En Grèce, des incendies à répétition et toujours un manque de prévention
Si les feux de forêt semblaient circonscrits, jeudi, sur l’île touristique de Rhodes, et à l’ouest d’Athènes, la menace reste élevée dans le pays, les services météorologiques mettant en garde contre un risque accru d’incendies lié à une nouvelle vague de chaleur.
Entre dérèglement climatique, incuries politiques et tourisme infernal et pauvreté endémique : la Grèce brule ! MCD

Alors que la Grèce affronte une nouvelle vague de chaleur, les services météorologiques nationaux ont mis en garde contre un risque accru d’incendies à partir de jeudi 20 juillet, les températures pouvant monter jusqu’à 44 °C dans certaines régions. Des centaines de pompiers grecs, aidés par des contingents européens, semblaient avoir circonscrit les feux sur l’île touristique de Rhodes et à l’ouest d’Athènes, jeudi. Mais le bilan est lourd : plus de 170 000 hectares sont partis en fumée en trois jours, selon l’observatoire européen Copernicus. Et ce nouvel épisode fait resurgir le débat sur les incendies à répétition qui frappent chaque été le pays.
Mercredi, Efthymis Lekkas, professeur de géologie à l’Université d’Athènes, s’est alarmé sur la radio Skaï : « Si cette catastrophe se poursuit, il y aura un effondrement environnemental en Attique », la région d’Athènes. « Si nous ne pouvons pas sauver nos dernières ressources [naturelles], nous connaîtrons finalement la désertification et Athènes ressemblera à Dubaï », a déclaré l’expert.
Depuis Bruxelles où il se trouvait lundi, le premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, s’est empressé de mentionner le changement climatique : « Nous avons eu, avons et aurons des incendies. C’est aussi une des conséquences de la crise climatique que nous vivons avec une intensité croissante. » Selon une étude du centre de recherche indépendant Dianeosis datant de 2021, le nombre de jours pendant lesquels la Grèce sera frappée par des vagues de chaleur augmentera de quinze à vingt jours par an d’ici à 2050, et le nombre de jours à haut risque d’incendie connaîtra une hausse comprise entre 15 % et 70 %.
Mais pour de nombreux défenseurs de l’environnement, le manque de prévention et de politique coordonnée est également responsable de ces incendies à répétition. « Chaque été, le pays est abandonné à son sort. Depuis quarante ans en Grèce, les feux sont un problème politique, pas climatique. Mais jamais (…) personne ne prend véritablement le taureau par les cornes », dénonçait mardi le journal économique Naftemporiki.
Peu de fonds pour la prévention
« Le nombre de feux depuis vingt ans est stable en Grèce. Nous avons à peu près 80 départs de feux simultanés à cette période de l’année, mais l’intensité de ces incendies est plus importante », note Nikos Georgiadis, coordinateur du programme terrestre du Fonds mondial pour la nature (WWF) en Grèce.
Après plusieurs tragédies – les incendies de Mati, en juillet 2018, station balnéaire près d’Athènes, qui avaient causé la mort de 102 personnes, et ceux de l’été 2021, qui ont vu partir en fumée plus de 100 000 hectares, notamment sur l’île d’Eubée – le nombre de moyens aériens a été renforcé, la formation des pompiers améliorée, même si les citoyens dans les zones sinistrées estiment ces renforts insuffisants. « Le vrai problème actuellement est l’absence de plan national de prévention des incendies et de gestion des déchets végétaux [les branchages, les broussailles, tout ce qui peut être combustible en cette saison des feux] », analyse Nikos Georgiadis.
Selon un rapport du WWF, environ 84 % des fonds publics grecs alloués pour contrer les feux de forêts entre 2016 et 2020 ont été consacrés à la lutte contre les incendies, au renforcement des équipements et des contingents de pompiers notamment, mais seulement 16,5 % à la prévention. « Il y a encore trente ans, des éleveurs, des agriculteurs, des résiniers travaillaient dans les bois et géraient cette végétation, mais maintenant ce n’est plus le cas, les forêts se sont développées de manière incontrôlée depuis vingt ans en Grèce », rappelle Nikos Georgiadis.
D’après l’expert, il faut renforcer les services forestiers, qui ont été délaissés depuis des années : « En 2023, 80 millions d’euros pour des entreprises de nettoyage travaillant avec les services forestiers ont été alloués, une somme en augmentation, mais ce n’est pas qu’une question d’argent. En seulement quelques mois, les problèmes persistant depuis des années ne se résolvent pas. Il faut plus d’organisation, plus de personnel. »
Si les gardes forestiers sont chargés de l’entretien des bois, les mairies sont responsables du nettoyage des terrains avant la saison des feux, qui commence en mai en Grèce. Cette année, depuis le mois de mars, le ministère de l’intérieur a distribué 25 millions d’euros aux communes pour faire face à la saison des incendies, contre 18,4 millions d’euros en 2022. Une disposition législative a également été adoptée en 2022, permettant aux municipalités d’intervenir même sans l’autorisation des propriétaires ou d’un procureur si des parcelles ne sont pas nettoyées et peuvent représenter un danger. Les amendes prévues pour les propriétaires qui délaissent leurs parcelles ne sont que rarement payées.
« Nos forêts ne peuvent pas être incontrôlées »
Dans le journal de centre droit Kathimerini, Dimitris Loukas, maire de Lavreotiki, au sud-est d’Athènes, où 10 000 hectares sont déjà partis en fumée, explique que le paiement du salaire des quelque 60 employés (chauffeurs et pompiers) embauchés pour cinq mois, requiert à lui seul un budget de 250 000 euros. Or, il a reçu 180 000 euros cette année.
« C’est injuste de faire porter la faute sur les mairies », a réagi Lazaros Kyrizoglou, président de l’Association des communes de Grèce. « L’appareil d’Etat se bat de toutes ses forces, mais cela ne suffit pas. Il doit y avoir une réorganisation [du plan contre les incendies], un personnel permanent, des équipements modernes (…) et, bien sûr, une police forestière. Nos forêts ne peuvent pas être incontrôlées », a-t-il estimé dans des médias locaux.
Theodoros Giannaros, chercheur spécialisé sur les incendies à l’Observatoire national d’Athènes, convient, de son côté, qu’« il faut une meilleure coopération entre tous les acteurs – scientifiques, gouvernement, autorités locales, services forestiers –, avec des plans sérieux de prévention [comprenant] une planification et des contrôles, pour que les mesures, comme le nettoyage des terrains, soient respectées ».
Pour remédier à ces lacunes, l’antenne grecque du WWF a testé pendant deux ans un projet pilote sur l’île de Chios, près des côtes turques, consistant à allumer des feux contrôlés, avant la saison des incendies, pour brûler les branchages, les broussailles, et autres déchets végétaux. Pour Nikos Georgiadis, cette expérience a été une réussite : « Ce type d’incendies dirigés est pratiqué ailleurs en Europe depuis longtemps et devrait être aussi adopté en Grèce. » Le gouvernement grec planche actuellement sur un projet de loi pour adopter cette bonne pratique
