Emeutes : cette « masculinité toxique » que Sandrine Rousseau ne veut pas voir
Les violences urbaines sont l’apanage presque exclusif de jeunes hommes. La gauche a pourtant bien du mal à s’intéresser à l’écart entre les genres au sein des classes populaires et des minorités ethniques.

Difficile de ne pas remarquer la forte disparité de genre dans les violences qui secouent la France depuis la mort de Nahel : la quasi-totalité des émeutiers sont de jeunes hommes. (Ici, heurts près de la porte d’Aix, à Marseille, le 30 juin.)
D’ordinaire si prompte à traquer la « masculinité toxique » dans le barbecue ou un « cul sec » présidentiel, Sandrine Rousseau s’est montrée bien plus indulgente au sujet des émeutes dans les quartiers. La députée écologiste a, sans surprise, préféré fustiger les violences policières. Elle a aussi déclenché une de ces polémiques dont elle a le secret, en suggérant la « pauvreté » comme cause des pillages de magasins. Difficile pourtant de ne pas remarquer la forte disparité de genre dans les violences urbaines qui secouent la France depuis la mort de Nahel : la quasi-totalité des émeutiers sont de jeunes hommes. « A travers ce que j’ai pu observer, ce que racontent des élus et des policiers, il y avait presque exclusivement des jeunes hommes », note, par exemple, le reporter du Monde Luc Bronner, qui a couvert les violences sur le terrain. Un « boys’ club » que pourtant seules de rares féministes, telles Lucile Peytavin ou Virginie Martin, ont osé dénoncer.
Dans un récent essai, Of Boys and Men (Brookings Institution Press), le chercheur britannico-américain Richard V. Reeves analyse les problèmes spécifiques que connaissent certains hommes, et notamment ceux des classes populaires et des minorités ethniques. « Beaucoup de débats sur l’inégalité de genre se déroulent au sein des élites, parmi les super-diplômés à hauts revenus de Londres, Paris ou Washington. Mais, si vous vous intéressez à l’ensemble de nos sociétés et aux classes populaires, les hommes ne prospèrent pas », a-t-il confié à L’Express. Les données sont limpides. Si les filles réussissent aujourd’hui bien mieux que les garçons à l’école (84 % de bacheliers chez les premières, contre 75 % chez les seconds en France), cet écart s’avère encore plus important si l’on considère les catégories socio-économiques les moins aisées. Les garçons sont également plus susceptibles de quitter précocement le système scolaire. Et les femmes issues des milieux les plus pauvres ont plus de chances d’en sortir que les hommes.
Familles monoparentales
Comme toujours, l’inné et l’acquis se complètent pour expliquer ces différences entre les sexes. Richard V. Reeves avance ainsi des raisons biologiques, à commencer par un décalage en termes de maturité entre garçons et filles, surtout au moment de l’adolescence. Les filles ont, par exemple, près d’un an d’avance en matière de capacités de lecture dans les pays de l’OCDE. En ce qui concerne la violence, les hommes sont, dans le monde entier, très largement surreprésentés en matière de criminalité et d’incarcérations, commettant par exemple 95 % des homicides. En moyenne, ils prennent aussi plus de risques, une tendance qui ne peut être une construction sociale, puisqu’elle a été observée dans toutes les sociétés à travers l’Histoire.
Mais les facteurs culturels ont également une grande importance, à commencer par les familles monoparentales et l’absence du père, un phénomène bien plus conséquent dans les milieux défavorisés. Selon l’Insee, en 2018, 41 % des enfants mineurs vivant en famille monoparentale se situaient au-dessous du seuil de la pauvreté. Or les garçons élevés par un seul parent connaîtront en moyenne une réussite scolaire moindre que s’ils étaient des filles. Les études montrent également que les zones géographiques marquées par une criminalité importante ont une influence plus néfaste pour les jeunes de sexe masculin que féminin. Enfin, il ne faut pas oublier que les hommes appartenant à des minorités ethniques font souvent l’objet de plus de préjugés racistes que les femmes ayant les mêmes origines.
Angle mort de l’intersectionnalité
Pour Richard V. Reeves, la gauche se trompe en ne voulant pas voir ces problématiques spécifiques aux hommes, notamment ceux des classes populaires ou des minorités ethniques, par crainte de remettre en question ses discours féministes sur le « patriarcat » comme par peur de stigmatiser des minorités et les pauvres. C’est d’ailleurs là un des angles morts de l’intersectionnalité : en supposant, par exemple, qu’une femme noire issue des classes populaires soit triplement discriminée, on rate d’autres inégalités qui concernent les hommes issus des minorités dans des quartiers défavorisés..
Le traitement médiatique de ces émeutes confirme qu’on est encore loin du compte. Se contenter d’une grille de lecture uniquement générationnelle (« les jeunes »), sociale (« les pauvres ») ou géographique (« les quartiers »), c’est passer à côté d’un aspect important du phénomène : les difficultés propres, qui peuvent s’accompagner d’un recours à la violence, d’une partie des jeunes hommes issus des classes populaires et de l’immigration.
Thomas Mahler
Émeutes : à Bagneux, un monument dédié aux esclaves résistants ravagé par les flammes

Des manifestants ont incendié dans la nuit du 29 au 30 juin le mémorial aux pieds duquel sont organisées chaque année les commémorations municipales de l’abolition de l’esclavage. L’auteur de cette sculpture ne comprend pas «la symbolique» de cette mise à sa
La semaine dernière, le monument trônait sur un rond-point de Bagneux, dans la banlieue sud de Paris. Aujourd’hui, l’installation en partie détruite est à peine reconnaissable. Solitude, le monument de la municipalité dédié à la mulâtresse éponyme et aux esclaves entrés en résistance à l’époque coloniale, a été incendié dans la nuit du 29 au 30 juin. Le mémorial, une création de l’artiste Nicolas Alquin, a été livré aux flammes et partiellement détruit au cours des émeutes provoquées par la mort du jeune Nahel, tué à Nanterre par un policier.
- Joint mardi par téléphone, le sculpteur Nicolas Alquin s’est ému de la destruction de son œuvre, une commande de la commune inaugurée en 2005. «C’est très triste, c’est humainement très triste», s’est-il affligé, en déplorant une attaque aveugle contre les monuments publics de la République. «Je ne vois pas pourquoi l’on s’attaquerait symboliquement à un tel mémorial», a ajouté l’artiste, dont l’atelier est situé à Bagneux.
- L’intéressé n’exprime cependant aucune rancœur vis-à-vis des manifestants. «Ils ne se sont probablement pas rendu compte de ce à quoi ils s’attaquaient», veut croire Nicolas Alquin. «Je ne le prends pas personnellement. Une sculpture est debout, elle marque l’espace public. Mécaniquement, elle sert aussi d’exutoire naturel, comme un rocher dans l’eau», observe-t-il. Avant d’ajouter : «La violence s’essouffle, alors que la culture dure.»
Une éventuelle rénovation en suspens
Marqué par la destruction de la sculpture, Nicolas Alquin a également précisé avoir beaucoup de peine «vis-à-vis des enfants» de la commune. «Chaque année, nous nous réunissions avec les élus et les écoles pour lire des poèmes aux pieds du mémorial et assurer la transmission de la mémoire des personnes qui se sont soulevées contre l’esclavage». D’après l’artiste, la Mairie de Bagneux a déposé plainte suite à la dégradation de l’œuvre. Le 30 juin, Marie Hélène Amiable, maire PCF de la commune, a déploré des «actes inacceptables» suite aux «dégradations sur l’espace public», sans mentionner explicitement le sort de Solitude
La statue, composée de trois parties, a été réalisée par Nicolas Alquin à partir d’élément en fonte, ainsi qu’avec du bois d’Iroko, une essence tropicale africaine. «Je m’étais rendu en Côte d’Ivoire pour récupérer le bois de la sculpture, en obtenant l’autorisation du sorcier local pour l’abattage rituel de l’arbre», détaille l’artiste. L’installation pourra-t-elle être un jour rénovée ? «Cela pourrait se faire, mais je ne sais pas si la mairie aura le budget nécessaire, s’il y a une envie pour que le monument revive ou pour le faire exister d’une autre manière», précise-t-il encore.
La mulâtresse Solitude (v. 1770-1802), aussi connue par son prénom Rosalie, est une des figures de la révolte guadeloupéenne de Louis Delgrès. Solitude prend les armes contre les forces françaises chargées de rétablir l’esclavage sur l’île. Capturée, elle meurt pendue le 29 novembre 1802, au lendemain de son accouchement. La sculpture de Nicolas Alquin à Bagneux est le premier monument de la métropole consacrée à la combattante contre l’esclavage. Installée avenue Henri-Barbusse, lors de son inauguration, l’œuvre a été déplacée sur le rond-point Schweitzer en 2015, à l’occasion de travaux de voirie. Plus récemment, la maire de Paris Anne Hidalgo a inauguré une statue dédiée à Solitude, en mai 2022. Un troisième monument, enfin, se trouve en Guadeloupe.