« Métaphysique de l’anthropocène » : Oser penser le néant abyssal qui s’ouvre sous nos pieds
Dans son nouvel essai, le philosophe Jean Vioulac montre la puissance tragique à l’œuvre dans l’humain. Un nihilisme aussi sombre que brillant.

« Métaphysique de l’anthropocène. Nihilisme et totalitarisme », de Jean Vioulac, PUF, 368 p., 22 €, numérique 18 €.
Pourquoi ouvrir un livre de philosophie dont chaque mot du titre semble exiger à lui seul un livre d’explication ? Parce qu’il est utile de se rappeler que la tâche de la philosophie n’est pas de fournir des recettes de bien-être transmises en quelques formules simples. Jean Vioulac, discret professeur de philosophie qui élabore une œuvre exigeante depuis près de quinze ans, ne cherche pas à nous apaiser avec son nouveau livre, Métaphysique de l’anthropocène. Le rôle de la philosophie est ici, suivant une tradition venue de Hegel, de penser notre temps en examinant, à travers les faits qui se manifestent dans l’histoire, la « vérité essentielle » qui s’y révèle. Or, cette vérité, pour Vioulac, est « apocalyptique ».
L’Apocalypse est la révélation d’une vérité par la destruction. Mais, pour annoncer la catastrophe finale, il n’est plus nécessaire de s’en remettre aux prophéties d’un saint Jean. Un ton apocalyptique est désormais adopté par les sciences, sur la base de faits comme le réchauffement climatique ou la perte de la biodiversité, qui amènent des experts à envisager la possibilité d’un « anéantissement global », d’une « extinction de l’humanité ». Cette catastrophe de notre temps a pris le nom d’« anthropocène », terme d’abord adopté en géologie pour désigner l’époque où l’humain est devenu puissance de transformation globale du système terrestre, sous l’effet des techniques industrielles.
Mais qu’a donc la métaphysique à voir avec ce processus ? « Méta-physique » désigne classiquement ce qui est au-delà de la physique, l’être des choses indépendamment de leur réalité matérielle et empirique. Et quoi de plus « physique », au contraire, que la surproduction de dioxyde de carbone, avec ses effets climatiques et biologiques ? C’est là où la philosophie de Vioulac entre en jeu de façon singulière : paradoxalement, la catastrophe annoncée n’est pas ici prioritairement décrite comme un fait écologique (le terme n’apparaît d’ailleurs jamais), mais comme une vérité « ontologique ». Autrement dit, ce qui nous arrive est avant tout l’accomplissement d’une certaine conception de l’être et du monde, qui agit comme le logiciel de notre civilisation.
L’onde irrésistible d’une énergie destructrice
Ce programme s’énonce magistralement dans la métaphysique de Platon, se retrouve théologisé par le christianisme, industrialisé par le capitalisme ou encore étatisé par les totalitarismes. Il s’agit de l’avènement du logos, d’une pensée logique qui nous sépare irrémédiablement de la nature et nous définit en tant qu’humains comme négation fondamentale de la vie. Cette scission, comme une fission atomique provoquant l’onde irrésistible d’une énergie destructrice, donnerait à voir ce que Hegel appelait la « monstrueuse puissance du négatif », par laquelle l’Esprit s’accomplit. « Créature métaphysiquement divagante » pour Emil Cioran, l’humain est pour Vioulac cet « animal renégat » qui, explique-t-il, se définit par le néant abyssal que la négation de la vie naturelle a ouvert sous ses pieds. Voilà pourquoi il est appelé par l’auteur le « néganthrope ».
L’anthropocène ne constituerait ainsi que le nouveau motif du déchaînement destructeur dont le « néganthrope » est l’agent. Un déchaînement qui s’est illustré sur bien d’autres théâtres d’opérations que celui des calculs du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Une partie importante du livre est ainsi consacrée à la première guerre mondiale et à ses millions de morts. Vioulac y voit le terrible triomphe, par le feu et l’effroi, de l’idée totalisante et totalitaire de « l’Un qui sacrifie le multiple » ou de « l’universel de l’esprit qui sacrifie le particulier ». Néganthropes de tous les pays, unissez-vous dans le massacre !
Sur l’abîme de la « mort de Dieu »
L’humain, ce « lieu-tenant du néant » dont parlait Heidegger, ne peut dès lors qu’être habité par les spectres et payer son dû aux institutions « thanatocratiques », dont le pouvoir s’exerce par la mort. Il en va ainsi, pour Vioulac, de l’Eglise, dont le pouvoir en Occident s’est édifié sur l’abîme de la « mort de Dieu » et son modèle de mortification, constituant le christianisme, analyse le philosophe – qui s’appuie ici sur Nietzsche –, comme une source majeure de l’apocalypse contemporaine.
L’anthropocène, chez Vioulac, n’est pas le motif d’une pensée critique où s’affirmerait la nécessité d’une transformation politique : aucune alternative, à le lire, ne paraît vraiment pensable. En exergue de son livre de 2013, La Logique totalitaire, aujourd’hui réédité (PUF, « Quadrige », 640 pages, 24 euros, numérique 20 euros), Vioulac cite Voyage au bout de la nuit, de Céline (Denoël, 1932) : « Je les laissais faire mais je peux dire que je l’ai vue venir, moi, la catastrophe. » Dans un nihilisme aussi sombre que brillant, l’auteur contemple un « travail du négatif » qui est ici absolu, sans relève. Cette lucidité est nécessaire à notre présent. Mais n’a-t-elle pas pour effet de nous figer dans une fascination désespérante ? Peut-être est-il temps de lutter pour que la catastrophe n’advienne pas. Et de démériter, pour une fois, de notre puissance tragique.