Pour un Sursaut Libérateur
Ni fuite en avant, ni repli frileux
qui a publié en mars dernier « Changer de boussole, la croissance ne vaincra pas la pauvreté » (Les Liens qui Libèrent). Il vient après d’autres, tels Timothée Parrique, Isabelle Ferreras, Isabelle Cassiers, Dominique Meda, Eloi Laurent, Jean-Baptiste de Foucault et le Pacte du Pouvoir de Vivre, Pape François…, faire la critique de la croissance et lier pauvreté et sobriété ! Une vision inclusive et dynamisante pour celles et ceux qui s’interrogent sur l’« après croissance ».
D’emblée, « le pauvre doit devenir notre modèle » nous dit Dominique MéDA dans la préface de l’ouvrage de l’expert qui est rapporteur spécial de l’ONU sur les droits humains et l’extrême pauvreté. Son propos va bien au-delà d’une simple considération morale. C’est qu’il faut remettre en question la croissance, ses méfaits et ses illusions dans nos sociétés riches. Que l’on soit pauvre ou riche.
Les pauvres notre modèle
Ils savent mieux que d’autres comment faire avec très peu puisque sobres par la force des choses. L’auteur nous propose par conséquent d’en faire un modèle pour aller vers cette sobriété inévitable, logiquement en faire des acteurs de la transition, les reconnaître comme de « véritables experts », y compris dans la définition de la « norme de suffisance » qui devra nous guider. Leur expérience n’a pas été « choisie » mais elle peut être une « contribution de premier plan à l’effort de définition d’une consommation durable ». C’est ainsi les reconnaître et renforcer une appartenance souvent mise très à mal.
La méthode du « croisement des savoirs »
A fortiori en appliquant cette méthode de « croisement des savoirs » (qui a présidé à la création du Laboratoire de la Transition) : combiner savoirs académiques, celui des acteurs de terrain et maintenant celui des « personnes en pauvreté elles-mêmes ».
Certes, il en est qui comptent encore sur la croissance pour réduire les inégalités et d’autres pour préserver notre façon de vivre, génératrice pourtant d’une dynamique de l’insatisfaction sans fin. Ainsi les inégalités croissantes dont nous nous accommodons incitent à cette aspiration au toujours plus, à cette « concurrence sociale », à cette « course permanente au statut social » des sociétés inégalitaires, incompatibles avec les limites de la planète. Bref nous sommes dans l’impasse et mieux vaut organiser la sobriété que subir une pauvreté généralisée. En privilégiant les mesures à « triple dividendes » : environnement + création d’emplois + biens et services pour « une vie décente abordable pour le plus grand nombre » … source de richesses nouvelles et de paix sociale.
Des limites libératrices
L’exercice n’est pas simple, il est même bien souvent contre intuitif. Et pourtant, en nous interrogeant sur ce qu’est une « vie épanouie », il nous est possible d’accéder à une forme d’« autonomie », de liberté face au « mur écologique » qui nous fait passer de la concurrence sociale à l’entraide et à la coopération. Ces limites relèvent bien entendu d’un « processus participatif » qui implique en définitive de repousser les « désirs frivoles des riches » pour imaginer un monde meilleur.
Il y a de quoi faire
La lectrice ou le lecteur trouvera confirmation d’actions souvent évidentes, propices à la transition juste, au plan social, écologique et économique, celle des « triples dividendes » : lutter contre les inégalités et lutter contre la pauvreté (pauvreté qui n’est pas que « monétaire »), endiguer les écarts « grandissants » de revenus, garantir « l’accès à un panier minimum de biens et services nécessaires », garantir le « droit au travail », démocratiser l’entreprise, réduire le temps de travail de façon généralisée… et ainsi construire « une économie non violente »…
Tout ceci n’est pas que « pure bonté » pour les plus faibles. C’est tout autant un regard décalé. Décalé face à ceux qui ont intérêt à défendre croissance et inégalités. Mais comme l’impasse écologique se confirme de mois en mois, il nous incombe de concevoir ensemble un nouvel idéal… et le programme qui va avec.
Un « idéal pragmatique »
De l’idéal à l’idéalisme il n’y a parfois qu’un pas. En ce sens, la lecture du livre de mon ami Olivier me conduit à faire sept observations.
1. Le cœur du « réacteur », les pauvres transformés en « experts de la sobriété » ? Oui mais comment face au scepticisme institutionnel et institutionnalisé ? Comment ne pas « monter » les uns contre les autres ? Sur qui compter ? L’ESS, les associations, quelques collectivités locales audacieuses ? Comment enclencher le mouvement ? Comment être visibles et crédibles ? Plus largement, comment passer de la technocratie à la démocratie véritable pour « effectuer une transition vers des modes de vie plus durable » ?
2. La réduction du temps de travail généralisée est une belle idée dans ses différents aspects. Et elle pourrait être facilitée dans une logique de sobriété, de simplicité, de robustesse (comme le suggère le scientifique Olivier Hamant). Elle devrait faire la part belle à des emplois en partie moins qualifiés. Pour autant, d’importantes questions restent des tabous. En particulier le besoin de travailleurs très hautement qualifiés, trop peu nombreux (santé, défense, en d’abord, mais aussi numérique, transports, sécurité…).
3. La question du « droit au travail » et celle du « panier minimum de biens et services », pris ensemble et séparément, soulèvera des objections de la part de ceux qui dénoncent « l’assistanat ». Il faudra(it) démontrer que ce n’est qu’un phénomène minoritaire, mais néanmoins réel, qui implique des garde-fous. La cause n’aurait-elle pas beaucoup à gagner à rendre ces dispositions crédibles aux yeux de nombreux citoyens depuis longtemps sceptiques face à la lutte contre les inégalités ?
4. La jeune génération, bien souvent, ne veut plus « faire carrière » comme l’ont souhaité les ainés. Cette évolution sociologique mêle besoin de liberté et frugalité, besoin de sens et refus de l’engagement… Ce que seule une « société riche » peut se permettre. Pour autant, il s’agit semble-t-il d’un phénomène qui risque de bouleverser positivement et négativement des approches plus « traditionnelles », dont celle relative à la réduction du temps de travail.
5. La démocratie en entreprise est heureusement interpellée tant elle peut mettre la pression sur les écarts de rémunérations (et aussi sur le sens et l’attrait du travail). Par conséquent sur les inégalités. La démocratie est envisageable dans les structures importantes. Mais il y a, rien qu’en France, 7 millions de salariés dans les TPE et PME (environ la moitié des effectifs salariés) où il est difficile d’implanter cette « seconde chambre » (Isabelle Ferreras et Dominique Méda) pourtant souhaitable. Dès lors, tout reste à imaginer pour la moitié des salariés.
6. La complexité, c’est-à-dire les interactions entre de nombreux mécanismes, dont quelques-uns sont évoqués ici, doit nous éloigner une bonne fois pour toutes des tentations simplistes, binaires, manichéennes ou idéologiques si l’on veut crédibiliser une « pédagogie grand-public » fédératrice et non clivante. Un défi !D’autant plus, comme se plait à le souligner l’ingénieur réputé Jean-Marc Jancovici pour critiquer les scénarios ADEME, RTE, NegaWatt… nous allons devoir modéliser les profondes déformations de prix des produits et services du fait d’une sobriété inéluctable en lien avec la raréfaction et ou le renchérissement des matières premières et des énergies… le tout dans des phénomènes en cascade très complexes qui n’ont pas encore été étudiés.
7. Ultime interrogation de ma part à ce stade, celle de la culpabilité/culpabilisation. « Ne pas faire culpabiliser » est invoqué comme un bouclier par celles et ceux qui se défendent en bottant en touche. Pourtant ce n’est pas faute d’en faire un usage par ailleurs fort répandu… au point de faire culpabiliser les pauvres ! Dès lors, je pencherais plutôt pour que la question ait sa « juste place » dans la conscience collective. Or ne tournons pas autour du pot : plus on est riche, plus on pollue et plus on est riche, plus on est individualiste !
Le débat n’est pas clos. Il ne fait même que commencer dans la conscience collective. Face au basculement écologique en cours, la fuite en avant néo-libérale comme le repli frileux des populismes ne sont que reculades pour mieux sauter. Reste le « Sursaut ». Un sursaut réaliste à condition de ne pas mettre la barre trop haut. A la portée du plus grand nombre. Donc, concrètement, avant tout au niveau local, Bottom up et non top down (néanmoins indispensable mais sur lequel nous n’avons pas prise).
C’est déjà un défi pour beaucoup. Pour les collectivités locales comme pour les associations. Beaucoup ne sont pas prêtes. Toutefois le Laboratoire de la Transition entrevoit des collectivités et des associations capables d’agir la main dans la main, en unissant leurs moyens et leurs inspirations, pour entraîner jeunes et familles vers une sobriété concrète et conviviale. Pour créer des occasions de démocratie locale qui implique qu’un large réseau d’animatrices et animateurs compétents voit le jour. En ce sens, il convient de reconnaître le rôle essentiel que l’ESS a vocation à jouer. Elle est nationalement organisée autour de valeurs appropriées et ses membres sont des acteurs locaux aptes à devenir des facilitateurs. Autant en profiter !
C’est un défi aussi pour nous acteurs engagés. Celui de trouver les bonnes façons pour entraîner le plus grand nombre !
Alors il devrait être possible de rêver, riches et pauvres, à une « vie épanouie » pour chacune et chacun.
Président du Laboratoire de la Transition
