Boris Cyrulnik : comment combattre nos servitudes volontaires ?
Avec Boris Cyrulnik, neuropsychiatre, pour « Le Laboureur et les Mangeurs de vent » (Odile Jacob).

- Boris Cyrulnik Neuropsychiatre et ethnologue
Boris Cyrulnik est neuropsychiatre, auteur d’ouvrages à succès, dont Sauve-toi, la vie t’appelle (Odile Jacob, 2012), La nuit, j’écrirai des soleils (Odile Jacob, 2019) et Des âmes et des saisons : psycho-écologie (Odile Jacob, 2021)… Il a popularisé le concept de « résilience », soit la capacité à renaître d’un traumatisme.
Il publie Le Laboureur et les Mangeurs de vent. Liberté intérieure et confortable servitude (Odile Jacob, 16 mars 2022). Un ouvrage qui fait la distinction entre les « laboureurs » , qui acceptent le doute, la recherche, qui ont un vrai rapport au réel, et les » mangeurs de vent « , qui se soumettent aux discours des chefs autoritaires, acceptent l’emprise tranquillisante et se mêlent au groupe. Au rang des laboureurs qui cultivent la « liberté intérieure », on trouve ainsi Hannah Arendt, théoricienne de « la banalité du mal ». Parmi les « mangeurs de vent », Adolf Eichmann ou Josef Mengele.
Une distinction qui entre fortement en écho avec la guerre en Ukraine et les discours de Vladimir Poutine, dont Boris Cyrulnik refuse de ranger les actes sous l’étiquette de la folie. On avait aussi justifié les actes d’Hitler par la syphilis, rappelle-t-il.
Surtout, la guerre en Ukraine déterre des souvenirs enfouis de son enfance . L’imminence de la catastrophe, la mort le ramènent à cet épisode où, juif sous Vichy, il avait été enfermé avec d’autres dans une synagogue de Bordeaux et condamné à mourir. Sa fuite rocambolesque lui avait permis de s’en sortir. L’impossibilité ensuite de raconter son histoire à des adultes lui intimant le silence avait rendu difficile le processus de reconstruction.
Ce traumatisme a façonné son rapport au monde. En effet, Boris Cyrulnik explique que la période préverbale de l’enfance est le moment où s’élabore une vision du monde. Il y a des enfants qui apprennent à voir un « monde sucré, d’autres un monde rose, d’autres un monde amère« . Pour lui ça a été « un monde clivé, coupé en deux » entre ceux qu’il appelle les « mangeurs de vent qui gobent n’importe quel récit, quitte à tuer des gens » et les laboureurs, qu’il définit comme des « justes, qui échappent à la pression du contexte et cherchent à rester eux-mêmes dans un torrent de stéréotypes. »
Mais penser par soi-même, s’opposer à la « doxa« , refuser le « coude à coude délicieux » comporte un risque, celui de perdre ses amis. C’est la condition des laboureurs qui détiennent un » savoir enraciné « , de terrain, contrairement aux mangeurs de vent qui ont un » savoir déraciné « , coupé du réel et du sensible.

Le plaidoyer anti totalitaire de Boris Cyrulnik dans Le laboureur et les mangeurs de vent.
Pourquoi certains peuples ou individus se soumettent ou adhèrent à l’idéologie dominante voire à une dictature? Pourquoi certains résistent et tentent de penser par eux mêmes au prix parfois de l’angoisse ou de l’isolement. Boris Cyrulnik tente de répondre à ces questions à partir de son passé et surtout de son expérience de neuropsychiatre.
Les racines de la pensée totalitaire
«Adorer les certitudes ou explorer avec enchantement les richesses culturelles diverses». S’ancrer dans le réel comme un laboureur ou …un clinicien plutôt que se réfugier dans des certitudes rassurantes comme «un mangeur de vent». Ces deux attitudes face au monde nous concernent tous, elles seraient déterminées par le passé de chacun. Boris Cyrulnik revient brièvement sur son enfance dramatique: son arrestation en 1944 à l’âge de 6 ans, car enfant juif, son improbable fuite, la mort de ses parents. Il refuse de n’être qu’une victime mais se heurte à l’impossibilité, après guerre, de raconter son drame face à un mur de déni. Il cherchera à comprendre grâce à la science et à retrouver sa dignité grâce au diplôme.
Pour le neuropsychiatre l’enfance est primordiale, en particulier les mille premiers jours de la vie, pour créer un attachement sécurisant grâce à la mère, à la famille. Les récits familiaux vont structurer la pensée de l’enfant. Cette sécurité affective doit permettre à l’adolescent puis à l’adulte de s’ouvrir sur le monde, de ne pas clôturer ses représentations, de créer de nouveaux liens. Une insécurité affective peut conduire à une soumission au groupe et à l’autorité,voire à un pouvoir dictatorial. L’auteur analyse la pensée totalitaire avec la soumission aux pulsions, la recherche d’idées simplificatrices, de boucs émissaires. Il définit aussi une pensée anti totalitaire: celle-ci commence par un travail de réflexion sur le chemin de la liberté intérieure. Elle accepte la complexité du réel, le doute méthodique et attache une importance aux petits faits du quotidiens par opposition aux idées générales.
Le difficile chemin de la liberté intérieure
Le livre de Boris Cyrulnik est agréable et facile à lire. Il comporte des chapitres courts qui sont autant de variations autour du thème de la liberté intérieure, qu’il oppose à la confortable servitude. La dimension philosophique est importante, les références à Hannah Arendt nombreuses. Boris Cyrulnik poursuit une réflexion sur le mal sur sa banalité et sur le manque de confiance en soi qui conduit à l’acceptation ou l’adhésion à un totalitarisme. Il décrit de manière très intéressante les mécanismes psychologiques qui ont favorisé la montée du nazisme et la transformation d’un homme ordinaire en bourreau. L’expérience clinique du neuropsychiatre est déterminante:il insiste sur le rôle prépondérant attribué à la petite enfance dans la construction de la personnalité.Il introduit des concepts intéressants comme l’anomie, l’Alexithymie (l’incapacité à verbaliser ses émotions) présente chez certains criminels, les délires à deux, l’emprise psychologique et les délires collectifs dans une dictature. Cette emprise n’est pas dûe à une pathologie psychiatrique mais à une simple vulnérabilité: l’obéissance , le conformisme à la doxa dominante servent alors de prothèse.
Boris Cyrulnik pose la question fondamentale: la liberté de pensée est-elle illusoire alors que l’homme n’est pas maître de son psychisme, qu’il est habité par des pulsions contradictoires ? Le héros ou le salaud sont ils fait d’une étoffe différente ou sont ils baignés dans un récit différent?. Le contexte socio culturel extérieur reste déterminant surtout s’il prend la forme d’un récit toxique. Au niveau de l’individu il faut se méfier de la pensée facile, paresseuse. Il faut surtout assurer aux jeunes enfants la sécurité affective qui leur permettra d’atteindre la liberté intérieure , cette liberté intérieure de chacun qui est la meilleure protection contre le totalitarisme. Car ce livre reste un plaidoyer contre le totalitarisme, pour la liberté.
Boris Cyrulnik, Le laboureur et les mangeurs de Vent. Liberté intérieure et confortable solitude, éditions Odile Jacob, 272 pages, 22,9 euros, sortie le 16 Mars 2022

L’auteur, scientifique s’il en est, nous explique les différents comportements humains et notamment l’opposition radicale entre l’attachement non raisonné à un guide suprême, à une idéologie et l’attitude de celui qui se comporte comme un laboureur : il se cherche, il réfléchit, il se nourrit des différentes influences qui s’exercent sur lui.
L’auteur revient sur son expérience du nazisme quand il risquait la mort ;
Ce sont des circonstances particulières qui lui ont sauvé la vie.. Peut-être le silence d’un personnel soignant nazi, version contestée par la femme en sang sous laquelle il s’était glissé.
Comment des hommes, parfois cultivés, intelligents ont-ils pu obéir à cette idéologie mortifère en allant jusqu’à participer aux exterminations ?
L’auteur revient sur l’évolution du bébé, devenu un tout petit et les phénomènes liés à l’attachement et aux attachements qui sont les siens.
Certains ont besoin d’appartenir à un cadre sécurisant, strict, enfermant et sont prêts à l’embrigadement dans n’importe quelle idéologie.
L’homme peut plus facilement suivre et obéir à une doctrine de haine plutôt qu’à une autre humaniste.
« Quand on hurle avec les loups, on finit par se sentir loup » surtout s’il y a peu de lien social.
L’auteur nous rappelle que durant l’occupation , beaucoup de juifs ont été dénoncés en ville alors qu’à la campagne, de nombreux « justes » que rien ne disposait à agir ainsi ont caché des enfants juifs et même des adultes.
L’auteur nous appelle à réfléchir par nous-mêmes, à prendre du recul, à refuser les idées toutes faites.
Même si le prix à payer, c’est l’isolement , il vaut mieux se lancer dans l’aventure de l’autonomie, plutôt que de suivre le troupeau.
Comme dans ses autres ouvrages, Boris Cyrulnick réussit à nous enrichir en théorisant tout en rendant son discours et ses explications compréhensibles.
C’est un bon pédagogue.
Jean-François Chalot
Ce livre est très intéressant et les explications sont très claires. Il m’a fait beaucoup réfléchir à propos de mes convictions… Ces explications sont malheureusement encore tout-à-fait d’actualité face aux discours politiques radicaux, totalitaires, identitaires et racistes de tous bords.
Toujours autant de plaisir à découvrir cette écriture !
Boris Cyrulnik présente dans Le laboureur et les mangeurs de vent sa théorie tirée de son traumatisme vécu enfant avec l’apport de ses réflexions à la fois littéraires et scientifiques sur le lien entre insécurité personnelle et ralliement à des idées acceptées sans les discutées, énoncées par des mentors qui affirment savoir mieux que nous ce qui est mieux. Ces maîtres à penser explique le monde suivant des raisonnements simplistes qu’ils soient religieux (catholiques, musulmans, juifs ou autres) et politiques (Moi, je sais ce qu’il vous faut !) et entraînent souvent vers une radicalisation préjudiciable à la liberté de conscience: Les nazis et leurs collaborateurs, les accusés dans le box du procès du quinze novembre, etc.
Encore quel merveilleux titre ! Le laboureur est celui qui travaille à réfléchir, à comparer, à clarifier sa réflexion sur son chemin de vie et à penser par soi-même. Le mangeur de vent reproduit le discours auquel il adhère. Il pense qu’il y a des bons et des mauvais et veut appartenir aux camps de ceux qui se disent bons même si cela l’amène vers des dérives inacceptables. Les mangeurs de vent sont beaucoup plus nombreux que les laboureurs. Il se rejoignent dans des idées arrêtées qui gomment les aspérités individuelles au profit du collectif.
Après avoir été déposé dans une institution la veille de l’arrestation de ses parents, Boris Cyrulnik, enfant de six ans au début de la seconde guerre mondiale, découvre qu’il est juif, ce sous-homme que les nazis veulent éradiquer. Rassemblé dans une synagogue avec une foule d’inconnus, il arrive à échapper à cet enfer en se cachant sous le corps ensanglanté d’une femme.
Ses souvenirs vont crées des images indélébiles qui vont le hanter encore actuellement, plus de soixante dix ans plus tard. Pourquoi ? Pourquoi lui ? Pourquoi le souvenir d’un soldat nazi lui montrant une photo d’un garçon de son âge ? Pourquoi a-t-il eu la chance d’être recueillis par des Justes ? Pourquoi a-t-il pu être un scientifique bienveillant, ouvert à la nouveauté malgré le traumatisme qu’il a vécu ? Qu’est-ce qui a fait la différence avec ceux qui ne peuvent se détacher de la blessure invalidante subie ?
Ces ruminations, Boris Cyrulnik les interrogent à la lumière du concept de la « banalité du mal » d’Annah Harendt. Il investit la théorie de l’attachement et la théorie de la logothérapie de Viktor Hankl pour trouver sens à sa vie. Mais, il cherche aussi dans la littérature, l’histoire, la psychanalyse et, bien sûr, les neurosciences pour comprendre et trouver ses réponses.
MATAT
Tandis que les mangeurs de vent adorent des idées grandioses, désincarnées, tellement ronflantes qu’on ne sait pas trop bien ce qui se cache derrière (et d’ailleurs cela leur importe peu), les laboureurs, eux, « se cognent aux cailloux, reniflent l’odeur de la glaise et se donnent un plaisir de comprendre enraciné dans le réel. » A six ans, Boris Cyrulnik a été arrêté et condamné à mort par les mangeurs de vent, ceux qui avaient tant besoin de se sentir appartenir à un groupe qu’ils ont adhéré aux idées nazies sans les remettre en question. Cyrulnik montre bien comment les émotions sont plus intenses quand on est en groupe, comment « quand on hurle avec les loups on finit par se sentir loup. » Comment un groupe peut s’enflammer pour une idée (héroïsme, « sacrifice rédempteur », supériorité supposée d’une race sur une autre), déconnectée de la réalité. (Les camps, les millions de morts) Il décortique les mécanismes de la pensée totalitaire quelle qu’elle soit.
P.B.