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Alain Touraine, grand intellectuel universaliste et engagé, est mort

Le sociologue, auteur de « La Sociologie de l’action » ou du « Nouveau Siècle politique », est mort dans la nuit de vendredi à Paris, à l’âge de 97 ans. Alain Touraine, en février 1980. Alain Touraine, en février 1980. 

Figure majeure de la scène intellectuelle française et internationale, le sociologue Alain Touraine est mort à Paris, vendredi matin 9 juin, a appris Le Monde auprès de sa famille. Il avait 97 ans. Depuis ses premières enquêtes de terrain dans les usines Renault jusqu’à ses derniers textes sur les métamorphoses du capitalisme « spéculatif », ce voyageur enthousiaste n’aura jamais cessé d’observer le monde social, ses mutations profondes, ses nouvelles lignes de fracture, ses ressources d’indignation et de liberté, aussi. « Moi, ce qui m’intéresse, ce que je tente de mettre au jour partout, c’est le conflit », résumait-il en 2017 lors d’une rencontre informelle. Raconter la société, mettre en récit ses conflits, telle aura été la vocation de cet intellectuel flamboyant, aux curiosités sans frontières, formé à la double école de la littérature et de la Libération.

Né le 3 août 1925 à Hermanville-sur-mer (Calvados), dans une famille plutôt bourgeoise et conservatrice, Alain Touraine a grandi au milieu des livres. Son père, médecin et professeur de dermatologie, était abonné aux éditions originales de plusieurs grandes maisons, dont Gallimard et Grasset. « J’appartiens aux dernières générations élevées par la littérature, confiait-il. Mon éducation fut plus moraliste que politique. Pour moi, la politique, à l’époque, c’était L’Espoir, de Malraux [Gallimard, 1937]. »

Enfant exalté de la littérature, Touraine était aussi un fils de la débâcle. Dans les années 1950, alors qu’il étudiait aux Etats-Unis, il tomba sur un cours du grand sociologue Talcott Parsons (1902-1979), et ce fut un choc : « Cela m’a rendu malade, et en deux heures, j’ai compris ce contre quoi j’étais !, se souvenait-il. Pour Parsons, comme pour beaucoup d’Américains qui avaient gagné la guerre, la société était une évidence, ils l’habitaient comme on habite une maison avec un toit et des murs. Moi j’avais tout de suite été mal à l’aise dans une société qui s’était mal conduite, écroulée, et qui ne savait plus du tout ce qu’elle voulait. »

Sérieux et ardeur

Ce monde social, envisagé d’emblée comme problème moral et comme mêlée collective, le jeune Touraine eut très vite à cœur de l’étudier de près, avec le sérieux et l’ardeur qui l’ont toujours distingué. Après avoir intégré Normale Sup en 1945, il commence des études d’histoire à la Sorbonne et fait la connaissance du professeur marxiste Ernest Labrousse, qui l’envoie en Hongrie à l’occasion du centenaire des révolutions de 1848. Le jeune Touraine y restera plus longtemps que prévu, parcourant le pays et visitant les fermes en pleine réforme agraire, juste avant la glaciation communiste.

A son retour, toujours désireux de se coller au réel du social, il se fait embaucher dans une mine de charbon près de Valenciennes (Nord). Là il assiste, médusé, aux rixes régulières entre travailleurs allemands et polonais. Surtout, c’est durant cette expérience qu’il connaît ce qu’il nommera son « chemin de Damas ». Un dimanche, dans une librairie de Valenciennes, il tombe sur le livre du sociologue Georges Friedmann (1902-1977), Problèmes humains du machinisme industriel (Gallimard, 1947), qui deviendra un grand classique. Lui, l’ancien khâgneux du lycée Louis-le-Grand, à Paris, qui avait l’impression d’avoir passé la guerre coupé du monde, y découvre des enjeux qui lui paraissent à la fois concrets et passionnants.

Il écrit alors à Friedmann, qui lui répond de venir le voir avant de lui confier une enquête sur l’évolution du travail aux usines Renault. Tel sera donc son sujet de thèse, qui situe bien les premiers centres d’intérêt du jeune intellectuel : la société qu’il étudie, c’est d’abord celle de la modernité industrielle et des « trente glorieuses ». « A l’époque, on n’arrivait pas à la sociologie, ça n’existait pas, la licence de sociologie a été créée par Aron et quand j’entre au CNRS, en 1950, on est deux à en faire, rappelait-il. Avec des gens comme Georges Gurvitch [1894-1965] et d’une certaine manière aussi comme Friedmann, l’origine des sociologues, c’était la guerre. »

Soubresauts

Mais cette société née de la Libération, avec ses programmes protecteurs et ses collectifs solidaires liés au salariat, va elle-même bientôt entrer dans une interminable crise dont Alain Touraine a voulu suivre un à un les soubresauts. Les années 1960 voient émerger des mobilisations inédites, qui ne sont plus seulement (ou même plus du tout) centrées sur le travail et la lutte des classes, mais sur la quête d’une estime de soi, la reconnaissance de droits, les questions d’identité.

De ce glissement caractéristique de ce qu’il nomme la société postindustrielle, Mai 68 a représenté à ses yeux l’illustration : « Bien qu’elles aient été masquées par des idéologies déliquescentes et autoritaires, les revendications de 68 avaient un contenu fondamentalement culturel », affirmait celui qui avait été le professeur de Daniel Cohn-Bendit à Nanterre, mais aussi son « avocat », puisque le meneur révolutionnaire lui avait demandé de le défendre lors d’un fameux conseil de discipline. Quand il racontait ces épisodes, Touraine avait un large sourire aux lèvres, riant encore au souvenir de Cohn-Bendit rétorquant au doyen de l’université, qui lui demandait où il se trouvait le jour où les locaux avaient été dégradés : « J’étais chez moi, et je faisais l’amour, à 3 heures de l’après-midi, cela ne vous est probablement jamais arrivé, M. le Doyen ! »

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A cette époque, Alain Touraine publie un essai intitulé Le Mouvement de Mai ou le communisme utopique (Seuil). Trois ans plus tôt, il avait formulé les principes de sa méthode dans La Sociologie de l’action (Seuil, 1965) : une sociologie fondée sur ce désir d’être « acteur » qu’il a traqué dans les anciennes formes du mouvement ouvrier comme dans les « nouveaux mouvements sociaux » centrés sur l’identité, et par exemple dans les mobilisations occitanistes ou contre le nucléaire.

« Intellectuel interprète »

S’intéressant au Chili des années 1970 comme à la Pologne de Solidarnosc, il tente d’y mettre en œuvre ce qu’il nomme « l’intervention sociologique » : raillant le « léninisme sociologique » des partisans de Pierre Bourdieu (1930-2002), qui prétendent dévoiler le sens caché de tel ou tel mouvement social, il suggère de se mettre au contact des groupes mobilisés pour les aider à expliciter eux-mêmes le sens de leur action. Renoncer au fantasme de l’avant-garde, être à l’écoute des mouvements sociaux et se faire « intellectuel interprète » : telle est pour Touraine la vocation du sociologue.

Depuis la lutte des sans-papiers à Paris jusqu’à celle des « indignés » espagnols en passant par celle des zapatistes du Chiapas, il est sans cesse à l’affût, cherchant la mobilisation capable de prendre le relais de l’ancien mouvement ouvrier, c’est-à-dire non seulement de gagner ses combats ponctuels mais aussi de nourrir un projet de changement social. Aux yeux de ce social-démocrate revendiqué, par exemple, la radicalité des grandes grèves de l’hiver 1995 manifestait surtout un « grand refus », et marquait l’épuisement d’un cadre politique français qui avait une société de retard.

En revanche, les revendications féministes lui apparaissaient de plus en plus comme le modèle d’un mouvement moderne et inventif, propre à jouer un rôle d’avant-garde au sein de la société « post-industrielle ». Dans Le Monde des femmes (Fayard, 2006), Touraine rendait hommage aux travaux des théoriciennes du genre américaines. En rejetant tout essentialisme, en récusant aussi les « idéologies de la domination » et en refusant de réduire les femmes au rang de victimes, ces théoriciennes donneraient corps à ce fameux « sujet » qu’il a lui-même théorisé, dès 1992, dans sa Critique de la modernité (Fayard) : le « sujet », ici, c’est l’individu moderne qui affirme le droit de chacune et de chacun à la liberté, à la responsabilité, et qui fait de cette affirmation universelle sa manière de participer à la société.

« Capitalisme incontrôlable »

Alain Touraine avait encore insisté sur cette centralité des femmes pour la démocratie à venir dans ses derniers essais, La Fin des sociétés (Seuil, 2013) ou Le Nouveau Siècle politique (Seuil, 2016). Il y présentait la façon dont les sociétés modernes s’étaient représentées à elles-mêmes : après s’être pensées en termes religieux, puis politiques puis sociaux, ces sociétés peinent maintenant à s’identifier à quoi que ce soit, confrontées qu’elles sont à un capitalisme de moins en moins industriel et de plus en plus spéculatif, qui pave la voie aux pulsions les plus antidémocratiques. « Aujourd’hui, le social n’est plus porteur de sens, c’est difficile à dire pour un sociologue mais c’est comme ça… », constatait Touraine dans un entretien avec « Le Monde des livres », en 2013.

Mais cet intellectuel fougueux, au regard bleu et toujours scintillant, refusait de céder au désespoir. Dans ses livres, ses tribunes de presse (en France comme en Italie), sur son blog ou à travers des discussions enflammées avec ses amis (le philosophe Claude Lefort [1924-2010], l’historien François Furet [1927-1997], naguère, et aujourd’hui, toujours, Edgar Morin), Touraine n’aura jamais cessé de chercher de nouvelles ressources de créativité et de liberté, permettant à l’individu de se réinscrire dans des collectifs solidaires. « Aujourd’hui, alors que tout fout le camp du côté de l’argent et de sa manipulation, les catégories sociales, la famille, l’école, la ville… sont vidées de leur sens, il faut trouver autre chose, qui ait la puissance nécessaire pour surmonter ce capitalisme incontrôlable », affirmait encore Touraine, dans un café, quelque temps avant sa mort.

A ses yeux, cette chose qui permettrait aux individus de retrouver leur capacité d’agir et leur puissance de liberté, donc d’être des « acteurs » dignes de ce nom, c’était les valeurs culturelles et éthiques, le combat pour « le droit d’avoir des droits », selon la formule d’Hannah Arendt. Aussi ce grand intellectuel, qui fut aussi un optimiste infatigable, n’avait pas peur de proclamer son attachement aux aspects émancipateurs de l’universalisme occidental. « Les droits sont au-dessus des lois », martelait Touraine, dont l’un des derniers gestes fut de réaffirmer la portée plus que jamais libératrice de cette vieille idée aujourd’hui si malmenée : les droits de l’homme.

Alain Touraine en quelques dates

3 août 1925 Naissance à Hermanville-sur-mer (Calvados)

1965 « La Sociologie de l’action »

1968 « Le Mouvement de mai ou le communisme utopique »

1973 « Vie et mort du Chili populaire »

2006 « Le Monde des femmes »

2013 « La Fin des sociétés »

2016 « Le Nouveau Siècle politique »

9 juin 2023 Mort à Paris

Ouvrages

  • 1955 : L’Évolution du travail ouvrier aux usines Renault (thèse, sous la direction de Georges Friedmann)
  • 1961 : Ouvriers d’origine agricole (avec O. Ragazzi)
  • 1965 : Sociologie de l’action
  • 1966 : La Conscience ouvrière
  • 1968 : Le Mouvement de Mai ou le communisme utopique
  • 1969 : La Société post-industrielle : naissance d’une société
  • 1972 : Université et société aux États-Unis
  • 1973 : Production de la société
  • 1973 : Vie et mort du Chili populaire
  • 1974 : Pour la sociologie
  • 1974 : La société invisible
  • 1974 : Lettre à une étudiante
  • 1976 : Les sociétés dépendantes
  • 1977 : Un désir d’histoire
  • 1978 : La Voix et le Regard : sociologie des mouvements sociaux
  • 1978 : Lutte étudiante
  • 1979 : Mort d’une gauche
  • 1980 : La Prophétie antinucléaire (avec F. Dubet, Z. Hedegus, M. Wieviorka)
  • 1980 : L’Après-socialisme
  • 1981 : Le Pays contre l’État (avec F. Dubet, Z. Hegedus, M. Wieviorka)
  • 1982 : Solidarité (avec F. Dubet, J. Strzelecki, M. Wieviorka)
  • 1984 : Le Mouvement ouvrier (avec M. Wieviorka et F. Dubet)
  • 1984 : Le Retour de l’acteur
  • 1987 : Actores sociales y sistemas políticos de América Latina
  • 1988 : La Parole et le Sang
  • 1992 : Critique de la modernité
  • 1994 : Qu’est-ce que la démocratie ?
  • 1995 : Lettre à Lionel, Michel, Jacques, Martine, Bernard, Dominique… et vous
  • 1996 : Le Grand Refus : réflexions sur la grève de décembre 1995 (avec F. Dubet, F. Khosrokhavar, D. Lapeyronnie, M.Wieviorka)
  • 1997 : Pourrons-nous vivre ensemble ? Égaux et différents
  • 1997 : Eguaglianza e diversità : i nuovi compiti della democrazia
  • 1998 : Sociologia
  • 1999 : Comment sortir du libéralisme ?
  • 2000 : La Recherche de soi : dialogue sur le sujet (avec F. Khosrokhavar)
  • 2004 : Un débat sur la laïcité (avec A. Renaut)
  • 2005 : Un nouveau paradigme : pour comprendre le monde d’aujourd’hui
  • 2006 : Le Monde des femmes
  • 2007 : Penser autrement
  • 2008 : Si la gauche veut des idées (avec Ségolène Royal)
  • 2010 : Après la crise
  • 2012 : Carnets de campagne
  • 2013 : La Fin des sociétés
  • 2015 : Nous, sujets humains
  • 2016 : Le nouveau siècle politique
  • 2018 : Défense de la modernité
  • 2018 : Macron par Touraine, dialogue avec Denis Lafay

Sous la direction d’Alain Touraine :

  • 1961 : La Civilisation industrielle (tome IV), in Histoire générale du travail
  • 1965 : Les Travailleurs et les changements techniques
  • 1982 : Mouvements sociaux d’aujourd’hui : acteurs et analystes

Idées

Analyse de l’évolution du travail ouvrier

Dans ses travaux d’études en sociologie et ses premières recherches, il sera suivi par Georges Friedmann, le père de la sociologie du travail en France. Il commence ses recherches de terrain sur des ateliers de mineurs au Chili, et tissera des liens étroits avec ce pays, de même qu’il aura des relations très privilégiées avec l’aire culturelle latino-américaine en général. Étudiant les conditions de travail et le rôle des syndicats, il a proposé dans les années 1950 et 1960 des réflexions et des constats sur la « conscience ouvrière ».

Son premier livre, L’Évolution du travail ouvrier aux usines Renault, fait figure d’analyse désormais classique en sociologie. Il y relate l’évolution du travail en trois phases:

  • Phase A

« Elle commence aux débuts de l’ère industrielle. La machine la plus primitive, par exemple le tour du potier, reste encore pour la conception des machines dans l’industrie un modèle. Il permet la rencontre de trois éléments : l’outil, en l’occurrence la main de l’artisan ; la matière à travailler, ici la terre ; la machine elle-même, ici un plateau souvent actionné par le pied de l’homme. […] Les premières machines sont des machines universelles sur lesquelles les outils sont démontés puis remontés différemment à chaque opération nouvelle. […] Ces machines […] comme la célèbre fraiseuse universelle de Brown de 1861, […] sont des machines flexibles ou souples. Leur production est de type unitaire ou de très petite série. L’ouvrier acquiert savoir et savoir-faire […] et il y a un réel travail d’équipe, avec une hiérarchie dans l’équipe correspondant à une connaissance fondée sur l’expérience. […] Le rapport avec la hiérarchie est caractérisé comme celui du retranchement professionnel. […] L’ingénieur qui le commande ne peut lui dire le “comment faire”. […] Le profil de l’agent de maîtrise type chargé de commander plusieurs équipes d’ouvriers sera celui d’un bon technicien et d’un bon organisateur, la compétence technique est indispensable ici pour s’imposer. »

  • Phase B

« C’est celle de la production en grande série. On y passe par un mouvement de décomposition du travail. Les différentes opérations que faisait l’unique machine universelle de la phase A sont décomposées et attribuées à différentes machines spécialisées donc dans une seule opération. L’ouvrier ou l’ouvrière travaillant à charger et à décharger la pièce sur ces machines est appelé “spécialisé”, nom dérisoire car il n’a en fait aucune spécialisation. C’est la machine qui est spécialisée dans une seule opération. […] Cet ouvrier a radicalement changé : […] un OS se forme en quelques heures et atteint un niveau de production moyen en quelques jours ou quelques semaines. […] Son rapport à la hiérarchie est un rapport de soumission […] aux services fonctionnels des méthodes. […] C’est à un véritable transfert de pouvoir que l’on assiste : la part du pouvoir technique qui était aux mains des ouvriers de l’atelier de la phase A passe entièrement à celles des membres des bureaux des méthodes de la phase B. Ce moment est celui où intervient Taylor (et l’organisation scientifique du travail, l’OST). »

  • Phase C

« Elle s’inscrit dans un mouvement de recomposition du travail sous la pression économique de production en très grande série et l’effet de la découverte de l’automation. […] Elle est caractérisée par le regroupement des opérations décomposées de la phase B. Les tâches élémentaires […] sont désormais exécutées successivement par une seule machine qui regroupe les opérations effectuées de façon séparée par des machines spécialisées. La nouvelle machine s’appelle la “machine-transfert”. Elle effectue elle-même le transfert des pièces d’une machine à une autre machine, chacune de celles-ci se mettant automatiquement en marche lorsque la pièce est devant elle. Le nombre des ouvriers spécialisés décroît : ils gardent la tâche manuelle de charger-décharger la machine-transfert — tant que cela n’est pas aussi automatisé —, obtiennent une tâche de surveillance et de contrôle, mais toujours sans initiative. Il se crée par contre une catégorie plus nombreuse qu’en phase B d’ouvriers d’entretien très qualifiés, mais dont la qualification est étroite : […] réparateurs, […] travaux d’entretien et surtout de maintenance. Le principe central de la phase C est l’interdépendance, toutes les forces de l’entreprise convergeant vers le maintien en état de marche simultané de tous les ateliers ou de tous les services. Le profil de l’agent de maîtrise se modifie, car son rôle est d’assurer le fonctionnement harmonieux, […] de veiller à ce que l’équipe ne manque de rien, […] mais peut-être plus encore à ce que des tensions ou des conflits n’éclatent pas dans les sous-groupes de travail. Plus que dans la phase B, le pouvoir technique semble s’éloigner de l’atelier et de l’entreprise. Il est entre les mains des services d’ingénierie qui conçoivent les procédés ou de sociétés de services créant les ateliers de toutes pièces. »

Selon Alain Touraine, l’évolution générale de la phase A à la phase C peut être résumée ainsi : « On est passé d’un système professionnel qui repose sur l’autonomie professionnelle de l’ouvrier qualifié de fabrication à un système technique de travail défini par la priorité accordée à un système technique d’organisation sur l’exécution individuelle du travail. »

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