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De nouvelles solidarités en germe

La situation de bon nombre d’institutions va logiquement empirer, et il ne faut pas se focaliser  sur les lamentations et les ressentiments contre ceux qui ont pris leur contrôle, et les ont asservies. L’affaiblissement de l’autorité qui s’ensuit fait baisser les contraintes sociales et sociétales et offre aux individus que nous sommes de nouveaux champs de possibilités. La forte diminution du travail mécanisé dans les industries, qui contraignait les libertés il n’y a encore pas si longtemps, ouvre des espaces inédits d’existence aux individus. Les époques de corruption sont de celles où les fruits tombent de l’arbre : j’entends les individus, les porteurs de graines de l’avenir, les instigateurs de la colonisation spirituelle et de la formation de nouveaux organes de l’Etat et de la société. Le mot corruption n’est qu’un terme de mépris pour les automnes d’un peuple (Friedrich Nietzsche).

Il n’y aura que des signaux, des singularités, des bribes, des éclairs passagers, même faiblement lumineux, des lucioles (Georges Didi-Huberman).

Pour regarder l’avenir avec confiance, nous devons nous concentrer sur ce qui advient au cœur de la société, du côté non pas des puissants qui conservent et stérilisent, mais de celui des humbles, des inadaptés à la société du spectacle, c’est-à-dire de ceux qui se mettent hors du jeu des pouvoirs et fuient la réussite apparente, de ceux qui, hardis dans leur discrétion, font un pas de côté pour échapper aux contrôles en tout genre où se cachent la jalousie et la violence mimétique. L’humilité repose dans le sentiment d’être cachée. Elle sait que rien ne pourra lui arriver. Elle sait aussi qu’aucune puissance ne pourra lui arracher cette conscience (Franz Rosenzweig). Du serviteur du peuple, le prophète biblique dit : il ne criera pas, il n’élèvera pas la voix sur les places publiques, il n’écrasera pas le roseau froissé, il n’éteindra pas la mèche qui faiblit (Isaïe 42, 2-3).

Dans la société de consommation, l’humilité échappe au consommable reproduit en grandes quantités. Aux puissants, les humbles lancent : vous êtes des noyés, non contents d’avoir perdu pied, vous voudriez encore attirer les autres pour les engloutir (Pascal Quignard). Ils sont du côté de la vie, de l’organique dit Charles Péguy, en les opposant à la théorie logique, la théorie du progrès, qu’il situe dans l’inorganique. Leur action est peu ou pas médiatisée, et d’ailleurs ils ne le souhaitent pas, se soustrayant à  la communication médiatique dont le fond se confond avec la forme, et qui aplatit toute singularité et ignore les subjectivités véritables. Ils se méfient de tout ce qui utilise les mots culture et spectacle. Ils voient que même la plupart des artistes, dont on parle, sont conduits à penser que la publicité prévaut sur le contenu de l’œuvre (Jean Dubuffet).

Ils cherchent les vraies rencontres, qui mettent en présence dans l’immédiat de l’existence. Ils croient en l’égalité et la vivent. Subjectivités que traverse l’infini, sincérité par où l’infini passe le fini, responsabilité l’un-pour-l’autre (Emmanuel Levinas).  Ils savent que la plus grande gloire est d’être connu de personne (Christian Bobin). Ils refusent de jouer le rôle des consommateurs et résistent à la terrible puissance du marketing qui capte les processus d’identification et assure le contrôle social. Ils se méfient du considérable pouvoir des images telles qu’utilisées aujourd’hui. Celui-ci uniformise les émotions, aplanit les personnalités, et tue le pouvoir éclairant et libérateur des mots. Ils se placent délibérément hors de portée de tous les médias et de leur conditionnement. Ils se gardent bien de souscrire aux propositions de la société de consommation pour ne pas perdre leur propre pouvoir d’agir librement. Ils reconnaissent d’instinct que dans le familier naissent les chances de liberté les plus sûres. En fut-il jamais autrement ? (Raoul Vaneigem). Dans la même veine, le Zhuangzi s’interroge : mais qui donc est capable de renoncer au mérite et au renom pour se fondre dans la masse ? Celui-là répand ses idées sans occuper une place en vue, son influence se diffuse sans qu’il s’attire du renom. (…) L’homme parfait ne fait jamais parler de lui. Travaillant les notions de méconnaissance et de reconnaissance, Vladimir Jankélévitch pose  la question : que préférez-vous : être un vivant méconnu ou un mort reconnu ? Charles Péguy l’affirmait pour lui-même: je ne suis pas connu, monsieur, et j’ai pris le chemin de ne l’être jamais. Je suis complètement ignoré, et je prends le chemin de l’être jusqu’à ma mort, et pour ceux qu’il appelle le peuple : ceux qui se taisent, les seuls dont la parole compte. Cette vie profonde, ignorée de la société médiatique, publique, cette vie privée et cachée, cette existence authentique, c’est là que Péguy, inspiré par la pensée de la durée et du devenir de Bergson, situe les racines vivantes de ce qu’il appelle l’histoire, c’est-à-dire le lieu-source originel des forces qui renouvellent souterrainement en permanence les sociétés humaines : l’histoire n’a aucune considération du public. Ou plutôt elle a considération du public pour éviter constamment d’y renouveler sa source. Elle fait du public. Mais elle ne veut le faire qu’avec du privé. Non pas accidentellement ; mais constamment, essentiellement, légalement. Une telle histoire a une dimension prophétique, et l’historien est alors, selon le mot de Friedrich Schlegel, le prophète du passé.

Ceux-là donc se tiennent là où se trouvent les ferments de nouvelles interdépendances et solidarités, des nouvelles possibilités de vie, fondées sur les intersubjectivités qui ignorent l’objectivation scientifique, sur une connivence de fond, et sur des rapports d’égalité et de réciprocité qui se désintéressent des rapports de force et de raison. Ils sont adeptes de la non-violence gandhienne et de modes d’action au féminin pour transformer la société et vivent leur émancipation naturellement sans être prisonniers des luttes idéologiques, car ils connaissent l’ambivalence de toute position. Pour eux, la coercition et l’obéissance ne sont pas consubstantielles aux liens de société, les lois devant être au service des solidarités et des libertés et non l’inverse. Ils cherchent à pratiquer la redistribution. Ils substituent aux contacts distants de notre société atomisée, utilitariste et marchandisée des liens qui engagent les relations et qui les tiennent. Ils se risquent à l’intimité. Là où, tout en devenant de plus en plus différents, les individus se montrent davantage solidaires, créant ainsi des écumes sociales, où le caractère introverti des différents foyers ne s’oppose pas à leur conglomération dans des unions plus denses (Peter Sloterdijk). Ils savent que chaque subjectivité s’enracine tout entière et constamment dans les intersubjectivités, qu’il n’y a pas de moi sans les autres (Monique Atlan & Roger-Pol Droit). Ils expérimentent avec bonheur que la vie humaine n’a de sens qu’à cette condition : l’émergence d’un individu sur fond de société et d’histoire, c’est-à-dire au sein d’une assemblée d’humains en constant devenir, vivant et recherchant la solidarité dans la joie (Friedrich Nietzsche).

Olivier Frérot

Texte extrait de l’ouvrage « Solidarités émergentes – Institutions en germe », publié en 2015 par Chronique sociale

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