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  Rencontre avec Fatima Ouassak.

Si vous avez le moral en berne, que la politique vous déprime, que la lecture des journaux vous angoisse, alors ruez-vous sur Pour une écologie pirate (éditions La Découverte), deuxième volet de la trilogie politique de Fatima Ouassak. L’essayiste, qui est aussi politologue, cofondatrice du Front de Mères et de la première Maison de l’écologie populaire en France (Verdragon, à Bagnolet), propose un projet politique écologiste enthousiasmant par sa radicalité et son intelligence. En partant des quartiers populaires, elle dresse le constat de tout ce qui ne va pas en France tout en insufflant de l’espoir en s’appuyant sur des combats gagnés par le passé et sur des solutions concrètes. Pour une écologie pirate est un essai qui bouscule pour le meilleur et qui donne envie d’agir et de s’engager. On espère que cette interview finira de vous convaincre !

Votre livre part du point de vue des populations des quartiers populaires, à qui l’on reproche souvent de ne pas s’intéresser à l’écologie. Cette injustice constitue-t-elle le point de départ de ce travail ?

Effectivement, ce livre part d’une question que l’on me posait beaucoup depuis les débuts du Front de Mères, qui est né de la question de l’alternative végétarienne à la cantine (sur ce sujet, lire le précédent essai de Fatima Ouassak, La puissance des mères, ndlr) : comment faire pour « sensibiliser » les quartiers populaires à la chose écologiste ? En 2017, je suis intervenue à une conférence avec un penseur écologiste sur le sujet « Écologie et quartiers populaires ». Il interpelait les personnes dans la salle et il leur demandait  « Pourquoi vous n’allez pas dans les quartiers populaires ? Il y a là de formidables réservoirs d’énergie ! ». Quand j’ai entendu cela, j’ai eu deux réactions. Déjà, j’ai eu une réaction de militante politique, qui sait que cette approche ne fonctionne pas. J’explique dans le livre à quoi cette idée de réservoir d’énergie renvoie dans une histoire coloniale. Et puis j’ai eu aussi une autre réaction, celle d’une habitante d’un quartier populaire, d’une femme arabe et musulmane. Je me suis dit : « Eh t’as cru quoi ? On n’est pas ton réservoir d’énergie ! ». En tant que personne concernée, je refusais et je refuse toujours cette forme de sous-humanisation et de rapport colonial. On ne veut pas être là pour massifier le front sans que l’on prenne en compte nos priorités, nos enjeux, le racisme structurel. Évidemment, sauver la planète et lutter contre la biodiversité semblent être des enjeux communs. Mais quand on les regarde de plus près, ils ne le sont absolument pas. Avant même d’écrire La puissance des mères j’avais en tête cette idée : l’écologie, il faut que nous en soyons.

Ce n’est pas un scoop que l’écologie est un objet très situé sociologiquement : très blanc, très bourgeois. J’ai un pied dans le mouvement social et dans de nombreux espaces de lutte de gauche progressiste : le féminisme, l’antiracisme, la question sociale… Et le mouvement climat est le plus blanc et CSP+ — et pourtant on sait combien le féminisme est situé sociologiquement et n’est pas très populaire ! Le problème, et c’est ce que je dis en introduction de mon livre, c’est que les organisations qui composent ce mouvement ont bien conscience qu’elles sont situées sociologiquement et que ce n’est pas comme ça qu’elles vont gagner. On ne peut pas prétendre incarner l’humanité et le vivant avec un mouvement aussi situé. Le mouvement climat pense donc y remédier de deux manières différentes. D’abord en faisant de la sensibilisation, avec un rapport colonial au quartier, sans jamais remettre en question le projet, sans jamais intégrer la question antiraciste et anticoloniale. Ensuite, en « décorant » le mouvement, c’est-à-dire en appelant quelques personnes non-blanches et en utilisant leur présence comme la preuve qu’iels sont inclusifs·ves et pas racistes. Ça, et je le dis dans le livre : ça ne marche pas non plus.

Le livre a pour but de dire : soyons sérieux·ses, mettons-nous autour de la table et discutons vraiment de ce que pourrait être un projet écologiste qui prendrait en compte tout le monde. Pour associer les quartiers populaires il faut les écouter, voir ce qui s’y passe. Quand, dans les quartiers populaires, nous parlons du racisme qui nous sous-humanise et nous désancre, il faut pouvoir l’entendre et le prendre en considération dans le projet qui est proposé. C’est pour ça que je parle des quartiers populaires comme d’une terre.

Pourquoi justement, partir de cette question de la terre ?

Parce que je sais que la question de la terre est essentielle pour les écologistes et qu’il s’agit d’une question universelle. On s’intéresse de plus en plus à la terre des quartiers populaires, au fait qu’elle est considérée comme une sous-terre, même si ce n’est jamais formulé comme cela. On s’intéresse aux inégalités environnementales en comparant la pollution atmosphérique à Paris et à Bagnolet. On constate que d’un côté on respire relativement bien alors que de l’autre on respire très mal, ce qui a des conséquences sur l’espérance de vie, le développement respiratoire des enfants, etc. La question des inégalités environnementales est posée — ce n’est pas là que je pense apporter quelque chose.

Moi, je lie le sort de la terre dans les quartiers populaires à la population qui y vit. On ne peut pas attendre de la population qui réside dans les quartiers populaires de protéger une terre alors qu’elle se sent désancrée. On ne pourra pas mener un combat écologiste sérieux dans l’Hexagone si on ne prend pas en considération le fait que la population des quartiers populaires subit une mise en errance et des processus de désancrages permanents. Il faut, à un moment donné, prendre en compte la question raciale. Et cela passe notamment par l’analyse du rapport entre quartiers populaires et quartiers pavillonnaires. On parle d’inégalités sociales ou environnementales, mais on ne compare pas les quartiers populaires avec le territoire à côté. Il faut regarder les quartiers populaires, certes, mais aussi les regarder par rapport au territoire qui est juste à côté. Et ce sont deux mondes diamétralement opposés, avec un monde qui travaille pour l’autre. J’habite à Bagnolet, juste à côté de Montreuil. Cette différence donne bien à voir la question raciale, mais aussi la question de classe qui est centrale en France.

Je m’intéresse aussi dans le livre au rapport qu’entretient l’Europe à l’Afrique, qui n’est pas non plus pris en considération par le mouvement climat. La question est mise sous le tapis et l’on se contente d’un vague discours humanitaire sur la régularisation des sans-papiers. Je le vois en ce moment avec les débats autour du projet de loi Darmanin : les débats vont encore une fois être médiocres et lamentables. Je crains le pire. Le macronisme et l’extrême-droite sont très offensifs sur la manière de répondre à l’enjeu climatique avec un projet de durcissement des frontières et un rapport très précis aux migrations. Leur réponse n’est pas la même mais elle est cohérente et précise. Et en face, on n’affronte pas vraiment ces questions, on se contente d’être vague. Je dénonce dans le livre l’utilité des personnes non-blanches, migrantes en particulier : on tend à les réduire à leur force de travail. Elles ne sont appréciées qu’à travers leur utilité pour le capital. Ce point doit être repensé. J’espère que mon livre peut servir à proposer autre chose dans le débat. Quelque chose d’utopique, de cohérent, qui fait un peu rêver aussi.

Et justement, vous proposez de vraies solutions dans le livre, vous ne vous contentez pas de constater les problèmes…

Oui, une grande partie du livre est consacrée à une réponse positive, enthousiaste, sans peur. Plutôt que de parler d’écologie dans quelque chose de négatif, j’ai essayé d’en parler en termes positifs. La liberté de circuler, par exemple, me fait rêver. Ça peut faire peur, évidemment. Dans le tunnel réactionnaire, fermé, d’angoisse profonde que l’on traverse, je vois bien que la liberté peut inquiéter. Je n’ai pas la prétention de mettre tout le monde d’accord. Mais je veux proposer des choses pour toutes les personnes qui veulent aller de l’avant, qui ne font pas le deuil de l’égalité humaine ou d’un projet internationaliste. Moi, cette écologie dans les frontières de l’Europe et de l’humanité blanche, CSP+, masculine, ne me fait pas du tout rêver ! Quand je suis allée parler de mon livre à Marseille, certains jeunes m’ont dit que l’écologie, iels la vomissaient. L’écologie institutionnelle et majoritaire ne fait pas envie. Et elle n’est pas au niveau.

Au-delà des tweets pendant les campagnes électorales, on a envie de savoir quel est le projet antiraciste, internationaliste de la gauche. Comment lutter contre le dérèglement climatique à l’échelle de l’humanité ? Personne ne parle de l’Afrique, à part Macron, qui est un ennemi politique. La gauche et les écologistes sont incapables de dire quoi que ce soit sur l’extractivisme, sur les luttes qui sont menées en Afrique et que l’on peut considérer comme écologistes. On va parler rapidement de Total en Ouganda mais sans s’attarder. Les luttes de libération de la terre sont des luttes écologiques. On fait comme si tout allait venir d’ici et être contrôlé en Europe, dans le Nord global. Mais il n’y a pas de raison de faire le deuil de l’écologie. J’ai la prétention de dire que l’écologie que je présente dans le livre est à la hauteur des enjeux.

Vous vous emparez aussi de la question de l’antispécisme, une lutte qui est également assez cloisonnée en France. C’est une question que vous abordiez déjà dans La puissance des mères. Pourquoi avoir voulu poursuivre cette réflexion ?

Je me suis demandé ce que donnerait un projet de libération animale du point de vue des quartiers populaires, des luttes anticoloniales et antiracistes. Le Front de Mères est né de la question de l’alternative végétarienne dans les cantines, je pars donc de cette expérience politique et militante-là. Il y a quinze ans déjà, je savais que la question de l’alimentation était importante dans la partie musulmane des quartiers. Il y a une vraie angoisse de ce que l’on donne à manger aux enfants, je vivais cela dans mon entourage et dans ma communauté. Je voulais poser ces questions de manière politique et philosophique, lancer un débat de société pour tout le monde : à quoi sont rendus nos corps, le rapport à l’industrie agroalimentaire, le lobby de la viande… Mais à cause de l’islamophobie structurelle de ce pays, j’ai été renvoyée à la question du halal, que j’étais accusée d’utiliser comme cheval de Troie pour « islamiser l’école ». On m’a montré que les gens comme moi n’avaient pas à prendre la parole dans le débat politique. Et la question de l’antispécisme et de la libération animale m’a été refusée.

Dès que des personnes musulmanes cherchent à parler de la vie de la cité — parce que l’Islam est une spiritualité, une manière de voir le monde —, d’un coup on nous sort la carte de la laïcité. J’ai été très frustrée à l’époque de ne pas avoir pu poser le débat comme je l’aurais voulu. J’ai donc essayé de réfléchir à la question dans ce livre. Beaucoup d’organisations antispécistes sont islamophobes. Et si les personnes non-blanches ne participent pas à la cause animale, c’est parce que l’on sait à quel point elle peut être instrumentalisée à des fins racistes, par exemple à l’occasion des fêtes musulmanes de l’Aïd. Sur ce point, la balle est dans le camp des antispécistes. Il ne suffit pas de dire : « C’est une cause commune, on est ensemble ».

Mais je voulais aussi m’adresser à la population qui vit dans les quartiers populaires, notamment à la population musulmane, et leur dire qu’il faut que l’on réfléchisse sérieusement à cette question. Dans nos familles, nos communautés, nos associations. J’essaie d’argumenter pour qu’on demande la fin des élevages industriels, qui sont une ignominie. Je veux partir de ce que l’on mange, puis nous questionner sur notre rapport au monde, au vivant, aux animaux non-humains, sur la manière dont on peut s’allier face à un même système d’oppression. J’essaie de donner à voir cette manière de poser la question de la libération animale.

On ne pourra pas mener un combat écologiste sérieux dans l’Hexagone si on ne prend pas en considération le fait que la population des quartiers populaires subit une mise en errance et des processus de désancrages permanents. Fatima Ouassak

Vous vous appuyez beaucoup sur la fiction dans le livre, déjà par le titre qui est un clin d’œil au manga One Piece d’Eiichirō Oda, mais aussi par un petit conte que vous insérez à la fin du livre. Quelle importance la fiction a-t-elle dans votre pensée politique ? 

Comme dans le précédent livre, j’essaie d’associer à ma pensée des figures qui peuvent parler à nos imaginaires, à nos cœurs et à nos émotions. Je vais vers cela assez naturellement. Cela reflète ma manière d’avancer en politique. Je milite notamment avec des enfants. Et il se trouve que je suis aussi fan de manga, je peux vraiment débattre toute une nuit de L’Attaque des Titans ! Mon but, ce n’est pas de réduire One Piece à un outil de cette « sensibilisation » que je critique tellement dans le livre. Mais je pense que l’amour des quartiers populaires pour des figures comme celles de One Piece, de L’Attaque des Titans, de Dragon Ball Z traduit une soif de liberté. Dans ce livre, je défends vraiment l’idée qu’on ne survit pas au fait de ne pas être libre. Si on crève dans les quartiers populaires, ce n’est pas seulement parce qu’on manque de confort, qu’on est au chômage ou autre, c’est parce qu’on est sous un contrôle permanent au travail, dans l’espace public…

En introduction des chapitres, j’ai aussi inséré des dialogues qui témoignent d’une plus grande complexité que le propos qui suit, qui est plus théorique. Ce sont des conversations que j’ai avec mon père. Il a quitté l’Algérie très jeune, à 18 ans. Ce n’était pas pour reconstruire la France : il partait avec cet esprit de pirate, sans savoir ce qu’il allait trouver de l’autre côté. Je voulais donner à voir la subtilité qui existe dans nos vies.

Quant au petit conte qui se trouve à la fin du livre, il traduisait une envie de faire de l’écologie à hauteur d’enfant. Je montre que même des enfants de 7 et 9 ans, l’âge des miens, peuvent appréhender les questions que je développe dans l’essai, discuter, ne pas être d’accord. On débat beaucoup ensemble, on les associe à leur sort. Et puis je voulais montrer que parfois, on gagne à la fin.

APPIS

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