Quatre livres sur la montée inexorable de l’extrême droite en France
«Maurice Barrès», «La Vraie Victoire du RN», «L’Extrême droite qui vient» et «Extrême droite et autoritarisme partout, pourquoi?» offrent différentes pistes expliquant le succès croissant des idées nationalistes auprès de l’électorat hexagonal.

Depuis plus d’un siècle, l’extrême droite anime la vie politique. S’il lui a fallu la défaite de 1940 pour accéder au pouvoir, la configuration politique actuelle laisse à penser qu’elle s’en rapproche.
«Maurice Barrès»
Une des figures de proue de l’extrême droite a été et demeure l’écrivain Maurice Barrès. Emmanuel Godo, un des meilleurs spécialistes des études barrésiennes, propose une longue biographie de l’un des fondateurs du nationalisme français contemporain: Maurice Barrès – Le grand inconnu (1862-1923)
Né en 1862 dans les Vosges, mort à Neuilly-sur-Seine en 1923, Maurice Barrès a d’abord été un jeune homme ambitieux voulant réussir dans la littérature. Dès ses premiers romans, il expose une vision proche du Surhomme nietzschéen. Parallèlement, il adhère au projet nationaliste social du général Boulanger, au point d’en devenir le député de Meurthe-et-Moselle en 1889.
Formé par l’antisémite Jules Soury, il inscrit ses pas dans celui de son maître, adhérant par exemple à la Ligue de la patrie française, l’un des groupes les plus antidreyfusards du temps de l’affaire. Un temps proche des monarchistes, il se rapproche d’un nationalisme républicain et social, tout en continuant à abjurer l’autre sous quelque forme qu’il soit. Ce nationalisme intégral évolue. Il finit par intégrer les juifs et les instituteurs dans le récit national lorsqu’il devient le chantre du bellicisme entre 1914 et 1918.
Admiré de son vivant, il l’a également été à titre posthume par des personnalités aussi différentes que Charles de Gaulle, François Mitterrand ou Marine Le Pen qui, d’une manière ou d’une autre, ont été fascinées par l’extrême droite dans leur jeunesse. Si l’on peut comprendre l’attractivité littéraire qu’exerce Maurice Barrès, il semble difficile de comprendre les propos de l’auteur: «Le nationalisme barrésien n’est pas un gros mot. Il cherche à instituer, entre les Français un rapport d’amitié. […] Amitié pour le débat, la dispute, la confrontation des idées.»
Il est difficile de voir dans le Maurice Barrès qui expliquait qu’Émile Zola n’était pas français mais vénitien, que Léon Blum ou Alfred Dreyfus étaient des traîtres parce que nés juifs, une forme d’amitié. Il s’agissait, même s’il a évolué, d’un mur infranchissable construit par Barrès lui-même, pas par Zola, par Blum ou par Dreyfus. La filiation barrésienne actuelle se situe dans un camp et dans un héritage.

Maurice Barrès – Le grand inconnu (1862-1923) : Emmanuel Godo, Éditions Tallandier, 688 pages, 24,90 euros, paru le 20 avril 2023
«La Vraie Victoire du RN» et «L’Extrême droite qui vient»
C’est ce que montre indirectement le travail du chercheur Luc Rouban sur la victoire du Rassemblement national (RN), qui a su en quelques décennies enkyster la vie politique. Le parti a fini par imposer un visage éloigné du projet de ses fondateurs, bien qu’il reprenne la majeure partie de ses thématiques: critiques des élus, culte de l’autorité, rapport direct entre le chef et le peuple, défense du social et nationalisme.
Cette victoire idéologique s’accompagne d’une plébéinisation de son électorat et de la reprise d’un discours social et national. Les thématiques portées par le RN sont devenues centrales dans le débat public, sans que rien ne semble arrêter cette ascension.

La Vraie Victoire du RN, Luc Rouban, Presses de Sciences Po, 168 pages, 15 euros, paru le 24 novembre 2022
C’est aussi ce qui ressort de l’essai de Michel Latour, L’Extrême droite qui vient. Sous ce pseudonyme se cache un historien médiéviste, militant d’abord socialiste, puis syndicaliste, qui a décrypté les discours de l’extrême droite et s’est surtout interrogé sur sa progression dans les mentalités. Tenant un journal, il propose sa réflexion sur le sujet, constatant amèrement qu’il est lui-même attentif à la phraséologie de ces formations politiques.
Il montre que finalement, même les universitaires tentent désespérément de répondre à un éditorialiste d’extrême droite se piquant de faire de l’histoire, qui reprend le discours vichyste en cherchant à distinguer les juifs français des juifs étrangers. Cette simple distinction frise l’abjection. Son journal montre combien la progression des idées nationalistes est favorisée par leur omniprésence médiatique; les réponses arrivent sur leur terrain, empêchant leur détracteur de proposer un autre modèle.

L’Extrême droite qui vient – Autobiographie d’une attraction, Michel Latour, Le Bord de l’eau, 240 pages, 18 euros, paru le 3 mars 2023
«Extrême droite et autoritarisme partout, pourquoi?»
Le sociologue Alain Caillé propose lui aussi une analyse de la progression de l’extrême droite. Il déplace le curseur à l’échelle mondiale, montrant que, quelles que soient leurs formes, les modèles nationalistes, autoritaires et sociaux progressent –y compris sous la forme de l’islam radical.
À la suite du philosophe Claude Lefort, il voit dans la montée de ces tentations, dans les pays démocratiques, la conséquence des difficultés que les systèmes démocratiques éprouvent à gérer en leur sein des dissensions et des contestations. La gestion du rapport au passé est devenue plus complexe, l’écroulement des systèmes et des certitudes laissant souvent une place béante aux mouvements du ressentiment.
Il propose comme solution une revitalisation de la démocratie par un retour à ses origines créatrices qu’ont été les grandes idées du XIXe siècle, tout en tenant compte des évolutions contemporaines et en se penchant sur les erreurs du passé.
Sylvain Boulouque

