..0.n soutien durable et une méfiance de façade
Depuis l’invasion de l’Ukraine, le Rassemblement national adopte une attitude paradoxale vis-à-vis de la Russie de Poutine. Si le parti de Marine Le Pen veut marquer une distance avec le régime de Moscou, ses votes au Parlement européen disent une autre vérité.
Avec ou sans faux-nez, ils cherchent à dynamiter l’unité occidentale face à la folie destructrice de Vladimir Poutine. Par anti-américanisme, par haine de notre démocratie libérale, ceux que l’on surnomme les prorusses et les « idiots utiles » du Kremlin s’activent sur les réseaux sociaux et dans les sphères politiques. On les croyait condamnés au silence depuis l’invasion russe, ils n’ont jamais été aussi dangereux.
Marine Le Pen serrant la main de Vladimir Poutine, le tout sur un joli papier glacé. C’était cinq jours après l’invasion de l’Ukraine, sur un tract immédiatement retiré de la circulation, comme le révélait Libération, après avoir été tiré à 1,2 million d’exemplaires. Si la direction du Rassemblement national (RN) a formellement démenti cette information, l’inconfort du premier parti d’extrême droite français, qui fait face depuis des années à des accusations de connivence avec le Kremlin, s’est confirmé les mois suivants : plus d’un an après le début de la guerre, sa mue se révèle aussi vertigineuse dans les déclarations qu’imperceptible dans les actes.
D’un côté, un Jordan Bardella angélique dans les colonnes de L’Opinion le 22 février, pour lequel « le soutien moral, politique et matériel à l’Ukraine relève […] de l’évidence ». De l’autre, des votes RN au Parlement européen qui, depuis le 24 février 2022 jusqu’en mars 2023, montraient davantage un parti soucieux de ménager la Russie. Dans les trois quarts des cas, il a voté contre ou s’est abstenu de voter les résolutions proposant d’aider l’Ukraine (même s’agissant d’instruments économiques ou juridiques).
Comment expliquer ce paradoxe ? Le spécialiste de l’extrême droite Jean-Yves Camus pointe un mélange d’ »admiration d’une grande partie de la droite souverainiste pour la Russie en tant que conservatoire des ‘valeurs occidentales’ (famille, patriotisme, religion, valeurs morales) » et un « héritage gaulliste » dont certains, à la droite de la droite, se revendiquent – Thierry Mariani en tête.
« Poutine n’est pas un autocrate, un dictateur ni un fou dangereux ! »
Depuis le début de la guerre, le président de l’association de lobbying le Dialogue franco-russe, qui entretient des relations privilégiées avec le premier cercle du président, dont Sergueï Lavrov, se fait le porte-voix des arguments du Kremlin. Le 22 février, il commentait gaillardement le discours de Vladimir Poutine à la nation, selon lequel « ils [les Occidentaux] ont détruit la famille, la culture, l’identité nationale ». Réaction de Thierry Mariani sur Twitter : « Sur ce point au moins, le constat est difficilement contestable. #Soros et ses fondations, la politique de l’Union Européenne pour détruire les Nations, et désormais la #WokeCulture… tout est en marche pour saper ce qui a longtemps constitué les bases de notre société. »
Au-delà du cas de Thierry Mariani, qui n’a pas souhaité s’exprimer, c’est la majorité de l’extrême droite française qui peine à désavouer l’homme fort du Kremlin – Eric Zemmour qui « rêv [ait] d’un Poutine français » s’en est mordu les doigts. Dans les médias ultraconservateurs, ce discours, qui s’accompagne souvent d’un vernis pacifiste, ne semble pourtant pas faiblir. Notamment grâce au concours de la conseillère diplomatique du président du parti Reconquête, la fondatrice du think tank Geopragma, Caroline Galactéros.
Sa recette : une rhétorique qui, sous couvert de mesure, euphémise les responsabilités du Kremlin et fait preuve d’une indulgence rare à l’égard de Vladimir Poutine. Florilège : « Poutine n’est pas un autocrate, un dictateur ni un fou dangereux ! C’est un homme extrêmement rationnel, raisonnable et dans la retenue », défendait-elle le 9 juillet dans l’émission Les Incorrectibles, sur YouTube, « garantie sans censure ». Au Média pour tous, créé en 2018 par un ancien d’Egalité et réconciliation (le site d’Alain Soral), la géopolitologue concédait quelques semaines plus tôt qu’elle pensait que « Vladimir » se montrerait « encore patient, qu’il rongerait encore son frein, mais pas qu’il en arriverait là. J’ai mésestimé l’ampleur de l’impasse dans laquelle il a été mis. Il s’est retrouvé devant un choix cornélien et douloureux. » La suite ? A écouter Caroline Galactéros, il n’a jamais été question « d’invasion » : « La Russie est entrée en Ukraine. »
Dans les sept familles prorusses, les russophiles occupent une place de choix. Ils vibrent pour les héros de Dostoïevski, évoquent le Bolchoï, les valeurs russes… et feignent de ne pas voir ce qu’il se passe en Ukraine.
Avec ou sans faux-nez, ils cherchent à dynamiter l’unité occidentale face à la folie destructrice de Vladimir Poutine. Par anti-américanisme, par haine de notre démocratie libérale, ceux que l’on surnomme les prorusses et les « idiots utiles » du Kremlin s’activent sur les réseaux sociaux et dans les sphères politiques. On les croyait condamnés au silence depuis l’invasion russe, ils n’ont jamais été aussi dangereux.
Pierre de Gaulle, invité d’honneur du premier congrès du Mouvement international russophile, à Moscou ? A Colombey-les-Deux-Eglises, son illustre grand-père a dû se retourner dans sa tombe, lui qui, lorsqu’il fallait choisir son camp, a toujours su garder ses distances avec Staline et Krouchtchev. Son petit-fils ne s’encombre pas des mêmes précautions. Ce 14 mars 2023, droit derrière son pupitre, sous les verrières du musée Pouchkine, il témoigne de son attachement indéfectible au régime de Vladimir Poutine. « Etre russophile, c’est refuser le diktat de la pensée unique qui dit que les Russes sont méchants, confiera-t-il, après son discours, à la chaîne russe RT. Les films américains ont largement propagé cette image du Russe agressif et hostile. C’est faux. » Au même moment, l’armée russe pilonnait les soldats ukrainiens dans les ruines de Bakhmout
Dans les sept familles prorusses, les russophiles occupent une place de choix. Ils vibrent pour les héros de Dostoïevski, évoquent le Bolchoï, les valeurs russes… « En France, on fantasme beaucoup sur l’âme slave, fantasque et très éloigné de notre réserve occidentale », commente Iegor Gran, fils du dissident russe Andreï Siniavski et auteur de l’essai Z comme zombie (P.O.L). « Mais en quoi le fait d’avoir de grands romanciers doit-il nous rendre indulgents vis-à-vis du Kremlin et de sa guerre mortifère ? poursuit-il. Ce romantisme chevillé au corps montre à quel point le soft power russe est efficace… »
« Et pour cause ! N’oublions pas que le soft power a été inventé par Olga Kameneva, la sœur de Trotski ! » souligne Natalia Turine, éditrice d’origine russe, propriétaire de la librairie du Globe à Paris. « Dans les années 1920, elle a fait traduire en français des auteurs bolcheviks afin de diffuser leur idéologie dans les cercles intellectuels. Cette propagande existe toujours aujourd’hui. Pourquoi parle-t-on de’culture russe’ ? De’musique russe’ ? Stravinsky refusait que l’on dise de sa musique qu’elle était russe. Dit-on de Don Juan que c’est de la musique autrichienne ? »
« Une exception russe »
A cela s’ajoute une certaine fascination pour une « Russie-puissance », qui partagerait avec la France un même héritage, un « référentiel commun », selon les mots de l’historien Maurice Vaïsse. De la bataille de Borodino (1812) à l’escadrille Normandie-Niémen (1942), « cette conscience d’une histoire commune a longtemps alimenté l’idée qu’il y avait une exception russe et que Moscou avait le droit d’avoir une zone d’influence, commente Marie Dumoulin, directrice du programme Europe élargie au Conseil européen des relations internationales. Cette conviction circule chez les nostalgiques d’une certaine puissance française, aujourd’hui en déclin. ».
Le massacre de Boutcha et l’explosion du barrage de Kakhovka ont-ils calmé les ardeurs de ces russo-romantiques ? Sans doute pas, tant est forte, chez eux, cette vision d’une Russie garante des valeurs traditionnelles qui, disent-ils, s’étiolent en France. « Mais cette vision est fausse ! s’exclame Vera Grantseva, politologue et enseignante à Sciences Po Paris. 1 mariage russe sur 2 finit par un divorce ; on estime à plus de 40 millions d’euros le montant des pensions alimentaires qui ne sont pas payées par les pères ; et seule 4 à 8 % de la population russe fréquente les églises orthodoxes ! Cette’Russie morale’est totalement fantasmée. » La chute démographique du pays, la hausse de la criminalité et l’isolement croissant de Moscou sur la scène internationale pourraient bien dissiper ce mirage.
Charles Haquet
Idriss Aberkane, Silvano Trotta… Quand la complosphère rejoint l’argumentaire pro-Kremlin A la faveur de réseaux de longue date, la propagande russe a prospéré au sein des sphères covido-sceptiques.
Avec ou sans faux-nez, ils cherchent à dynamiter l’unité occidentale face à la folie destructrice de Vladimir Poutine. Par anti-américanisme, par haine de notre démocratie libérale, ceux que l’on surnomme les prorusses et les « idiots utiles » du Kremlin s’activent sur les réseaux sociaux et dans les sphères politiques. On les croyait condamnés au silence depuis l’invasion russe, ils n’ont jamais été aussi dangereux.
Le 4 juillet, Silvano Trotta, entrepreneur et chasseur d’ovnis, se fendait d’un message pour les 150 000 abonnés de sa boucle Telegram : « L’Ukraine est la plaque tournante du trafic mondial d’organes humains. Zelensky est à la tête de ce trafic, c’est bien pire qu’un criminel de guerre », écrivait-il, avant d’ajouter : « L’UE, les US, l’Otan sont des menteurs […] Bien avant le conflit avec la Russie, tous ces pays savaient ». Trotta, figure des antivax pendant le Covid, reprend allègrement le narratif pro-Kremlin depuis l’invasion de l’Ukraine. Dans ces sphères où toute parole émise depuis des médias généralistes est mal vue, la condamnation unanime de l’agression russe a été d’emblée perçue comme suspecte. « Ces cercles se sont rencontrés autour d’un point commun : la contestation de ce qu’elles estiment être le ‘système’, la parole dominante », estime Tristan Mendès France, maître de conférences associé à l’université Paris-Diderot, spécialiste du numérique.
C’est aussi sur Telegram que le Grand Réveil, l’un des principaux sites complotistes francophones (plus de 93 000 abonnés), partage régulièrement des publications répétant que le conflit en Ukraine serait une conspiration visant à l’avènement d’un nouvel ordre mondial. Chaque fois, l’histoire racontée est similaire : la vérité est plus complexe que ce que les médias généralistes affirment. La responsabilité de la Russie dans le conflit est diluée, quand elle n’est pas carrément niée.
Figure de la complosphère française, Idriss Aberkane déploie un argumentaire similaire sur sa chaîne YouTube (835 000 abonnés). Il voit dans les manifestations survenues en 2014 à Kiev, qui protestaient contre l’intervention russe en Crimée, la main de la CIA. Dans une vidéo publiée en septembre 2022, il affirme que Barack Obama serait le vrai chef des Etats-Unis. Selon lui, l’ancien président, appartenant au monde du renseignement, cherche à déstabiliser la Russie à tout prix. « La complosphère et l’argumentaire pro-Kremlin ont le même logiciel : les démocraties nous manipulent. Dans un billet écrit le 4 mars, l’avocat Régis de Castelnau, aperçu dans le documentaire covido-sceptique Hold-up, évoquait une « opération défensive » réalisée « dans l’intérêt des Russes », transformée par la force des choses en une « guerre hybride civilisationnelle ».
« Il faut rejeter leur discours, décrypte Marie Peltier, auteure d’Obsession. Dans les coulisses du récit complotiste (éd. Inculte). Très suivies pendant le Covid, ces figures ne sont pas devenues pro-Poutine avec l’invasion russe. Elles l’étaient déjà. » Yves Pozzo di Borgo, ex-sénateur centriste accro à Twitter, est un autre exemple : cet antivax relaie souvent les propos des officiels russes auprès de ses 88 000 abonnés Twitter. Il n’a pas attendu la pandémie pour trouver le Kremlin sympathique. En 2015, il s’était rendu, avec d’autres parlementaires, dans la Crimée annexée par la Russie à l’issue d’un référendum contraire au droit international. « Les dictatures ont compris avant nos démocraties l’importance de la bataille informationnelle, observe Marie Peltier. Elles ont commencé le travail il y a plus de dix ans, notamment à travers les sphères conspirationnistes. » L’amour de la complosphère pour le Kremlin n’est donc pas une nouveauté, mais le fruit d’un long processus.