Sélectionner une page

L’arbre

Il est un murmure de l’arbre parfois audible, et peut-être n’est-ce pas le flux sonore de ces rivières cachées qui parcourent le tronc, mais le son d’une force intérieure, un appel qui puise dans la terre et porte aux nues. Etrange que nous connaissions si peu ce frère. Peut-être l’avons-nous mieux connu au temps où nous adorions un divin dans son tronc creux, dans ses racines qui enserraient une pierre étrangement poussée là, dans le murmure de la source celée. Dans le temps autre où nous adorions en lui le gardien des jours et des nuits. Peut-être avons-nous mieux connu le monde lorsque la crainte était plus grande et qu’elle tenait arrimée en son sein même la puissance d’adoration.

La douleur de l’arbre, celle infligée par les vents contraires et le froid et la sécheresse trop longue, la douleur façonne son tronc, elle le tord, épaissit son écorce et creuse des abris mortels, et lui confère une indicible beauté. Il est une fraternité perceptible : il se ride, tout son être porte la marque du temps, des années allègres et des grandes souffrances.

L’enfant dit : « Sans l’arbre, on ne peut vivre ». Nous percevons bien qu’il est l’allié, l’abri et le soutien, que sans lui nous ne sommes pas. Il est nourriture d’intelligence, d’imaginaire, de verticale. Peu à peu nous comprenons, nous entendons la langue qu’il parle, la conférence qu’il tient, continue, parfois sur de grandes distances, avec les siens, par la voie de ses racines, par la voie des airs. Son organisation, la société qu’il forme avec ses congénères, ses liens héréditaires, te temps donné à la maturité, la protection des jeunes, ses manières amicales ou la concurrence qu’il impose lorsqu’il faut tenir ouvert l’accès à la lumière, indiquent bien une parenté digne de la plus grande attention. Signe visible et révélateur des grands invisibles, son être se fonde au-dedans de l’apparence. Chevelure hirsute enchevêtrée dans le ciel, souche fichée en terre profonde, tronc érigé, grossi de l’écriture du temps, nous aimerions lui ressembler, figure parfaite du réel et de sa tension continue, de son désir d’apparaître.

La voie de l’arbre est celle de la contemplation, celle où l’être et l’agir se confondent parfaitement. Sa chair est au plus proche du silence, de l’acte immobile. Il est faiseur de monde, celui, visible, du feuillage et de l’oiseau, celui en-deçà du visible, de l’humus et du souffle qui naît dans ses verdoiements, enfants de son union continue à la lumière, mais aussi des nuages qu’il sème à la volée. Il est une pensée de la tempérance, qui donne forme et adoucit. Voie du souffle.

Henri de Pazzis

Extrait de l’ouvrage « Murmure du monde », 2020, éditions Hozhoni, pp.99-101

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *