé à son père quelques mois plus tôt, en mars 2022, et qui règne désormais sur l’un des pays les plus fermés au monde, rivalisant sur ce point avec la Corée du Nord. Ils n’ont évidemment pas le même parcours, mais tous font preuve d’une même appétence pour l’autoritarisme et d’un goût modéré pour le droit international.
Un ensemble de poids
Il fallait bien la plus grande salle, d’une superficie de 3 000 mètres carrés, du palais des congrès de Samarcande, qui en comporte 12, chacune portant le nom d’une pierre précieuse ou semi-précieuse, pour accueillir les 14 chefs d’Etat et de gouvernement assistés de leurs conseillers. Dans ce cénacle où se côtoient le Turc Recep Tayyip Erdogan et l’Iranien Ibrahim Raïssi, l’Indien Narendra Modi et le Pakistanais Shehbaz Sharif, Xi Jinping paraît tout à son aise. Le dirigeant chinois, qui a fait don pour le sommet des 67 Hongqi et de 40 bus supplémentaires arrivés via le Kazakhstan, s’impose comme le chef de file d’une alliance bien décidée à s’opposer à l’Occident. Un ensemble de poids, qui représente plus de 40 % de la population mondiale, 20 % des ressources du pétrole, 40 % du gaz naturel et du charbon et 30 % de l’uranium.
Ses entretiens en tête à tête avec Vladimir Poutine, puis en compagnie de leurs conseillers, confirment leur entente scellée quelques mois plus tôt lors des JO de Pékin. Alors que les deux hommes se retrouvent pour la première fois depuis le déclenchement de l’invasion russe en Ukraine, aucune divergence ne transparaît. Tout au contraire, ils s’accordent sur les objectifs assignés à l’OCS en matière de lutte contre le terrorisme, à laquelle le premier accole le mot « séparatisme », qui renvoie à Taïwan, et le second, celui d’« extrémisme », utilisé en Russie pour incriminer les opposants.
« La mentalité de la guerre froide et la politique des blocs ressurgissent, tonne Xi Jinping devant l’assemblée générale. L’unilatéralisme et le protectionnisme remontent. La mondialisation économique fait face à des contre-courants. Les déficits de paix, de développement, de confiance et de gouvernance continuent de se creuser. L’humanité se trouve à la croisée des chemins. » Le contexte ainsi dressé sur un mode dramatique, le président chinois prône une « nouvelle voie de développement pour les organisations internationales », inspirée de l’« esprit de Shanghaï ». Une entente, donc : « Nous devons nous prémunir contre les tentatives de forces extérieures d’orchestrer des “révolutions de couleur”, et nous opposer ensemble à l’ingérence dans les affaires d’autrui sous quelque prétexte que ce soit. »
A l’appui, Vladimir Poutine se félicite du « prestige croissant dans les affaires internationales » de l’OCS, et du « rôle des nouveaux centres de pouvoir », dont « l’interaction (…) n’est pas fondée sur des règles qui leur sont imposées par des forces extérieures ». Il fustige les « outils du protectionnisme, des sanctions illégales et de l’égoïsme économique », sachant qu’il trouvera sur ce terrain des alliés attentifs. Un tiers des pays réunis à Samarcande sont sous sanctions, pour violation des droits humains ou politique agressive à l’encontre d’un autre Etat.
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Si le texte final de Samarcande, copier-coller de son intervention, signe le triomphe de Xi Jinping, il représente aussi une nette victoire pour Vladimir Poutine. Les parties s’accordent ainsi sur le fait que « l’application unilatérale de sanctions économiques autres que celles adoptées par le Conseil de sécurité des Nations unies est incompatible avec les principes du droit international et a un impact négatif sur les pays tiers et la communauté internationale ». Et, en dépit des proclamations sur le principe du « non-recours à la force » et de la « non-ingérence dans les affaires intérieures », il n’y a pas un mot, pas une ligne pour condamner l’agression russe qui ravage l’Ukraine au même moment.
« L’heure n’est pas à la guerre », semble reprocher le premier ministre indien, Narendra Modi, lors d’un tête-à-tête avec Vladimir Poutine, filmé avec soin par la chaîne de télévision nationale Doordarshan, mais le message ne doit pas faire illusion. L’Inde n’a jamais formellement condamné l’invasion russe de l’Ukraine. Et les échanges commerciaux bilatéraux n’ont cessé de progresser au cours de l’année 2022. En plus de livraisons substantielles d’armements, la Russie est même devenue le premier fournisseur de pétrole de New Delhi, devant l’Arabie saoudite. Les livraisons d’engrais par Moscou ont été multipliées par huit.
Un succès
Ce 16 septembre, pourtant, date de la clôture du sommet, les enquêteurs ukrainiens commencent à exhumer des corps portant des traces de torture et de mort violente, éparpillés dans la localité d’Izioum. A Samarcande, le même jour, tandis que des manifestations éclatent partout en Iran après la mort brutale de Mahsa Amini, une jeune Kurde de 22 ans arrêtée par une patrouille de la police des mœurs pour ne pas avoir correctement porté le voile, le régime d’Ibrahim Raïssi est adoubé dans l’enceinte de l’OCS.
D’autres toquent déjà à la porte de l’organisation. L’Egypte, l’Arabie saoudite, le Qatar, Bahreïn, les Maldives, les Emirats arabes unis, le Koweït et la Birmanie ont fait part de leur souhait de la rejoindre. Pour le duo russo-chinois, le 22e sommet de l’OCS est un succès. « Il est clair que la Chine et la Russie sont alignées de manière large, profonde et à long terme, et les revers russes en Ukraine n’ont guère contribué à perturber cet alignement. La réunion de l’OCS a remis ce fait en évidence », relève David Kilcullen, professeur d’études politiques et internationales à l’université de New South Wales, à Canberra (Australie).
Ainsi, et conformément aux discours des dirigeants chinois et russe, l’organisation a adopté « une feuille de route visant à l’augmentation progressive de la part des monnaies nationales dans les transactions mutuelles », et soutient « le développement de cette pratique ». Alors que les sanctions liées notamment à la guerre en Ukraine visent les exportations de pétrole russe et freinent les échanges de plusieurs Etats membres, Samarcande constitue bien le berceau d’une alliance élargie capable de défier la politique d’isolement de l’Occident. La tenue de ce sommet en Asie centrale, à la jonction des intérêts russes et chinois, présente d’autres avantages.
Dans cette région longtemps ignorée des Occidentaux, qui tentent de rattraper leur retard, les deux puissances possèdent de solides atouts. Premier partenaire de l’Union économique eurasiatique (UEE), un espace de libre-échange créé en 2014, et qui rassemble, en 2015, la Russie, l’Arménie, la Biélorussie, le Kirghizistan et le Kazakhstan, la Chine investit de plus en plus dans la région considérée comme le pivot de la Belt and Road Initiative. Et quoique entravée par l’épidémie de Covid-19, elle caresse des projets d’envergure : une ligne ferroviaire, par exemple, qui relierait son territoire à l’Ouzbékistan en passant par le Kirghizistan ; et une autre destinée à lui assurer, à travers l’Ouzbékistan et l’Afghanistan, un accès plus rapide à la mer grâce au port pakistanais de Gwadar, un projet phare de Pékin.
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En dépit des apparences, et de leur rivalité, la Russie et la Chine cultivent en Asie centrale un partenariat qui s’est approfondi ces dernières années. Les deux puissances partagent des objectifs communs : prévenir l’instabilité régionale endogène ou provenant d’Afghanistan, et développer leurs intérêts dans une zone riche en ressources mais caractérisée par sa faiblesse économique et militaire, ainsi que par une corruption endémique, terreau propice aux affaires discrètes. Une cogestion, en quelque sorte, destinée à empêcher l’influence occidentale de s’immiscer. La Turquie a bien saisi les enjeux. A la mi-novembre 2022, Recep Tayyip Erdogan s’est de nouveau rendu à Samarcande – son troisième déplacement dans la région en trois mois –, pour assister à l’Organisation des Etats turciques. Créée en 2009, cette dernière regroupe l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Kirghizistan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan. Avec, dans le rôle de l’observateur, la Hongrie de Viktor Orban.
« Le Pacte des autocrates », d’Isabelle Mandraud et Julien Théron (Robert Laffont, 216 pages, 19 euros), sortie le 20 avril 2023.
« Le Pacte des autocrates »