Les réseaux sociaux sont comparables à l’alcool : doit-on les interdire ?

Des États-Unis à la France, ce sont deux tribunes qui viennent coup sur coup sonner l’alarme sur un fait de société important et inquiétant mais pourtant passablement ignoré par les responsables politiques : les effets délétères des réseaux sociaux sur les enfants et les adolescents. Le 17 septembre 2021, le spécialiste américain des technologies et des médias, Derek Thompson, a publié un article (en anglais) dans le journal The Atlantic, intitulé : « Les réseaux sociaux sont l’alcool de l’attention ».
A la suite de Derek Thomson, le philosophe et essayiste français Gaspard Koenig s’est fendu d’une chronique au titre sans équivoque dans Les Echos : « Interdisons les réseaux sociaux aux ados ». Dans les deux articles, les auteurs jettent une lumière crue sur un problème que les parents d’enfants ou d’adolescents n’osent souvent pas aborder et qui se résume à une phrase : l’addiction aux réseaux sociaux de leurs progénitures. Un problème qui est passé du stade individuel, familial, à celui d’un phénomène de société.
Hashtag #Anti2010
Gaspard Koenig débute ainsi sa chronique : « Ma fille, née en 2010, rentre en sixième. Ces derniers jours, j’ai reçu toute une série d’alertes pour me mettre en garde contre le « cyberharcèlement » dont était victime la « génération 2010« . Cette affaire de harcèlement envers les élèves rentrant en 6ème au collège, via le réseau social TikTok en particulier — très prisé par les plus jeunes — est remontée jusqu’au ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer. Celui-ci a réagi en déclarant « complètement stupide » cette vendetta numérique et proposé en réponse… des hashtags #bienvenue2010. Ces hashtags de bienvenue sont censés « contrer » les #anti2010, #anti2010nul, #anti2010cancers ou encore #brigadeanti2010, qui se déversent sur les plateformes depuis la rentrée, avec par exemple des appels à « afficher les tenues des 2010 les plus moches » . Pas certain que le hashtag du ministre change quoi que ce soit à ce harcèlement numérique massif. Au final, c’est la plateforme TikTok qui a banni le fameux hashtag #anti2010, qui a été rapidement contourné avec d’autres mots-clés…
Rester un livre à la main pendant une heure, sans like ni retweet, est devenu pour certains [de mes étudiants] une impossibilité physiologique.Gaspard Koenig, phiolosphe et essayiste
Mais le harcèlement en ligne n’est pas en réalité le fond du problème dans cette affaire, plutôt une conséquence — très inquiétante — d’un phénomène plus large, comme le souligne le philosophe dans sa chronique : « Au-delà même de la question du cyberharcèlement, je constate l’effet pervers de l’accoutumance aux réseaux sociaux lorsque j’enseigne à des étudiants « digital natives » (jeunes gens nés à l’ère d’Internet; ndlr), de plus en plus dépourvus d’une faculté de concentration élémentaire (…) Rester un livre à la main pendant une heure, sans like ni retweet, est devenu pour certains une impossibilité physiologique« . Et c’est à la suite de ces constats que la comparaison avec l’alcool survient.
Réseaux sociaux : un « alcool de l’attention »
Les conséquences de l’utilisation quasi permanente des réseaux sociaux pour les plus jeunes sont des pathologies nouvelles qui inquiètent les professionnels. Au centre du problème de cette surconnexion il y a l’attention humaine, de plus en plus sollicitée par ces outils numériques.
Comme l’alcool, les réseaux sociaux semblent offrir un cocktail enivrant de dopamine, de désorientation et, pour certains, de dépendance. Appelez cela « l’alcool
de l’attention ».Derek Thompson, journaliste spécialiste des technologies et des médias
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Derek Thompson ne dit pas autre chose dans son article lorsqu’il commence à définir le réseau social Instagram : « Voici un produit amusant [Instagram] que des millions de personnes semblent aimer ; c’est malsain à fortes doses ; cela fait qu’une minorité importante se sent plus anxieuse, plus déprimée et pire à propos de son corps ; et que beaucoup de gens ont du mal à utiliser avec modération. »
Le spécialiste en vient alors à mettre en évidence le parallèle entre les réseaux sociaux et l’alcool : « A quoi ressemble cette description d’Instagram ? Pour moi, cela ressemble à de l’alcool : un lubrifiant social qui peut être délicieux mais aussi déprimant, une expérience populaire qui mêle euphorie à court terme et regret à long terme, un produit qui conduit à un comportement douloureux et même addictif chez une minorité importante. Comme l’alcool, les réseaux sociaux semblent offrir un cocktail enivrant de dopamine, de désorientation et, pour certains, de dépendance. Appelez cela « l’alcool de l’attention« .
Des mesures à prendre d’urgence ?
Le philosophe Gaspard Koenig fait une analyse similaire du problème : « Les meilleurs neuroscientifiques, débauchés à grands frais par les plateformes, s’emploient à titiller les circuits de récompense de nos cerveaux. Il faut traiter les réseaux sociaux pour ce qu’ils sont : une drogue distribuée gratos à la sortie de l’école. » Il est effectivement prouvé que ces applications sont conçues et améliorées en permanence par les entreprises qui les développent pour capter l’attention des utilisateurs afin de les faire rester le plus possible en ligne. Les cerveaux des plus jeunes sont les plus faciles à toucher par ces techniques — de par leur immaturité — et il en découle une addiction beaucoup plus facile à obtenir et importante chez ces publics :L’analogie entre réseaux sociaux et alcool n’est pas une simple figure de réthorique. Les comportements des adolescents sont similaires dans l’ivresse alcoolique comme dans « l’ivresse créée par les plateformes numériques » : déshinibition, agressivité gratuite, insultes, facilité à la déprime, sensations de cohésion sociale ou à l’inverse d’isolement, euphorie, image dégradée ou surestimée de soi…
Seize ans, c’est l’âge où l’on peut entrer seul dans un bar. Il serait logique d’en faire aussi le seuil légal pour pénétrer dans le grand tripot de la désinformation.Gaspard Koenig, phiolosphe et essayiste
Gaspard Koenig estime que les réseaux sociaux — en plus de générer des effets psycho-sociaux très négatifs — exposent les individus jeunes à une désinformation dont la société à le devoir de les protéger : « On interdit bien la vente d’alcool aux mineurs (…) Il est temps que le législateur classe les réseaux sociaux dans la même catégorie. Seize ans, c’est l’âge où l’on peut entrer seul dans un bar. Il serait logique d’en faire aussi le seuil légal pour pénétrer dans le grand tripot de la désinformation. »
Protéger, éduquer, émanciper
A l’heure de la lutte contre les fausses informations, contre l’échec scolaire, les drogues, les discriminations, le harcèlement, l’exposition à la pornographie, il semblerait logique et urgent de débattre de l’interdiction des réseaux sociaux — cet alcool de l’attention — pour les moins de 16 ans. C’est en tout cas ce que Derek Thomson et Gaspard Koenig demandent.
Nous devrions apprendre de l’alcool, qui est étudié, étiqueté, taxé et restreint. Des restrictions similaires décourageraient les abus des médias sociaux chez les
adolescents. Derek Thompson, journaliste spécialiste des technologies et des médias
Le philosophe justifie d’ailleurs cette nécessité : « Autant l’Etat doit laisser les citoyens majeurs vivre leur vie, autant il a tout son rôle à jouer pour émanciper socialement et intellectuellement les mineurs, y compris par la contrainte. Voilà pourquoi, moi qui n’aime guère les interdits, je plaide sans hésiter pour la fermeture des réseaux sociaux aux moins de 16 ans. »
Dans sa chronique, Derek Thomson, s’il ne plaide pas pour une interdiction pure pour les moins de 16 ans, amène des solutions, pour peu que les réseaux sociaux soient considérées de la même manière que l’alcool : « Nous devrions apprendre de l’alcool, qui est étudié, étiqueté, taxé et restreint. Des restrictions similaires décourageraient les abus des médias sociaux chez les adolescents. Nous devons continuer à étudier exactement comment et pour qui ces applications sont psychologiquement ruineuses et répondre directement au consensus atteint par cette recherche. Les gouvernements devraient exhorter ou exiger des entreprises qu’elles créent davantage d’outils intégrés aux applications pour décourager la surutilisation. »
Face à « l’économie de l’attention » créée par les grandes plateformes, peu nombreux sont ceux en mesure de résister. Les États au premier chef. Et si la population adulte — les parents — était la seule à même d’agir ? C’est possiblement le cas. Mais comme d’habitude, avec des inégalités sociales criantes ce que rappelle Koenig : un rapport du Haut Conseil de la santé publique paru l’année dernière a démontré que « plus le niveau d’étude du représentant de l’enfant est élevé, plus le temps passé devant un écran est faible« . Il va sans dire qu’inversement, plus le milieu social est défavorisé, plus l’enfant ou l’adolescent est exposé à l’alcool de l’attention que sont les réseaux sociaux…
Pascal Hérard
TikTok : addiction, espionnage, désinformation… pourquoi le gouvernement a le réseau social chinois dans le viseur
À l’image d’autres États, la France pourrait interdire TikTok à ses fonctionnaires, voire prendre des mesures plus globales pour tous les usagers, notamment les plus jeunes.
La fronde contre TikTok se généralise. Après les États-Unis ou encore le Parlement européen, la France réfléchit elle aussi à la possibilité d’interdire le réseau social chinois à ses fonctionnaires. Une mesure qui irait dans le sens d’un durcissement des règles qui régissent la plateforme sur le territoire, choix qui se justifierait avec plusieurs arguments.
TikTok : « aspirateur de données », risques d’espionnage… Pourquoi l’application inquiète les administrations dans le monde
Un phénomène d’addictions chez les jeunes
Lutter contre l’addiction aux réseaux sociaux est une priorité pour le gouvernement. Ministre délégué en charge du Numérique, Jean-Noël Barrot a déclaré ce jeudi 2 mars 2023 sur RMC qu’il attendait plus d’efforts de la part des plateformes pour « mieux protéger nos enfants contre les effets délétères au quotidien d’une forme d’addiction ». TikTok a déjà fait un pas en avant pour limiter le temps d’écran des plus jeunes, notamment une limite d’une heure d’utilisation pour les moins de 18 ans ; au-delà, l’utilisateur devra à nouveau entrer son mot de passe. Une incitation des parents à se servir de l’option de limitation quotidienne du temps d’utilisation est également prévue.
Insuffisant pour le gouvernement, qui pourrait être amené à prendre des mesures plus drastiques concernant les réseaux sociaux et les écrans. « Avec la proposition de loi que nous soutenons au gouvernement, les réseaux sociaux devront vérifier l’âge et recueillir l’accord des parents, a indiqué Jean-Noël Barrot à propos de la loi que les députés français ont voté ce jeudi soir à l’Assemblée nationale, soumettant l’inscription sur les plateformes soumise à un accord parental pour les moins de 15 ans. Un régime de sanction est prévu. Les débats devront les détailler. »
Un risque d’espionnage de la Chine
Comme de nombreux réseaux sociaux, TikTok collecte un nombre de données important de ses utilisateurs. S’il n’y a rien de nouveau concernant la collecte de données par ce type d’application, le nombre d’utilisateurs de TikTok rend le nombre de données collectées encore plus conséquent. L’application peut même être catégorisée comme un « aspirateur à données », qui vont de la géolocalisation des utilisateurs à leur liste de contacts. Cela pourrait être perçu comme une atteinte à la vie privée et à la sécurité des particuliers.
La collecte de ces données pose d’autant plus question que lesdites données reviennent à ByteDance, maison-mère de TikTok. Hors, cette entreprise est sous le contrôle du Parti communiste chinois, qui a donc accès à ces données. Si on ne sait pas dans quelle mesure le gouvernement chinois les utilise, cet accès représente une menace selon plusieurs institutions, notamment pour la cybersécurité. On pourrait parler d’espionnage, surtout que TikTok a reconnu fin 2022 que ses employés étaient en mesure de consulter les données des utilisateurs.
Face à ce risque, la Maison Blanche l’a banni des smartphones des fonctionnaires américains. La Commission européenne et le gouvernement canadien ont récemment pris des décisions similaires. En France, le porte-parole du gouvernement a assuré mercredi qu' »aucun téléphone professionnel de ministre ne pouvait être équipé de TikTok ou d’autres applications ». Olivier Véran a également annoncé qu’une réflexion était en cours au plus haut niveau pour statuer sur « les administrations centrales ou territoriales ».
Par ailleurs, la Questure de l’Assemblée nationale, chargée de son administration, va lancer une opération de communication pour mettre en garde les députés contre les risques de sécurité posés par « certaines applications », sans viser nommément TikTok donc, mais l’intention est claire dans le contexte actuel.
Lutter contre la désinformation
Si, pour le moment, une potentielle interdiction ne serait discutée que pour les fonctionnaires, d’autres raisons pourraient motiver des restrictions plus globales. Parmi elles, une volonté de lutter contre la désinformation. Avec son flux de vidéos très conséquent, TikTok fait face à un grand défi de modération de ses contenus qui véhiculer de fausses informations. Afin de protéger la jeunesse, notamment, le gouvernement pourrait agir avec de nouvelles mesures restrictives envers le réseau social.
P.B.