Sélectionner une page

« Sur la terre du Kurdistan », de Joseph Andras et Nûdem Durak…

 

Nûdem Durak (née en 1988 ou 1993 à Zivik) est une chanteuse kurde originaire de Turquie. En 2015, elle est emprisonnée, alors qu’elle travaillait à son premier album, et condamnée à 19 années de prison pour son engagement artistique.Nûdem Durak vient d’une famille musicienne dengbêj (barde traditionnel kurde). Elle a commencé à chanter sur scène avec son père. Issue d’une famille modeste, elle obtient sa première guitare en vendant l’alliance de sa mère. Elle fonde le groupe de musique Koma Sorxwin et donne des cours de musique traditionnelle kurde au centre culturel Mem û Zîn, à Cizre, dans le district de Şırnak. Avec son groupe, elle produit plusieurs clips et se produit régulièrement sur scène dans le sud-est de la Turquie.

Du fait de son engagement artistique dans sa langue maternelle, Nûdem Durak est placée en garde à vue et arrêtée à de nombreuses reprises. Dans la prison de Mardin, elle est détenue dans le même quartier que la journaliste et artiste kurde Zehra Doğan, avec qui elle élabore un journal de détention. Elle est libérée sous contrôle judiciaire tandis que ses procès se poursuivent, avant d’être incarcérée en 2015, condamnée à 10 et 9 ans de prison, soit 19 ans au total, pour « appartenance à une organisation terroriste ». Peu de temps avant son arrestation, elle fait l’objet d’un reportage diffusé par la chaîne Al Jazeera : « Meet the Kurdish woman imprisoned for singing in Turkey ». Le centre culturel, fréquenté par des milliers de jeunes, est quant à lui fermé par la dictature turque en 2016. -1

« Sur la terre du Kurdistan », de Joseph Andras et Nûdem Durak, Ici-bas, 256 p., 22 €.

Une enquête ne se fait pas seul. Elle engage toutes sortes de relais : informateurs, journalistes, amis, amis d’amis et, si le terrain est à l’étranger, traducteurs. Joseph Andras a eu besoin de l’ensemble de ces personnes pour mener son investigation et comprendre l’histoire de Nûdem Durak, chanteuse kurde emprisonnée depuis 2015 en Turquie. « Tout ­livre est une entreprise collective », écrit-il en ouvrant sa longue liste de remerciements, à la fin de Sur la terre du Kurdistan. Ce n’est pas tout. Le ­livre issu de l’enquête est lui aussi porté par plusieurs voix, écrit à plusieurs mains. Les chapitres en italique ont été écrits par la jeune chanteuse, et traduits en français « par Serdar et ­Sibel ». Les chapitres en romain sont écrits par Andras, mais restituent la parole des très nombreux interlocuteurs rencontrés. Les annexes reprennent certains messages de soutien postés par des personnalités internationales (Noam Chomsky, Carmen Castillo, Asli Erdogan, Angela Davis…), au cours de la campagne de solidarité internationale Free Nûdem ­Durak, lancée en 2020.

Bref, c’est un livre qui défait la notion d’auteur et ce qui assure en général son autorité, à savoir la singularité, la maîtrise d’une langue et d’un sujet. La couverture restitue en partie cette idée de responsabilité collective : le nom de Joseph Andras apparaît en haut, en petits caractères et en minuscules. Celui de Nûdem Durak, lui, est inscrit en grandes capitales, comme le titre du livre. Mais un autre titre, Sur la terre du Kurdistan, transforme à son tour Nûdem Durak en nom d’autrice. Cela peut rappeler la ­recommandation de Victor Hugo à son éditeur, alors qu’il s’apprêtait à publier un long poème sobrement intitulé Dieu. Gêné de mettre à égalité son nom avec celui de Dieu, il suggérait une ruse typographique : son nom en tout petit et le ­titre en très grand.

L’œuvre littéraire de Joseph Andras est fondée tout entière sur ce principe de l’enquête qui ne laisse que peu de place, voire, comme ici, aucune place à la fiction. Le genre de l’enquête traverse une grande part de la littérature contemporaine et emprunte ses méthodes, ses outils et ses références aux disciplines des sciences sociales. Ce qui place Andras à part de ce large courant, ce sont ses sujets : des figures de la lutte ou de la résistance politique qui subissent la violence des Etats. Son premier livre, De nos frères blessés (Actes Sud, 2016), était consacré à Fernand Iveton, ouvrier pied-noir, communiste et indépendantiste guillotiné le 11 février 1957 pour avoir déposé une bombe qui n’a jamais explosé. Dans ­Kanaky (Actes Sud, 2018), il menait ­l’enquête sur Alphonse Dianou, militant ­indépendantiste engagé dans le FLNKS et tué pendant l’assaut de la grotte d’Ouvéa, en 1988. Chaque livre est le résultat d’un long travail de terrain, de très nombreuses lectures ; l’écriture est l’orchestration de langues plurielles, politiques, universitaires, militantes, poétiques.

« Dans le souffle chaud d’une vie »

Sur la terre du Kurdistan radicalise encore cette démarche, sans doute parce que la figure en lutte est, cette fois, vivante – « C’est la première fois que j’écris dans le souffle chaud d’une vie ». Le livre n’est qu’une des modalités de l’action menée pour Nûdem Durak, qui a commencé par la publication d’une tribune dans L’Humanité en 2019 et s’est pour­suivie par le lancement de la campagne de soutien.

Pendant quatre ans, Joseph Andras s’est rendu à plusieurs reprises au Kurdistan pour en savoir plus, connaître son histoire et organiser sa défense. Pendant quatre ans, il a correspondu avec elle et contribué à faire sortir ses écrits de prison, qui constituent la matière la plus émouvante du livre. La chanteuse y raconte son enfance, les humiliations subies à l’école lorsqu’il leur arrivait, à elle ou à ses camarades, de dire quelques mots en kurde, sa détermination à chanter, son engagement dans des textes patriotiques. Elle n’est pas particulièrement célèbre, elle n’est pas une exception, elle est un nom qui représente les milliers de Turcs et de Kurdes emprisonnés de façon arbitraire par le régime de Recep Tayyip Erdogan pour prétendu « terrorisme ». Andras est conscient des ambivalences de son entreprise : comment dire l’individu pris dans un combat collectif ? Comment faire jouer le « je » dans le « nous » sans tomber dans les ficelles du storytelling contemporain, qui dicte les récits à partir de trajectoires faites pour séduire ? Comment aller « vers tout le monde » ?

Joseph Andras s’inscrit dans la tradition littéraire ouverte avec la défense de Djamila Boupacha par Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir pendant la guerre d’Algérie. « Je ne suis qu’une détenue parmi des milliers d’autres », ne cessait de répéter Djamila Boupacha. Mais attirer l’attention sur son cas, Gisèle Halimi et Simone de Beauvoir en étaient convaincues, provoquerait la révolte face à la condition de toute une population. A son tour, avec Nûdem Durak, l’écrivain d’aujourd’hui se pose en éveilleur de consciences. Il le fait en évitant toute sensiblerie, mais en prenant le temps d’écouter et de montrer des personnes qui vivent, pensent et sentent. Il le fait en leur donnant la parole, dans l’absolue sincérité de son combat antilibéral et ­révolutionnaire. Rien n’est joué ni feint dans sa démarche, et il nous convainc que ce qui le regarde nous regarde tous.

1 Emprisonnement et soutiens

Elle est détenue dans la prison de Bayburt, dans le Nord-Est de la Turquie. Elle souffre d’une affection à la thyroïde, finalement prise en charge médicalement. Elle doit y rester jusqu’en 2034.

En Allemagne, en août 2016, une campagne de soutien intitulée Song for Nudem est lancée. Elle invite les chanteurs à manifester leur solidarité.

Le 25 mars 2019, l’écrivain français Joseph Andras attire l’attention de l’opinion publique francophone sur Nûdem Durak avec un article publié dans le quotidien L’Humanité. Il publiera quelques mois plus tard, dans la revue en ligne Lundi matin, un second article après avoir correspondu avec la prisonnière ainsi que sa famille. Le texte sera traduit en plusieurs langues par le webzine franco-turc Kedistan. De là, la campagne Free Nûdem Durak est lancée début avril 2020. Elle appelle à sa libération ainsi qu’à celle de tous les prisonniers d’opinion. La cinéaste Carmen Castillo, ancienne prisonnière politique et opposante au gouvernement de Pinochet (libérée, en 1974, par une mobilisation française), marraine la campagne. Elle écrit dans le quotidien Le Monde, au mois de mai : « Nûdem Durak n’avait pas d’armes, sinon une guitare. Elle chantait dans sa langue maternelle, longtemps interdite par les gouvernements turcs successifs ».

La campagne Free Nûdem Durak prend rapidement une ampleur internationale. Aux États-Unis, le linguiste Noam Chomsky, l’anthropologue David Graeber, la militante Angela Davis (acquittée, en 1972, grâce à une campagne internationale) et la journaliste Debbie Bookchin appellent à sa libération. En Grande-Bretagne, le cinéaste Ken Loach se joint à la mobilisation, ainsi que le musicien Peter Gabriel, connu pour son engagement contre l’apartheid sud-africain. Au Chili, la chanteuse Ana Tijoux alerte à son tour sur le sort qui lui est fait. En France, de nombreuses figures politiques, intellectuelles et artistiques se joignent à la campagne : l’ancien candidat aux élections présidentielles Olivier Besancenot, l’historienne Françoise Vergès, l’écrivaine Maryam Madjidi, l’écrivain et dramaturge Laurent Gaudé, le cinéaste et romancier Gérard Mordillat, la philosophe Elsa Dorlin ou encore l’élue Danielle Simonnet. Par la voix de plusieurs de ses membres, le Parti communiste français est présent dans la campagne. D’anciens prisonniers politiques témoignent également, de divers endroits du monde, de leur solidarité à l’endroit de la chanteuse kurde : le journaliste marocain Omar Radi, l’écrivaine Pinar Selek, l’ancien opposant au régime de Pinochet Téo Saavedra ou encore les militants algériens Hakim Addad, Messaoud Leftissi et Salim Yezza. La presse indépendante italienne et turque relaie régulièrement les prises de positions successives.

Au mois de juillet 2020, le chef d’orchestre italien Riccardo Muti lui rend hommage lors d’un concert donné à Paestum. Le même mois, à Marseille, Nûdem Durak est peinte sur une façade de plusieurs mètres de haut par l’artiste de rue Mahn Kloix ; en Allemagne, dans un musée de Francfort, l’artiste canadienne Hajra Waheed lui dédie une installation sonore intitulée HUM. Peu après, le chanteur nigérian Keziah Jones appelle, par une chanson interprétée en langue yoruba sur les réseaux sociaux, à la liberté de la chanteuse kurde ainsi que de tous les détenus politiques.

En juin 2020, le magazine Les Inrockuptibles qualifie Nûdem Durak de « symbole de l’oppression du peuple kurde ».

En 2021, elle reçoit un autre soutien de marque, celui de Roger Waters, cofondateur du groupe de rock Pink Floyd. Un an plus tard, en signe de solidarité, il décide de lui envoyer une guitare en prison après avoir entendu que lors d’une inspection dans les cellules de sa prison, les gardiens lui avaient cassé sa guitare.

Wikipedia

Pétition pour sa libération

https://secure.avaaz.org/community_petitions/en/Recep_Erdogan_Free_Nudem_Durak/

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *