« Campagne », de Raymonde Vincent : la nature qui donne et qui prend
Dans la France rurale des années 1910, la jeune Marie grandit entre champs et bois. Lire aujourd’hui la réédition de « Campagne », prix Femina 1937, est un éblouissement.

L’écrivaine Raymonde Vincent, en 1978.
« Campagne », suivi de « Se souvenir de ma mère » (inédit), de Raymonde Vincent, préface de Renan Prévot, Le Passeur, « Les pages oubliées », 360 p., 19 €.
Première œuvre étincelante de Raymonde Vincent (1908- 1985), Campagne (Stock, 1937) est une pépite paradoxale. Réédité aux éditions Le Passeur, ce roman à la grâce enchanteresse rafla le prix Femina au nez et à la barbe de Robert Brasillach et d’Henri Bosco, avant d’être salué par Colette, Paul Claudel et bien d’autres. A l’intensité des entrées en littérature, il allie la virtuosité des coups de maître, avec un éclat d’autant plus inédit qu’on le doit à une Berrichonne qui n’avait reçu, pour toute éducation, que le catéchisme. Elle écrira huit autres livres avant de tomber dans l’oubli.
Est-ce le fait de ne pas être allée à l’école ? Débarquée à Paris à 17 ans, posant pour des artistes, dont Giacometti, et devenue l’épouse du critique et traducteur Albert Béguin, elle fait couler la vie paysanne dans ses pages d’une écriture cristalline, qui jaillit en une sidérante apparition. Epousant les volutes du destin, elle décrit, dans un « coin reculé du Berry », le quotidien de fermiers qui « s’imprim[e] sur l’écran des saisons » : « premiers crépuscules d’avant-printemps », « arrière-automne », et aussi la première guerre mondiale, dont la déflagration rattrape cette mosaïque de faucheurs et bergers. La narration se dilate et se resserre en un flamboyant vibrato, palpitant au diapason de Marie, jeune fille de 16 ans recueillie avec sa grand-mère chez des cousins, métayers sur un vaste domaine.
Extases et déchirures des personnages se déploient avec une puissance émotive stupéfiante. Leur relief donne à cette succession de tableaux la verve de miniatures expressionnistes qui font entrer le lecteur dans la page. Le nouveau monde de Marie est une poupée gigogne : lovée dans un bois de lilas, la maison des fermiers borde des champs en enfilade, dans le parc d’un château. La nature habitée, sacralisée, en est le personnage principal, ordre panthéiste qui relie êtres et saisons, terre et végétaux – « campagne » sans article du titre, cœur ardent du roman. C’est, aussi, celle que l’on bat, lieu de retraite et champ de bataille intérieur.
La forêt, un refuge où traverser peines et joies
Témoin des événements, miroir où se reflète ce qui déborde, elle prend part à l’action : à la mort de sa femme, le maître de la ferme erre deux mois dans les bois. Quand elle est trop inquiète, leur voisine a besoin d’y entrer ; Marie et sa grand-mère y déversent leurs pleurs ; son cousin, lui, fait semblant de s’y promener. Les « profondeurs sous-marines » de la forêt offrent un refuge où traverser peines et joies, les rendre réelles. Comme celui du Grand Meaulnes, d’Alain-Fournier (1913), le domaine est un espace de révélation, lieu de scission et de transformation où raison et déraison se battent en duel.
Le plus impressionnant, dans ce roman du vertige, comme écrit par une enfant fervente qui aurait tout vécu, est l’incandescence dans laquelle se font ressentir excès et crues, et la lucidité noire, implacable, à laquelle elle s’adosse. Immersive, la pelote des événements déroule sa bobine, faisant cliqueter de toute sa cruauté la réverbération de ce qui survient dans le fil accidenté des vies. Les faits sont captés à travers leur imprégnation – incidences et sinuosités, effets annonciateurs, lentes retombées : le maître souffre ainsi de la mort de son fils avant même qu’elle ait lieu. Le drame est saisi dans son augure et sa confirmation. Lieux et choses s’ordonnent en fonction des êtres qui y habitent et de ce qui s’y noue. C’est que la narration joue les diablesses : on ne connaîtra que très tard la signification de la fleur à la boutonnière du cousin de Marie ; la jeune fille, qui imagine son mariage, sera démentie par la réalité d’une manière inattendue : les noces auront bien lieu, mais, survenant après l’annonce du drame, seront violemment décrochées de leur idéalisation.
Toute l’âme humaine est contenue dans cette plénitude romanesque : les sentiments dont on perd la clé, qui ne trouvent plus de logis en nous, comme si on les avait oubliés ; les êtres aimés qui, à l’inverse, s’y fossilisent, faisant de notre cœur une citadelle imprenable ; l’épiphanie brève précédant les catastrophes. Raymonde Vincent fait fourmiller l’affolement des choses et leur incubation, endiguement impossible de ce qui menace – les coups du sort, mais aussi ce qui aurait pu être évité ; la présence des absents, l’absence des présents…
La campagne, ici, est une compagne : Marie grandit en retirant des fougères et des fleurs, des futaies et des sentiers le secret sourd et sans recette de l’existence. Une leçon de choses qu’elle devine au gré de son éclosion de jeune fille en femme, puis en mère, mais qu’elle n’aurait su y lire si la nature elle-même ne lui avait montré le chemin. Campagne est une communion sans fard, consonance entre les temps, les êtres et leur entourage, promenade inoubliable tout en prescience, qui réactive la source vive de l’enfance – une luminescence originelle, « infinie splendeur des étés anciens », que, de l’autre côté des catastrophes, on pourrait croire devenue inaccessible. Mais qui, croyez-en Raymonde Vincent, est un ferment pour la vie entière.
Juliette Einhorn