Orpea, la renaissance d’un paria : « Chaque jour, il y a un nouvel incendie à éteindre »
Après le scandale sanitaire et les malversations, le spectre de la faillite : alors que le groupe privé d’Ehpad semble avoir évité la banqueroute, le récit d’une longue reconstruction.
Les pelouses sont verdoyantes, les haies de feuillues taillées au cordeau attendent patiemment l’arrivée du printemps. Ambiance ouatée d’une opulence discrète. C’est là, à Neuilly-sur-Seine, le long du fleuve, en face de la très chic île de la Jatte, que tout a commencé : la résidence « Les Bords de Seine », paradis artificiel du groupe d’Ehpad privé Orpea. Les premiers chapitres du livre-enquête Les Fossoyeurs de Victor Castanet débutent ici. Le journaliste y décrit minutieusement la pénurie organisée de personnel, les couches qui manquent, la nourriture rationnée. L’enfer au quotidien pour des dizaines de résidents qui payent jusqu’à 10 000 euros par mois pour ce qui est présenté comme un établissement haut de gamme. La désespérance aussi pour une grande partie des soignants murés dans un silence complice, enfermés dans la honte et la peur. Un peu plus d’un an après la publication du livre, la résidence des « Bords de Seine » accueille toujours autant de résidents. « Chaque instant est douceur de vivre », peut-on lire sur un panneau d’affichage accroché dans le hall d’accueil. Immuable, le temps s’écoule entre séances de balnéothérapie et de yoga, cours de bridge et cinéma maison. Et pourtant, tout a changé.
Le scandale sanitaire et la vérité sur les malversations financières ont dissous d’un coup le vernis qui protégeait l’entreprise, présentée il n’y a pas si longtemps encore comme une des plus belles réussites entrepreneuriales de ces dernières décennies. En quelques mois, la chape de plomb s’est évaporée. L’ancienne direction a été entièrement décapitée, le management intermédiaire en grande partie renouvelé, le conseil d’administration largement remercié. Le groupe avec ses 300 000 patients dans le monde (27 000 en France), ses 72 000 collaborateurs répartis dans un millier d’établissements dont 350 dans l’Hexagone, a tutoyé la faillite, croulant sous 9,5 milliards d’euros de dettes. Un Everest. Après des semaines de tractations et pas mal de nuits blanches, la plus grosse restructuration financière du capitalisme français s’est achevée récemment : le sauvetage de l’entreprise a été gravé dans le marbre avec les banques et les créanciers. Et 1,3 milliard d’euros devraient être injectés d’ici l’automne par un pool de nouveaux actionnaires emmenés par la Caisse des dépôts, le bras armé financier de l’Etat. Mais l’avenir s’écrit toujours en pointillé. Une cinquantaine de plaintes ont été déposées par des familles contre l’entreprise qui s’est engagée à rembourser les 56 millions versés par l’Etat pour financer des postes qui n’ont jamais existé.
Valérie Collobert, la directrice des « Bords de Seine », s’excuse presque. « Je suis dans le groupe depuis huit ans mais je ne dirige cet établissement que depuis le mois d’octobre », précise-t-elle d’emblée. Comme la plupart de ses collègues, elle s’est pris le scandale en pleine face. La trahison, le sentiment d’avoir été flouée. « J’aurais pu partir mais j’ai décidé de faire confiance à la nouvelle équipe. » Qu’est ce qui a changé au quotidien ? Tout, mais surtout « maintenant, on peut dire les choses », souffle-t-elle. Orpea, c’est l’histoire d’une bande de voyous qui a détourné des millions de subventions publiques et de versements des résidents à leurs propres fins, oubliant leur mission première : prendre soin. L’histoire aussi d’un groupe où le culte du secret et l’intimidation avaient été érigés en culture d’entreprise. Le récit enfin d’une faute collective : celles des agences régionales de santé, de l’Etat, des banques, du conseil d’administration, des commissaires aux comptes, de l’Autorité des marchés financiers. Un aveuglement généralisé : l’histoire était trop belle, la réussite si spectaculaire, les voix dissonantes muselées.
« Aller chez Orpea, c’était un peu comme sauter sur Kolwezi »
« On a nettoyé les écuries d’Augias mais tout reste à faire, ça peut prendre des années, même si nous allons vite, très vite », avoue Laurent Guillot, le nouveau directeur général du groupe arrivé aux manettes en juin 2022. A ses côtés, une équipe de choc : finances, ressources humaines, achats, communication, direction des soins… toute la direction a été renouvelée. Le dernier arrivé, Emmanuel Hirsch, spécialiste de l’éthique médicale, a tout juste posé ses valises en janvier. Aucun d’entre eux n‘avait exercé auparavant dans le secteur.
Comment reconstruire une entreprise aussi abîmée ? Et d’abord pourquoi ont-ils accepté ? « Après le premier coup de fil du chasseur de têtes au printemps dernier, je me suis demandé : pourquoi moi ? », avoue Laurent Guillot. « Je n’ai même pas répondu au premier mail me présentant le poste », ajoute Pierre Krolak-Salmon, neurologue et gériatre, propulsé directeur médical. « Moi, je viens d’une famille de militaires. Alors, aller chez Orpea, c’était un peu comme sauter sur Kolwezi », s’amuse Gery Robert-Ambroix, le directeur de l’immobilier.
Tous ont finalement accepté de relever le défi. Le premier d’entre eux, Laurent Guillot. A la première rencontre, c’est la couleur bleue qui nous vient à l’esprit : la chemise, le costume, l’écharpe. Les yeux. Menthe glaciale. Laurent Guillot est un pur produit de la méritocratie scolaire républicaine. Polytechnique, corps des Ponts. Le portrait idoine du très bon élève, mais un peu trop sage et poli, pas suffisamment grande gueule et carnassier pour prendre à lui seul toute la lumière. Après avoir fait ses armes dans le gouvernement Jospin, où il planche sur l’ouverture du capital d’Air France, il file dans le privé, chez Saint-Gobain. Le verre creux, le plâtre, les matériaux de construction… il finit à la tête de la direction financière du géant français mais perd la bataille qui l’oppose à Benoit Bazin pour prendre la direction générale du groupe. On le pressent un temps aux manettes d’Engie, mais Catherine MacGregor le coiffe sur le poteau d’arrivée.
Quand on lui propose de reconstruire Orpea, il vient tout juste de rendre un rapport à Bruno Le Maire sur la réindustrialisation du pays. Tous ceux à qui il parle du poste lui conseillent de refuser : « Tu mérites mieux. » Sauf un, le sage de la tribu Saint-Gobain, Alain Minc : « Il a un grand mérite pour lui, il est courageux », confirme ce dernier. Alors Guillot se jette à l’eau, travaille jour et nuit, visite des centaines d’établissements, le plus souvent le week-end. « Il s’est pris de passion pour ce job », confirme Guillaume Pepy, l’ancien patron de la SNCF, arrivé, lui, à la présidence du conseil d’administration au printemps dernier. « Ce qui m‘a le plus choqué, c’est le décalage entre le train de vie de certains étages du siège et la rigueur imposée aux établissements. J’avais lu le livre de Castanet et les rapports diligentés par l’Etat. Concernant les dysfonctionnements et les malversations, tout était vrai, en pire. Contrairement à l’engagement des collaborateurs dont le personnel soignant qui lui n’a jamais failli », poursuit Guillot.
Nous y voici donc au siège d’Orpea, un immeuble de bureaux sans âme, presque caché en contrebas de la grande dalle de la Défense. Plus précisément au 9e étage. Là, l’ancien DRH avait privatisé les toilettes et lorsque la nouvelle équipe a ouvert les tiroirs de son bureau, ils y ont découvert tout un arsenal de matériel d’écoute destiné à surveiller les salariés. Le grand bureau de l’ex-patron, Yves Le Masne, a été transformé en salle de réunion. Un symbole : la porte n’avait pas de poignée et on entrait dans la pièce avec un code réservé à quelques initiés. Laurent Guillot s’est installé en face, dans l‘ancien local à photocopies, un bocal entièrement vitré, la porte ouverte en permanence. Le premier jour, son assistante l’a accompagné au sous-sol du bâtiment. Un parking à voitures digne d’un émir du Golfe : Mercedes noires rutilantes, 4×4 gros comme des camions. « On a tout liquidé », précise le patron qui a opté pour une Zoé électrique.
Un monde parallèle
Le groupe présent dans 22 pays était géré comme une TPE de Corrèze, les malversations en plus. Pas de reporting financier précis, pas de plan prévisionnel entité par entité, pas de registre à jour du patrimoine immobilier. Un contrôle de gestion baroque, une politique RH digne d’une république bananière, des systèmes informatiques datant de Mathusalem. « Ils ont vécu en autarcie managériale, dans une sorte de monde parallèle », confirme Laurent Lemaire, le directeur finances et achats, arrivé trois semaines seulement avant la déconfiture. Aucune stratégie à part la fuite en avant. Toujours plus d’établissements, partout, dans toute l’Amérique latine, en Chine. Toujours plus de dettes. Et surtout l’inversion dans la hiérarchie des priorités, le bien-être des patients renvoyé en bout de liste. Premier chantier : remettre la maison debout et le soin au cœur de tout.
Celui qui en a la charge, c’est le professeur de médecine Pierre Krolak-Salmon. Lui a passé toute sa vie à l’hôpital public. « J’ai découvert une entreprise où la très grande majorité des soignants sont totalement dévoués mais où il y avait une absence de structuration du projet médical », explique-t-il. Alors, il faut apprendre aux équipes à dialoguer, il faut décloisonner, redonner de l’autonomie aux directeurs d’établissements pour remplacer les salariés absents, acheter le matériel manquant. Le budget repas a été augmenté de 35 %, le taux d’encadrement des résidents de près de 10 %. « Ce qui est difficile, c’est le temps d’amorçage des projets. Il y a des délais incompressibles », confesse Pierre Krolak-Salmon.
La traque continue
Et puis, il a fallu s’attaquer aux pénuries de personnel. Ce job-là, c’est celui de Fanny Barbier, la nouvelle DRH, arrivée en septembre. Quand elle débarque, elle découvre un personnel soignant tétanisé par le scandale. Une infirmière lui avoue qu’elle n‘ose plus dire où elle travaille : un de ses enfants est rentré de l’école en pleurs après qu’un camarade de classe lui a dit que sa mère tuait des « petits vieux »… En six mois à peine, elle a relancé massivement les embauches – 800 recrutements en moyenne par mois -, signé le premier accord d’augmentation générale de salaire en quinze ans, organisé de nouvelles élections professionnelles – non truquées -, mis sur pied un gigantesque plan de formation. Parallèlement, elle a organisé le départ des managers – une quarantaine en tout – qui avaient trempé d’un peu trop près dans les magouilles des anciens dirigeants. Il y a quinze jours, un cadre a de nouveau été mis à pied. « On ne lâche rien, on continue à remonter le fil, en traquant tous les abus », confie Laurent Lemaire.
Chaque dossier renferme sa petite bombe. En début d’année, le système informatique qui gère la paie est parti en sucette. « La mise à jour du logiciel n’était plus assurée, alors on a décidé d’en changer. On émet chaque mois 60 000 bulletins. Sauf que les listes n’étaient pas à jour. Certains collaborateurs recevaient de simples chèques dans une enveloppe », explique Fanny Barbier. Dès lors, les bugs se sont multipliés, des dizaines d’intérimaires n’ont pas été payés et la rumeur a enflé : Orpea ne paierait plus ses salariés… « Chaque jour, il y a un nouvel incendie à éteindre », confie Frédérique Raoult, la directrice de la communication.
Le spectre de la faillite
Difficile d’étayer les murs de la maison quand le sol se dérobe. Lorsque Guillot arrive aux manettes en juin dernier, il peaufine bien un plan de cession d’actifs. Mais entre juin et septembre, le monde bascule : les taux d’intérêt grimpent, l’immobilier se retourne, le choc énergétique laisse des traces. Et le taux d’occupation des Ehpad Orpea chute sévèrement, dernière scorie du scandale. « A l’automne, on a pris peu à peu conscience qu’on ne pourrait jamais rembourser la dette », raconte le patron. Il faut alors négocier avec les banques – Orpea avait 738 lignes de crédits ! –, les créanciers, les actionnaires. Ces derniers, dont la famille Peugeot qui détenait 5 % du capital, ont tout perdu. Les banques ont accepté d’allonger la durée des prêts et les créanciers de s’asseoir sur 70 % de leurs titres de dette en échange d’une part du capital de l’entreprise. Surtout, l’équipe doit convaincre de nouveaux investisseurs d’apporter de l’argent frais. Beaucoup d’argent. La Caisse des dépôts et consignations (CDC) est bien intéressée mais elle ne veut pas y aller seule. Depuis des mois, Pascal Demurger, le patron de la Maif, étudie aussi le dossier. Finalement, ils iront ensemble, posant leurs conditions : la majorité des sièges au futur conseil d’administration et un projet d’entreprise aux antipodes de celui de l’ancienne équipe. En 2024, Orpea devrait adopter le statut d’entreprise à mission. « L’occasion de faire table rase du passé et de changer de nom », précise Eric Lombard, le directeur général de la CDC.
Avant cela, le feuilleton Orpea pourrait rebondir sur le volet judiciaire. Une enquête préliminaire par le parquet de Nanterre est en cours. « On a envoyé des camions de documents. Mais aucun juge d’instruction n’a été nommé. Ça fait quand même quatorze mois : vous ne trouvez pas ça long ? », s’agace Guillaume Pepy. Christian Saint-Palais, l’avocat de l’ancien directeur général, nous le confirme : « Monsieur Le Masne n’a pas été mis en examen. Nous ne sommes au courant de rien. » En clair, circulez, il n’y a rien à voir. Ou est passé l’ancien boss d’Orpea ? La rumeur le dit en Suisse ou au Portugal. Le scandale s’écrit encore.
Béatrice Mathieu