« Tant que les injonctions à la sobriété collective voisineront avec le spectacle du luxe, la transition écologique sera source de défiance »
Éloi Laurent, Economiste enseignant à Sciences Po et Stanford University, Californie
Selon l’économiste Eloi Laurent, la réussite d’une transition écologique juste passe par la mise en œuvre du triptyque : réduire les inégalités, repenser les besoins humains et réinventer la coopération sociale, explique-t-il, dans une tribune.
Un débat large et nourri s’est enfin ouvert en France sur la nécessité de combiner transition écologique et justice sociale et l’on ne peut que s’en réjouir. Pour le dire simplement, la transition écologique est nécessaire et c’est la justice sociale qui la rendra possible. Mais il importe d’identifier clairement trois nœuds de la transition juste, à l’heure où les pouvoirs publics s’apprêtent à engager une action qui se veut décisive.
Le premier nœud tient au rôle dans la transition sociale écologique des « riches », c’est-à-dire en réalité à l’enjeu des modes de vie luxueux pour celles et ceux qui en bénéficient et mortifères pour le reste du monde. Une position régulièrement avancée à ce sujet ces derniers temps en France consiste à laisser penser qu’il serait contre-productif, si ce n’est inutile, de « cibler » ces comportements insoutenables (jets privés, voyages lointains à répétition, etc.), au motif que la transition impliquerait un effort collectif auquel chacun serait appelé à contribuer.
Cette position apparaît doublement contestable et d’abord au regard des ordres de grandeur en jeu. Si l’on retient les estimations les plus prudentes, les 10 % les plus fortunés seraient responsables de 40 % des émissions de gaz à effet de serre mondiales, tandis qu’un impôt qui porterait sur leur patrimoine pourrait rapporter en France 25 % des recettes nécessaires au financement des investissements de décarbonation de l’économie (selon le périmètre de leur évaluation).
Mettre à contribution les plus aisés
Tant du point de vue de leur responsabilité que de leurs capacités contributives, « cibler » les plus riches apparaît donc parfaitement pertinent. Mais, surtout, une transition humaine est affaire de dynamique sociale, c’est-à-dire de réaction en chaîne enclenchée par un amorçage. Le sociologue américain Thorstein Veblen (1857-1929) a montré, au tournant du XXᵉ siècle, de quelle manière les comportements de consommation ostentatoire de la classe de loisir se répandent par capillarité dans l’ensemble de la société.
La même logique sociale explique pourquoi il est raisonnable de commencer par mettre à contribution les plus aisés, pour atténuer le poids à la fois réel et symbolique de leur surconsommation. Pour le dire autrement, il faut d’abord taxer les émissions de luxe avec recyclage social des recettes, plutôt que les émissions de survie sans compensation sociale des prélèvements, comme on l’a fait en 2018, avec pour conséquence la révolte des « gilets jaunes ».
On peut ainsi imaginer des fiscalités sociales écologiques progressives orientées vers la transition, où le produit des taxes qui visent à réduire les émissions de luxe finance la réduction des émissions essentielles (une taxe sur le transport aérien long-courrier finançant le remplacement d’équipements anciens énergivores, comme l’installation d’une pompe à chaleur en remplacement d’une vieille chaudière au fioul).
Les structures de la consommation et l’obsession de la croissance
C’est l’économie politique inverse de celle décrite par Martin Luther King (1929-1968) pour caractériser le capitalisme américain : « Taking necessities from the masses to give luxuries to the classes » (prendre l’essentiel aux masses pour offrir le superflu aux classes les plus favorisées). Tant que les injonctions à la sobriété collective voisineront avec le spectacle du luxe privatisé, la transition écologique sera source de défiance.
Le deuxième nœud est le cœur même de la crise écologique : les structures de consommation et de production actuelles gouvernées par l’obsession de la croissance. Au nom du réalisme économique, les programmes de transition envisagés dans les cercles gouvernementaux font l’impasse sur le dépassement de la croissance économique comme horizon social, confondant efficacité et sobriété, misant sur un découplage infondé empiriquement et rabattant trop souvent le bien-être sur le pouvoir d’achat.
Mais la véritable économie du bien-être place au centre des préoccupations la justice sociale et la santé des personnes et des territoires, comme interface entre les sociétés humaines, les écosystèmes et la biodiversité qui les sous-tend.
Transition juste et réinvention des formes de coopération sociale
Elle suppose notamment de mettre en œuvre des politiques de protection collective contre les chocs écologiques (à commencer, en France, par les terribles canicules qui s’annoncent) et pas seulement contre les effets potentiellement régressifs des politiques de transition (les fiscalités comme les réglementations environnementales pénaliseront les plus vulnérables si elles ne sont pas informées par les réalités sociales). C’est dans l’articulation entre transition juste et post-croissance que réside l’espoir de maîtriser nos crises écologiques.
Enfin, la transition juste doit reposer sur la réinvention des formes de coopération sociale, seule à même de régénérer une démocratie que son raidissement autoritaire met gravement en danger. Sans stratégie sociale ni concertation démocratique, la fiscalité carbone ou les zones à faibles émissions sont vouées à l’échec, non sans avoir au préalable abîmé un peu plus la confiance institutionnelle qui est le socle de la démocratie.
Réduire les inégalités, repenser les besoins humains
A l’inverse, la charte récemment adoptée sur la gestion de l’eau dans le département des Pyrénées-Orientales indique une voie féconde : des territoires coopératifs ont toutes les chances d’avancer plus vite et plus loin dans la sobriété que ne le permettront des restrictions d’usage verticales décidées cet été dans l’urgence et à l’aveugle.
Loin d’un « plan » à l’ancienne, c’est d’une vision commune dont la transition sociale écologique a aujourd’hui besoin pour véritablement émerger en France, en prenant appui sur des dynamiques qui se renforcent : la transition ne sera possible que si elle est juste ; plus elle sera juste, plus elle sera partagée ; plus elle sera partagée, plus elle sera profonde.
La transition juste repose sur un triptyque qui est aussi un trépied : réduire les inégalités, repenser les besoins humains et réinventer la coopération sociale. Réduire les inégalités sans repenser les besoins serait inefficace, repenser les besoins sans réduire les inégalités serait injuste, réduire les inégalités et repenser les besoins sans réinventer la coopération serait illégitime.
Eloi Laurent est l’auteur d’Economie pour le XXIᵉ siècle. Manuel des transitions justes, La Découverte, 2023, 288 pages, 21 euros.
Éloi Laurent (Economiste enseignant à Sciences Po et Stanford University, Californie)