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Violences politiques : élus, ne vous laissez plus faire ! par Chloé Morin

À force de manque de courage et de populisme à deux balles, nous avons collectivement dégradé la classe politique.

Le maire de Saint-Brevin, Yannick Morez reçu par Elisabeth Borne à Matignon le 17 mai 2023.

Le maire de Saint-Brevin, Yannick Morez, et la Première ministre Elisabeth Borne lors d’une rencontre à Matignon, le 17 mai 2023 à Paris.

Un maire qui rend son écharpe tricolore suite à l’incendie criminel de son domicile. Un chocolatier passé a tabac en raison de ses liens familiaux avec l’épouse du président de la République. Des milliers d’élus de tous bords témoignent de la même chose : les insultes qui se multiplient, les menaces proférées à leur encontre ou à celle de leur famille, les permanences dégradées, et parfois les actes de violence. Non sans lien avec cette violence, même si elle n’en est pas la seule cause, ajoutons à cette liste le nombre record de maires démissionnaires – 1293 étaient décomptés début avril – depuis le début de leur mandat en 2020.

Malgré la quasi unanimité des condamnations suite aux dernières violences, il est hélas certain que la spirale infernale de la violence ne va pas s’arrêter là. On ne voit pas pourquoi elle le devrait, tant l’Etat s’avère défaillant, incapable de condamner les auteurs de menaces et de violence avec la sévérité pourtant prévue par les textes.

Rappel utile : « Est punie de trois ans d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende la menace de commettre un crime ou un délit contre les personnes ou les biens proférée à l’encontre » d’un élu. Dans un monde idéal, il suffirait que la justice fonctionne pour que le cauchemar cesse.

Cette défaillance grave de l’Etat s’ajoute à une multitude de facteurs qui concourent à une crise des vocations politiques. Il ne faut surtout pas sous estimer la gravité du phénomène, non pas que les élus soient des citoyens « au-dessus du lot », mais parce qu’ils sont la sève de nos démocraties. Or, même eux semblent trop souvent l’avoir oublié.

Manque de courage et populisme à deux balles

A force d’intérioriser leur statut de boucs émissaires favoris de notre société, à force d’intégrer la défiance, le rejet voire la haine dont ils font l’objet, les élus de tous bords ont fini par tendre le bâton pour se faire battre. Les responsabilités ne sont évidemment pas égales, ceux qui ont fait la loi après l’affaire Cahuzac, puis la majorité du premier quinquennat d’Emmanuel Macron portent une responsabilité éminente dans l’affaiblissement de notre classe politique. Pour apaiser la colère légitime engendrée par l’affaire Cahuzac et les suivantes, les uns et les autres ont voté des mesures extrêmement salutaires de lutte contre la corruption et les conflits d’intérêt. Mais emportés par leur élan nos dirigeants ont cru bon de faire du zèle, en jetant leurs congénères les plus riches en pâture à la foule. A quoi bon rendre publics des patrimoines qui sont déjà strictement contrôlés (et à raison) par la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique, sinon pour accréditer l’idée que les élus seraient des privilégiés, et décourager les plus aisés de prendre des responsabilités publiques ? Pourquoi avoir réduit à trois mois les indemnités touchées par les députés ayant perdu leur mandat, alors que personne ne peut raisonnablement penser que l’on retrouve un job entre juin et septembre ? Pourquoi accepter que nos députés aient deux fois moins de moyens que les parlementaires européens ? Auraient-ils un travail deux fois moins important, ou deux fois moins complexe ? À force de manque de courage et de populisme à deux balles, nous avons collectivement abaissé, dégradé la classe politique, symboliquement et matériellement.

Et la vérité est que depuis trop longtemps, les élus ont abandonné le combat pour défendre leur honneur et leur statut dans notre société. Combien de fois me suis-je entendu dire « Nous sommes allés trop loin, mais on ne peut plus revenir en arrière, ce serait impopulaire ! ».

Les élus ont trop tendu l’autre joue

Certes, tous les élus n’ont pas activement participé à l’effondrement de leur statut. Mais dans leur écrasante majorité, leur silence et leur passivité accompagnent, et semblent presque autoriser sinon la haine, du moins le mépris populaire. Pourquoi trouve-t-on donc si peu d’élus pour se lever quand un citoyen les traite de corrompus vivant aux crochets du contribuable, et lui répondre que les élus sont mal payés pour la plupart, et sacrifient leurs soirées et leurs week-ends pour presque rien, sinon la satisfaction d’avoir contribué à rendre la vie de leurs concitoyens un peu plus douce ? Pourquoi tant d’élus baissent-ils la tête quand la presse, surfant sur nos tendances voyeuristes, commente avec gourmandise le prix de leurs voitures, de leurs maisons, de leurs bijoux ? Pourquoi les députés acceptent-ils d’être contraints à faire la loi dans des conditions matérielles indignes, manquant de temps, avec des collaborateurs trop peu nombreux, trop mal payés ?

Les élus ont trop cédé de terrain, trop tendu l’autre joue. Dans l’intérêt de notre démocratie, il serait grand temps qu’ils relèvent la tête et assument, enfin, que leur vocation les honore, et que nous devrions être fiers d’eux et les aider.

Chloé Morin

Chloé Morin, née le 28 février 1988 à Saint-Martin-d’Hères, est une politologue française, spécialiste de l’opinion publique. Chloé Morin est une fille de médecins ardéchois. En 2010-2011, Chloé Morin travaille en tant qu’assistante de Martin Hirsch pour l’organisation internationale du travail. De 2012 à 2017, elle travaille comme conseillère auprès des Premiers ministres Jean-Marc Ayrault et Manuel Valls. Elle est conseillère auprès du Premier ministre entre 2012 et 2016 et experte à la fondation Jean Jaurès. Elle est également chroniqueuse à L’Express et intervient sur France Info dans Les Informés. « Chloé Morin, une experte qui monte à gauche… »

Livres

  • Les Inamovibles de la République, Éditions de l’Aube, 2020
  • Avec Daniel Perron, Être vieux: relégation ou solidarité ?, Éditions de l’Aube/Fondation Jean Jaurès, coll. « Monde en cours », 2021, 94 p. 
  • Le Populisme au secours de la démocratie ?, Gallimard, collection « Le débat », 176 pages, 2021.
  • On a les politiques qu’on mérite, Fayard, 324 pages, 2022 
  • On aura tout essayé, Fayard, 400 pages, 2023 

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