Une anthropologue sur la piste des Frères musulmans

Christian Rioux
C’est bien malgré elle que Florence Bergeaud-Blackler fait parler d’elle depuis deux semaines. La conférence qu’elle devait prononcer à la Sorbonne le 12 mai dernier a été brusquement suspendue, puis reportée, par la doyenne de la Faculté des lettres pour des raisons dites « de sécurité ». La chercheuse du CNRS devait s’adresser à des étudiants qui suivent un cursus pour devenir des « référents laïcité » dans l’éducation nationale et qui s’intéressent donc aux relations entre la République et les religions.
À l’origine de cette suspension, un livre, fruit d’une longue recherche universitaire sur les Frères musulmans, une organisation islamiste née dans les années 1930 et qui a depuis largement étendu son influence en Europe. Depuis la parution de Le frérisme et ses réseaux, l’enquête (Odile Jacob), son autrice, une femme pourtant effacée et discrète, a reçu pas moins de trois menaces de mort. Elle vit donc depuis sous protection policière et ne peut plus se déplacer sans gardes du corps.
« Voilà ce qui arrive à ceux qui abordent des sujets tabous », dit-elle. Cela fait pourtant 30 ans que cette anthropologue s’intéresse à la montée de l’islamisme en France. Un islamisme qu’elle a découvert à Bordeaux alors que, jeune étudiante, elle rédigeait sa thèse et visitait des mosquées.
« La mosquée de Bordeaux, Al Houda, m’avait particulièrement intéressée car elle était plutôt moderne. J’y rencontrais des personnages qui contrastaient avec l’image qu’on se faisait à l’époque des musulmans. Ces jeunes gens de 20 à 40 ans étaient médecins, dentistes ou étudiants en sciences politiques. Ils parlaient un français impeccable et entretenaient des relations avec des élus ou des cercles islamo-chrétiens. Ils se présentaient toujours comme des gens qui voulaient mettre en place un islam européen ou français, loin des influences étrangères. Je me disais qu’il se passait quelque chose de nouveau. »

Issue de la génération de « Touche pas à mon pote », la jeune étudiante n’avait connu jusque-là que des copains musulmans non pratiquants qui mangeaient, buvaient et partageaient les mêmes choses qu’elle. Avec les femmes de la mosquée de Bordeaux, elle découvre un islamisme qu’elle ne connaissait pas.
La marque des Frères musulmans
« Je ne savais pas que j’étais dans une mosquée dirigée par les Frères musulmans. Mais j’allais m’en rendre compte assez facilement. Je voyais bien que ça ressemblait aux Frères musulmans tels qu’ils existent dans les pays musulmans. Mais, à l’époque, il y avait un déni absolu de l’existence de cette organisation en France. Je découvrais une pensée structurée et une organisation qui cherchait à s’étendre sur tout le territoire. »
Nés en Égypte en 1928, où ils subissent une répression qui les oblige à la clandestinité, les Frères musulmans arrivent en Europe dans les années 1960, explique Florence Bergeaud-Blackler. « Deux branches revivalistes, l’une arabe et l’autre indo-pakistanaise, vont se rencontrer sur les campus européens et américains. Ces pieux musulmans étaient normalement sommés de faire la hijra et de repartir dans un pays musulman pour vivre comme des musulmans. Mais comme ils n’avaient pas intérêt à retourner là d’où ils avaient été chassés, ils restèrent en Europe et aux États-Unis et décidèrent de mobiliser les musulmans de ces pays pour accomplir la mission prophétique, le califat. En termes modernes, la société islamique mondiale et mondialisée. »
Leur action commence alors qu’apparaît en France une jeunesse issue de l’immigration de travail et dont les parents avaient une conception de l’islam plus culturelle, mélangée à la culture locale, dit l’anthropologue. « Les Frères vont se présenter comme des gens plus savants, des théologiens, et expliquer aux familles que si leurs enfants veulent demeurer musulmans, il va falloir les réislamiser. Cette période est celle de la constitution de l’idéologie frériste. »
« Je suis passée par l’étude du marché halal pour la comprendre. Car, soudainement, il a fallu manger halal. Et pas seulement manger halal, mais s’habiller halal et regarder des vidéos halal. C’est l’étude de ce passage vers l’espace normatif du halal qui m’a amenée à comprendre combien l’idéologie des Frères musulmans était influente. »
« Avec le Canada, c’est du beurre »
Branche française des Frères musulmans, les Musulmans de France (ex-Union des organisations islamiques de France) organisent chaque année un salon au Bourget, en banlieue de Paris, qui attire plus de 100 000 personnes issues de toutes les tendances de l’islam en France.
« C’est ce qui m’a fait comprendre que l’idéologie frériste était en réalité un système d’action. Les Frères détestent la fitna, le désordre. Ils veulent rassembler non pas derrière une seule doctrine, mais derrière un objectif qui est la mission califale. Il faut donc que chacun y adhère et joue sa partition. L’essentiel est de converger vers le même but. C’est une visée théocratique qui vit un temps démocratique. Ces militants acceptent la vie en démocratie, mais sans jamais perdre le but d’en faire une théocratie. On s’adapte sans jamais s’assimiler. C’est absolument fondamental. Il faut absolument empêcher toute assimilation. »
Voilà qui explique que, dans certains quartiers populaires, les Frères musulmans vont créer des enclaves, car il existe en France des quartiers qui sont de véritables territoires sous contrôle islamiste, dit Florence Bergeaud-Blackler. Ce qui n’empêche pas d’autres militants d’infiltrer les universités, la culture ou le monde politique, poursuit-elle.
« Il s’agit de rendre la société “charia compatible”. Une fois qu’elle l’est, petit à petit ça s’étend. L’introduction du concept d’islamophobie a permis d’imposer un contrôle du langage. Chaque fois qu’on critique l’islamisme, on est sommé de se justifier. Si on n’aime pas l’islamisme, on est assimilé à quelqu’un qui n’aime pas les musulmans. Face à l’islamophobie, pour ne pas faire le jeu des islamophobes, il ne faut pas se diviser. On ne peut donc pas dire du mal d’un autre musulman. Quant à la solution à l’islamophobie, c’est toujours de rééduquer la population autochtone — les non-musulmans — pour qu’ils puissent avoir un regard positif sur l’islam. On n’adapte pas l’islam à l’Europe, mais le regard européen sur l’islam. Ça dure depuis 30 ans. »
L’anthropologue estime que ces stratégies marchent encore mieux dans les sociétés accommodantes. « Avec le Canada, c’est du beurre, puisque la société est par nature accommodante. Mais cette négociation ne s’arrête jamais. Car l’objectif in fine, c’est de ne jamais devenir des Français ou des Canadiens musulmans, mais des ambassadeurs de l’islam en France ou au Canada. Ces gens-là ne s’arrêtent jamais quels que soient les accommodements consentis. »
En reproduisant de nombreux textes de cette organisation, Florence Bergeaud-Blackler illustre l’influence idéologique considérable qu’elle exerce aujourd’hui. L’Union européenne, qui ne rate jamais l’occasion de mettre en scène des femmes voilées dans ses publicités, est une des cibles par excellence de cette influence, dit l’anthropologue, car il n’y a pas d’État véritable pour s’opposer aux revendications présentées sous l’angle de la lutte contre l’islamophobie.
Depuis Tarik Ramadan, petit-fils du fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna, il existe même un féminisme islamiste. « Ça marche, dit-elle, parce que beaucoup de femmes veulent demeurer dans l’islam et rêvent de le réformer de l’intérieur. Pour essayer de s’émanciper, elles sont allées puiser dans les théories du néoféminisme, du féminisme noir et de l’alliance avec les LGBT. C’est logique, car les Frères musulmans considèrent que l’on peut s’allier avec n’importe qui du moment que ça sert la cause. »
En France, depuis 30 ans, l’influence des Frères musulmans s’est tellement accrue, dit-elle, qu’il n’y a plus personne pour les concurrencer. « Autrefois, les mosquées consulaires dirigeaient le culte musulman. Aujourd’hui, ce sont les Frères qui ont pris la place, et les mosquées consulaires portent les valises. C’est un vrai renversement. »
Ardentes critiques
Doyenne des études sur l’islam en France, Florence Bergeaud-Blackler a été vivement critiquée par certains de ses confrères depuis la parution de son livre.
Au contraire, la philosophe et islamologue Razika Adnani a célébré « le travail d’une anthropologue qui a été réalisé avec beaucoup de courage ». Une tribune publiée dans Le Point dénonçant une « cabale » menée à l’encontre d’une « enquête approfondie, documentée et sourcée sur un sujet sensible et peu étudié » a reçu le soutien de plus de 800 personnes, dont la philosophe Élisabeth Badinter et l’écrivain algérien Boualen Sansal.
Ainsi en va-t-il de ceux qui osent aborder « un sujet tabou », dit la principale intéressée, qui ne s’attendait visiblement pas à une réaction aussi violente. Reportée au 2 juin, sa conférence devrait se dérouler sous protection policière.
« Le Frérisme et ses réseaux », de Florence Bergeaud-Blackler : un ouvrage entre vulgarisation et engagement
L’anthropologue et chercheuse au CNRS donne une définition si large de la confrérie que tout conservatisme islamique, y compris ce qui relève de la tradition culturelle, y est assimilé.
Livre. Dès son préambule, Florence Bergeaud-Blackler prend soin de parer l’accusation de complotisme. Signe qu’elle se doutait que son ouvrage ne manquerait pas de soulever controverses et polémiques. Le titre lui-même, Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête, indique que le livre recèle des révélations, fruits d’une investigation qui se veut approfondie.
Afin de planter le décor, l’autrice résume, dans une première partie de 35 pages, l’histoire de la confrérie des Frères musulmans, de sa naissance, en 1928 en Egypte, au début des années 1980, période qu’elle estime charnière car, selon elle, ces années ont vu le début de l’internationalisation du mouvement. C’est très court par rapport, par exemple, à l’ouvrage de référence d’Olivier Carré et Gérard Michaud (le pseudonyme du sociologue Michel Seurat, ancien otage au Liban mort en captivité en 1986), Les Frères musulmans. 1928-1982 (Gallimard/Julliard, 1983). Surtout, le travail manque totalement d’historicité puisqu’il présente la doctrine des Frères comme un bloc immuable, alors que les années de persécution sous Nasser ont considérablement durci la doctrine de certains éléments comme Sayyid Qutb, qui est à la limite du djihadisme. Tandis que d’autres plaident pour une ouverture et une démocratisation.
Le livre débute vraiment là où Carré et Michaud s’étaient arrêtés, au début des années 1980, lorsque la répression en Syrie et en Egypte et le boom pétrolier poussent nombre de têtes pensantes du mouvement à émigrer soit dans les monarchies du Golfe, soit vers l’Europe et les Etats-Unis. Terres de refuge, ces contrées vont rapidement se transformer en terres de mission. Cette histoire aussi est connue.
« Salafisation » plutôt que « frérisation »
Selon Florence Bergeaud-Blackler, profitant des espaces de dialogue interculturels ouverts par une Europe naïve, la confrérie aurait investi tout le champ de l’islam institutionnel en se présentant comme la garante d’une voie pieuse et modérée, avant de passer à l’offensive pour modifier de l’intérieur les valeurs occidentales dans un sens favorable à sa vision de la société, de l’Etat et de la religion, qui forment un tout. Il s’agirait donc d’islamiser la connaissance et de plier la science à la foi, de subvertir l’histoire en invoquant le paradigme décolonial à tout bout de champ, et d’user des libertés individuelles pour imposer des normes communautaires conservatrices, comme le voile ou l’abaya, le halal, la séparation des sexes, etc.
La définition du frérisme adoptée par Florence Bergeaud-Blackler est si large que tout conservatisme islamique, y compris ce qui relève de la tradition culturelle, y est assimilé. Ce faisant, elle rate son objet, qui est bien plus une « salafisation » de l’islam que sa « frérisation ». Le salafisme est, en effet, en nette hausse, là où le frérisme, qui croit en l’action politique, est dépassé dans un Occident en dépolitisation accélérée.
Plus grave est la liste qu’elle dresse des « alliés objectifs » du frérisme : militants décoloniaux, écologistes, gauchistes, universitaires. Mme Bergeaud-Blackler, qui s’estime menacée par ses prises de position, dresse elle-même une liste à l’attention de l’extrême droite.
« Le Frérisme et ses réseaux, l’enquête », de Florence Bergeaud-Blackler (Odile Jacob, 416 p., 24,90 €).
Christophe Ayad