Rassemblement national
« La force de Marine Le Pen, leader d’ extrême-Droite, est d’avoir face à elle un camp d’opposants qui se combattent en s’accusant mutuellement de la faire monter »
Françoise Fressoz
Tous les opposants à l’ex-présidente du FN-RN sont en quête d’une parade efficace contre celle qui prétend s’appuyer sur les aspirations du peuple, observe dans sa chronique Françoise Fressoz, éditorialiste.
Deux scènes saisies sur le vif valent mieux qu’un long discours pour mesurer l’effet, un an après, de l’entrée de 88 députés du Rassemblement national (RN) à l’Assemblée nationale. Ici, c’est un claquement de bises surpris entre le député (RN) du Nord Sébastien Chenu et une élue Renaissance. Là, c’est un aparté jovial aperçu entre le même Sébastien Chenu et un député (La France insoumise) censé être son meilleur ennemi. Qualifié par Yaël Braun-Pivet, la présidente (Renaissance) de l’Assemblée, de « très bon vice-président », Sébastien Chenu, élu à ce poste le 29 juin 2022, incarne avec gourmandise la notabilisation recherchée par Marine Le Pen, candidate trois fois battue à l’élection présidentielle et néanmoins convaincue d’y arriver un jour.
Quand on ne vient pas chercher son parti, le vernis résiste bien. Dans le cas contraire, la violence surgit. Ce fut le cas, dimanche 28 mai, lorsque, interrogé au cours de l’émission « Questions politiques » sur France Inter, le même Sébastien Chenu, transfuge de la droite devenue mariniste en 2014, qualifie la première ministre d’« inculte, indigne et incapable ». Elisabeth Borne venait d’affirmer au micro de Radio J qu’elle ne croyait « pas du tout à la normalisation du Rassemblement national », qu’elle considère comme « héritier de Pétain ».
Par quel bout prendre le RN ? Comment enrayer la progression d’un parti qui se distingue de tous les autres par la mise en exergue de la préférence nationale comme principe de gouvernement et solution aux maux français ?
Le débat agite l’exécutif mais pas seulement. Il secoue tous les opposants de Marine Le Pen en quête d’une parade efficace contre celle qui prétend s’appuyer sur les aspirations du peuple pour faire basculer le pays dans le camp des démocraties illibérales.
User des arguments moraux qui ont nourri le front républicain contre Jean-Marie Le Pen en 2002 est devenu quasi inopérant face à sa fille Marine, qui utilise toutes les ficelles pour s’abstraire de l’héritage paternel. A l’inverse, renoncer à ce qu’on a appelé « la diabolisation » contribue automatiquement à banaliser la nature de la conquête politique qu’elle tente d’opérer après avoir soudé derrière elle une partie de l’électorat populaire autour d’un discours social et nationaliste dont le ressort reste la contestation des règles européennes et le rejet de l’étranger.
Le RN conforte sa place
Menée dans ce contexte, la réforme des retraites ressemble à une mèche allumée dans une poudrière. En affectant d’abord ceux qui ont commencé à travailler tôt, elle touche de plein fouet l’électorat de Marine Le Pen.
Au sortir du conflit, les sondages d’opinion convergent : alors que l’exécutif a subi un important décrochage de popularité, le RN conforte sa place d’opposant numéro un. Il n’a pas été en pointe de la contestation sociale ni audible dans la présentation de son contre-projet, mais, en dénonçant « la brutalité » sociale du gouvernement d’un côté, les risques de chaos de l’autre, il est apparu moins inquiétant qu’une partie de la gauche partie en croisade contre les institutions de la Ve République. « Remettre la France en ordre » est, depuis la campagne de 2022, l’un des slogans favoris de Marine Le Pen face à Emmanuel Macron et cible l’aventurisme de son projet.
Entreprise depuis quelques semaines, la reconquête de l’opinion tentée par le chef de l’Etat se joue sur tous les thèmes qui servent de carburant à celle qu’il a battue à deux reprises : la fraude fiscale et sociale contre laquelle Gabriel Attal, le ministre délégué chargé des comptes publics, promet une lutte énergique ; la pression fiscale sur les classes moyennes laborieuses que M. Macron affirme vouloir alléger de 2 milliards d’euros dans un contexte budgétaire de plus en plus contraint ; l’immigration enfin, thème qu’Elisabeth Borne avait rayé du calendrier des cent jours en constatant l’absence de majorité et que le président de la République a remis sur le devant de la scène dans l’espoir que son ministre de l’intérieur, Gérald Darmanin, parvienne à trouver un accord avec le parti Les Républicains. C’est la première fois que ces sujets qui « travaillent en profondeur l’opinion », selon les sondeurs, sont simultanément promus dans l’agenda de l’exécutif.
Dérive du débat public
Entre-temps, la droite s’est radicalisée : sortie divisée et affaiblie du conflit sur les retraites, elle a opéré un mouvement idéologique, déjà en germe lors de la campagne présidentielle, qui trouve son aboutissement dans l’élaboration d’une proposition de révision constitutionnelle.
Celle-ci ressemble à un quasi-copier-coller du projet de Marine Le Pen : tenue d’un référendum sur la politique migratoire ; dérogation à la primauté des traités et du droit européen quand « les intérêts fondamentaux de la nation » sont en jeu ; assimilation érigée en principe constitutionnel. Sur un point, la droite n’a pas franchi le Rubicon : elle défend toujours le droit du sol que le RN veut supprimer.
Se trouvent ainsi illustrés les risques de dérive du débat public : un discours s’installe, des digues sautent qui mènent tout droit à l’illibéralisme parce que la droite est trop faible pour résister au RN et que le gouvernement a besoin des voix de la droite pour stabiliser sa majorité. Le tout s’opère dans un silence coupable de la gauche, qui regarde les balles passer sans vouloir se mouiller.
Ce qui faisait la force d’Emmanuel Macron en 2017 est d’avoir appuyé sa conquête du pouvoir sur un discours d’ouverture optimiste capable de contrer la thématique du déclin brandie par Marine Le Pen. Ce qui fait la force de la députée du Pas-de-Calais aujourd’hui est d’avoir face à elle un camp d’opposants qui se combattent en s’accusant mutuellement de la faire monter.
De tous les maux de la période, l’incapacité des partis de gouvernement à identifier une ou deux grandes causes capables de rassembler leur énergie (la réindustrialisation, la lutte contre le réchauffement climatique, la restauration des services publics) est la plus coupable. Il n’est jamais trop tard.

Françoise Fressoz, Editorialiste