Iran : la révolution des femmes racontée par les livres
Plusieurs ouvrages mettent à l’honneur les combats des Iraniennes. L’Express a rencontré les auteures de ces histoires diverses, où se retrouve chez les héroïnes une aspiration commune à la liberté.
« Seule la littérature permet de connaître un pays. Pour comprendre l’Iran d’aujourd’hui, il faut lire ce qui s’y écrit, et surtout les livres des femmes » : un conseil que donne l’écrivaine iranienne Aliyeh Ataei, et qui ne sera pas difficile à suivre, tant les éditeurs font ces jours-ci la part belle aux œuvres traduites du persan ou évoquant l’Iran. « Femme, vie, liberté » : depuis septembre dernier et la mort de la jeune Mahsa Amini, tuée en détention pour un voile mal porté, ce slogan simple et éloquent rythme la contestation dans la République islamique. Ces cris dans les rues de Téhéran trouvent aujourd’hui un écho dans nos librairies en France. Une des sensations de cette production littéraire : le saisissant « La Frontière des oubliés » de Aliyeh Ataei publié chez Gallimard et préfacé par le romancier franco-afghan Atiq Rahimi et dont l’auteure est tout aussi bouleversante que sa prose, traduite avec minutie par Sabrina Nouri. Lors d’une rencontre à Paris, où elle se trouve depuis quelques mois, cette écrivaine au regard intense confie son histoire personnelle, qui s’entremêle à celle de ce roman traduit aujourd’hui, publié il y a trois ans en Iran. La quarantenaire a grandi dans un milieu instruit et politisé mais simple, entre deux mondes, à la frontière entre l’Iran et l’Afghanistan. Elle incarne la proximité entre ces deux pays, qui partagent une langue et une certaine dose de malheurs. « Un jour, j’ai dit à mon père que je voulais écrire et il m’a soutenue ». Quittant sa province perdue pour faire des études à Téhéran, Aliyeh Ataei a réalisé son rêve : elle écrit et publie depuis plus de vingt ans. Dans « La Frontière des oubliés », elle raconte l’histoire d’une jeune femme confrontée aux contraintes culturelles et aux difficultés inhérentes à son lieu de naissance.
Elle observe aussi comment cet espace géographique se retrouve au centre d’un jeu géopolitique bien plus grand, et qu’au milieu de tout cela, se retrouvent les femmes. « Je sais bien que pour les Occidentaux, les Iraniennes – ou les Afghanes – incarnent une ‘cause’, un sujet parmi d’autres sur l’échiquier international… Les vrais enjeux sont ailleurs, le pétrole, la géopolitique. Pourtant, il s’agit de nos vraies vies. Nous ne sommes pas faibles, et même d’une force inouïe, mais nous avons besoin qu’on entende notre voix. Vous pouvez imaginer la force qu’il m’a fallu pour grandir là-bas, puis vivre à Téhéran, et être aujourd’hui publiée en France chez Gallimard ? », interpelle-t-elle. Lors de sa publication en persan, ce livre a connu un vif succès, comme ses romans précédents. Sa voix se trouble et sa rage intérieure devient palpable quand elle évoque les conditions de travail d’un auteur sur place : « ils n’ont pas vraiment besoin de me censurer, j’ai tellement intégré le système qu’à chaque fois que j’ouvre mon ordinateur, j’ai l’impression qu’ils sont avec moi dans la pièce ».
Un témoignage qui fait écho à celui de Nasim Marashi, qui vit à Téhéran, rencontrée à Paris, alors qu’elle venait promouvoir « L’automne est la dernière saison » (Ed. Zulma, 2 022), publié il y a plus de dix ans en Iran, traduit en français seulement maintenant. Dans ce roman à la tonalité douce-amère, elle évoque le destin de trois jeunes femmes qui tentent d’être libres dans une société qui ne cesse de leur imposer des limites. Un ouvrage concis et frappant, lu et apprécié en Iran, réédité à plusieurs reprises, prouvant que les aspirations des Iraniennes ne sont pas nouvelles. « Quand le livre a paru, il a obtenu énormément de succès, je ne pensais pas que ça pourrait arriver », relate la jeune femme fluette, à la fois sensible et affirmée. Elle confie ses rêves de jeunesse : étudiante issue de la classe moyenne téhéranaise, elle avait étudié la musique avec l’idée qu’elle continuerait ses études en France. Ce qui ne s’est jamais produit, son visa ayant été refusé. Alors il a fallu se réinventer. « Je me suis mise à écrire pour me souvenir de cette période assez difficile, celle de l’époque de Mahmoud Ahmadinejad [2004 à 2013]. Nous étions sous la pression forte de la censure dans mon métier de journaliste, sous la pression économique, sous la pression de la société… Il ne s’agit pas seulement de mon histoire, mais aussi de celle de toute une génération. Je pensais alors que les choses allaient s’améliorer, elles n’ont fait que s’aggraver », raconte la trentenaire, qui malgré les difficultés, notamment économiques, aspire à rester vivre là-bas.
Une désillusion qui se retrouve dans les pages de l’incroyable « Teheran Trip » de Mahsa Mohebali (Ed. La Croisée, 2023]. Un ouvrage détonnant dans la production littéraire locale, et classé en 2022 par les meilleurs livres du monde par le magazine américain New Yorker : l’histoire d’une jeune adolescente qui erre dans la capitale, à la recherche de drogue et de ses amis, alors qu’un tremblement de terre menace de faire s’effondrer la ville. Habillée en garçon, l’héroïne traverse une ville où toutes les règles étouffantes sont soudainement levées et où la jeunesse, habituellement si réprimée, tente de s’imposer. Un périple qui « se passe en extérieur, là où souvent la littérature orientale relate le quotidien, l’intérieur des maisons », signale l’éditrice Emilie Lassus, qui travaille déjà sur la traduction d’un autre ouvrage de Mahsa Mohebali. Teheran Trip, plébiscité par les Iraniens, primé et réédité à plusieurs reprises, a été écrit en 2008, mais il est d’une actualité frappante, évoquant cette jeunesse sans illusions. Une audace que Mahsa Mohebali paie cher : comme l’explique son éditrice, elle a été condamnée à l’interdiction de ses activités littéraires depuis 2012, et ne peut pas prendre la parole publiquement. Ces derniers mois, cette pression s’est même faite plus intense.
Une société très moderne
Reconquérir le pays perdu, à distance, c’est aussi la quête de ceux qui ne peuvent retourner sur place : écrivains, journalistes, cinéastes – c’est devenu un territoire interdit qu’il faut reconquérir par l’art. C’est en partie la quête de Naïri Nahapétian, qui a quitté le lieu de son enfance à 9 ans, au moment de la révolution islamique. Après de nombreux romans policiers à succès, elle s’est cette fois-ci consacrée à un récit autobiographique dans « Quitter Téhéran » (Bayard récits, 2023). Journaliste franco-iranienne, elle y a séjourné à plusieurs reprises au début des années 2000, en plein « printemps », à l’époque de la présidence de Mohammed Khatami où les publications fleurissaient et où soufflait un certain vent de liberté. Au travers de ses souvenirs d’enfance et des instantanés de cette époque, ainsi que des échos quotidiens qu’elle a de son pays d’origine, elle nous fait découvrir une communauté relativement peu connue, celle des Arméniens d’Iran. Un récit terminé en septembre mais qu’elle n’a cessé d’amender avant son impression, face aux événements qu’elle suit quotidiennement sur les réseaux sociaux. « Ce mouvement montre que la population en a eu assez de la double vie. En privé, beaucoup de choses étaient possibles, mais rien en public. Cette contestation a permis de passer un cap : les gens s’opposent ouvertement au régime. Au lieu de détourner simplement le voile, les femmes ne le portent plus ». Ce voile, c’est une des raisons pour laquelle elle et sa mère ont quitté l’Iran, alors même que son père ne pouvait quitter le pays, comme elle l’évoque dans Quitter Téhéran. « Mes polars [situés en Iran] ont toujours eu beaucoup d’écho, car il y a fascination pour cette théocratie étrange. Mais mes livres montrent qu’il n’y a pas là-bas l’altérité radicale qu’on croit y trouver. C’est une société très moderne, et la vie des Iraniens ressemble beaucoup plus à la nôtre qu’on ne pourrait croire. La grande différence, c’est que ce n’est pas un Etat de droit, mais une dictature sanglante. »
Une théocratie autoritaire où les aspirations des écrivains sont sacrifiées, à l’image de tant d’autres. Une réalité que Nasim Vahabi décrit avec justesse dans le poignant « Je ne suis pas un roman », (Tropismes éditions, 2022). Dans un récit qui rappelle Kafka ou Gogol, l’auteure exilée en France évoque une écrivaine qui se retrouve au sous-sol du bureau de la censure, entourée de milliers d’œuvres bloquées qui attendent vainement un tampon de l’administration. Egalement éditrice de nouvelles en persan et grande connaisseuse de la littérature dans cette langue, Nasim Vahabi se réjouit de cette vague de publications, qui ne paraît pas prête de s’arrêter : en effet, la plupart de ces livres ont été traduits ou écrits avant même le mouvement « Femme, vie, liberté ». Face à l’intérêt croissant pour l’Iran, d’autres ouvrages devraient garnir les rayons des prochaines rentrées littéraires.
Hamdam Mostafavi