Partout en Europe, l’extrême droite gagne du terrain
Vincent Bresson
Que ce soit en prenant le pouvoir ou en important avec succès ses idées dans l’arène politique, elle accumule les victoires à un an des élections européennes. Une poussée qui s’accompagne de divisions.

Chamboulement politique de l’autre côté du Rhin. Pour la première fois dans l’histoire de l’Allemagne fédérale, l’extrême droite va diriger une collectivité territoriale. Le candidat du parti populiste Alternative für Deutschland (AfD), Robert Sesselmann, a remporté dimanche 25 juin l’arrondissement de Sonneberg avec 53% des voix. Cette victoire s’est construite dans un district de plus de 55.000 habitants très favorable à la formation d’extrême droite. Sonnant la fin d’un premier plafond de verre pour le parti, elle fait naître des espoirs au sein de la classe dirigeante de l’AfD en vue d’élections futures.
À plus d’un millier de kilomètres de là, le «cordon sanitaire» espagnol a été rompu lors des municipales fin mai. Le net recul de la gauche, pourtant au pouvoir, est même pratiquement passé au second plan face à la poussée de Vox. Le parti est désormais à la tête de plusieurs grandes villes à la suite de coalitions menées avec les conservateurs du Parti Populaire. Pour diriger l’Espagne, la droite pourrait même renouveler cette alliance de circonstance lors des prochaines législatives à la fin du mois de juillet.
Le repli identitaire européen
À côté de ces percées encore modestes, l’extrême droite a remporté une victoire éclatante avec l’élection de Giorgia Meloni en Italie. La cheffe de Fratelli d’Italia préside le gouvernement italien depuis octobre 2022 en tentant de faire passer son parti pour un parti de gouvernement comme un autre. Elle a ainsi très tôt affiché sa volonté de se conformer aux règles européennes pour profiter du plan de relance de 200 milliards d’euros.
En Suède, les Démocrates de Suède bousculent la scène politique. Pas encore assez influents pour diriger un gouvernement, la formation aux racines néonazies a néanmoins signé un accord gouvernemental avec les libéraux, les chrétiens-démocrates et les conservateurs, dont le chef de file désormais Premier ministre, Ulf Kristersson, assurait il n’y a pas si longtemps ne jamais collaborer avec le parti d’extrême droite. Aujourd’hui, son gouvernement propose d’obliger les fonctionnaires à dénoncer les sans-papiers avec lesquels ils sont en contact.
Comme le montre l’exemple suédois, l’extrême droite n’a pas toujours besoin de l’emporter dans les urnes pour imposer son agenda politique. C’est également le cas non loin de là, au Danemark, où les sociaux-démocrates sont sortis grands vainqueurs des élections législatives du 1er novembre 2022. Mais l’étiquette politique est trompeuse tant le parti historiquement de gauche a épousé les thèmes de l’extrême droite pour remporter ses succès électoraux.
En ordre de bataille dispersé
Alors que les prochaines élections européennes approchent, le repli identitaire européen est global et concerne aussi l’Autriche, les Pays-Bas ou encore la Grèce. «Quand on parle de l’extrême droite, il y a une tendance à parler un peu précipitamment de “vague” après une victoire électorale ou deux en Europe. Aujourd’hui, il est pourtant clair que l’on peut acter son regain et son expansion», relève Gilles Ivaldi, chercheur CNRS au centre de recherches politiques de Sciences Po (Cevipof).
L’importation des idées de l’extrême droite au sein des échiquiers politiques européens peut déboucher sur des accords de coalition et une réappropriation des revendications par d’autres partis, mais aussi sur des désaccords au sein de cette famille politique.
L’extrême droite n’a pas toujours besoin de l’emporter dans les urnes pour imposer son agenda politique.
Au sein du Parlement européen, l’extrême droite avance en front désuni. Une partie d’entre elle se range derrière le groupe Identité et Démocratie (ID), porté par le Rassemblement national (RN) et la Ligue du Nord (LN) de Matteo Salvini. On y retrouve aussi l’AfD et les Vrais Finlandais. Cinquième force du Parlement européen, l’ID est devancé par les Conservateurs et Réformistes européens (CRE). Ce groupe comprend le parti polonais Droit et Justice, les Démocrates de Suède, Fratelli d’Italia ou encore Vox.
Au sein de cette même famille politique, tout le monde ne défend pas exactement les mêmes mesures en fonction des enjeux électoraux nationaux. «Il existe des divisions sur certains aspects comme la politique familiale, rappelle Gilles Ivaldi. Certains partis sont très réactionnaires, comme les Espagnols de Vox ou le parti de Georgia Meloni. D’autres affichent des positions plus modernes sur l’avortement, comme le Rassemblement national, ou sur des sujets comme les droits LGBT. Le grand enjeu pour 2024, ce sera leur capacité à s’unir.»
Au sein du Parlement européen, beaucoup de députés plus modérés s’inquiètent de constater que, malgré les divisions, les digues entre la droite conservatrice et l’extrême droite sautent, à l’image de ce qu’il se passe sur certaines scènes politiques nationales. Manfred Weber, le chef de file du Parti populaire européen, s’est ainsi affiché à Rome aux côtés de Georgia Meloni au début de l’année, ce qui n’avait pas manqué d’émouvoir de nombreux élus européens, inquiets d’un potentiel rapprochement.
Un électeur sur quatre est prêt à voter RN pour les européennes
Les élections européennes de 2024 auront lieu au début du mois de juin prochain, mais cela n’empêche pas le chercheur Gilles Ivaldi de faire déjà des projections: «Les partis d’extrême droite ont plus de 130 sièges aujourd’hui, divisés en plusieurs groupes. Sur la base de ce que l’on sait aujourd’hui, je pense qu’ils pourraient atteindre 180. Ça donne une indication de la tendance actuelle.»
Vincent Bresson

