D’émeute en meute : le franc-parler de Caroline Fourest
Nos émeutiers ne sont pas des justiciers, mais des vandales et des pillards. Une fois arrêtés, ils ne citent pas le nom de Nahel, peinent à justifier leurs actes et même à articuler. Tous invoquent, en revanche, l’effet d’entraînement…
L’émeute est une meute. Une foule de mômes qui s’ennuient et ne partiront pas en vacances, qui tournent en rond en bas de chez eux ou sur Snapchat, qui ont peut-être déjà été contrôlés par la police ou qui le redoutent… Mais qui voudraient surtout avoir une vie, comme dans les films. Que font leurs parents ? Ils sévissent à coups de trique ou laissent faire. Dans les deux cas, les modèles sont ailleurs : le rap, le foot et le ciné.
Dans une société où l’école rame et les corps intermédiaires s’effritent, ces canaux deviennent vitaux pour cultiver la jeunesse populaire. Ce qui suppose de ne pas prendre que de l’argent, mais aussi une part de responsabilité. Quand Universal promeut pendant des années le rappeur Freeze Corleone – qui fantasme des rafles, « comme Adolf », ou relaie les théories du complot antisémites –, comment s’étonner que des gamins de 14 ans crient « à bas les porcs, à bas les juifs ! » ? Quand des footballeurs riches et célèbres disent avoir « mal à la France » mais tardent à appeler au calme, comment s’étonner que le feu se propage ? Quand un film comme Athena (un « péplum » Netflix à 35 millions d’euros) met en scène des banlieusards qui se révoltent à coups de mortiers et de fumigènes après une bavure, comment s’étonner que les émeutes deviennent spectaculaires ?
La Haine invitait les banlieues à se caricaturer pour plaire aux bourgeois. Les Misérables explique que l’homme de paix, en cas de révolte, est religieux et barbu. Athena va jusqu’à fantasmer de manière jouissive l’embrasement nihiliste… L’avocat de la victime dans le film, Yassine Bouzrou, est d’ailleurs celui de la famille de Nahel dans la vraie vie ! Sur les réseaux, les émeutiers, qui ne cessent de citer Athena, ont l’impression de vivre #Athena2, d’écrire l’histoire, c’est la suite du film… Lequel n’est pas responsable de l’incendie, mais inspire peut-être la chorégraphie.
Cela mérite d’y réfléchir. Tout le monde n’y a pas intérêt. Des (ir)responsables culturels vous expliqueront qu’il n’y a aucun lien de cause à effet, que ces cinéastes ne font que décrire la réalité. C’est avouer qu’ils croient eux-mêmes aux fantasmes qu’ils fabriquent, sans croire au pouvoir des films. Les mêmes voudraient améliorer la diversité au cinéma. À quoi bon si les représentations n’ont aucun effet sur les mentalités ? Tout comme le porno peut inviter à des comportements sexuels violents, le film Athena, ce porno de l’émeute, cultive le goût de l’incendie. Il ne s’agit pas de l’« annuler », mais d’accepter d’en débattre. Et, plus encore, d’espérer d’autres récits, d’autres modèles pour la banlieue que la masculinité toxique… Intégriste ou incendiaire.
Caroline Fourest
Caroline Fourest née le 19 septembre 1975 à Aix-en-Provence, est une journaliste, essayiste et réalisatrice française. Figure médiatique depuis les années 2000, « polémiste redoutable » elle milite pour le féminisme, les droits des homosexuels et la laïcité et lutte contre les intégrismes religieux catholiques, juifs et musulmans, l’antisémitisme et tous les extrémismes politiques. Elle est éditorialiste à Marianne, rédactrice en chef de la revue ProChoix et directrice éditoriale du magazine Franc-Tireur. En 2018, elle réalise son premier film de fiction, Sœurs d’armes, après vingt et un documentaires. De gauche camusienne.

Écrits
- Le Guide des sponsors du Front national et de ses amis, Paris, Éditions Raymond Castells, 1998
- Avec Fiammetta Venner, Les Anti-pacs ou la dernière croisade homophobe, Paris, Éditions Prochoix, 1999
- Foi contre choix : La droite religieuse et le mouvement Pro-life aux États-Unis, Villeurbanne, Éditions Golias, « Les enquêtes de Golias », 2001
- Avec Fiammetta Venner, Tirs croisés : La laïcité à l’épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman, Paris, Calmann-Lévy, 22 octobre 2003, 425 p.
Prix national de la laïcité 2005.
- Frère Tariq. Discours, stratégie et méthode de Tariq Ramadan, Paris, éditions Grasset, Paris, 2004
- Face au boycott. L’entreprise face au défi de la consommation citoyenne, Paris, éditions Dunod, 2005
- La Tentation obscurantiste, Paris, éditions Grasset, Paris, 2005 Prix du livre politique 2006 de l’Assemblée nationale.
Prix Jean-Zay – Laïcité et République 2006 - Le Choc des préjugés. L’impasse des postures sécuritaires et victimaires, Paris, éditions Calmann-Lévy, 2007
- Avec Fiammetta Venner, Les Nouveaux Soldats du pape. Légion du Christ, Opus Dei, traditionalistes, Édition du Panama, 2008
- La Dernière Utopie. Menaces sur l’universalisme, éditions Grasset, 2009 Prix Adrien-Duvand 2010 de l’Académie des sciences morales et politiques du « meilleur ouvrage sur l’éducation civique et morale dans une démocratie ».
- Avec Taslima Nasreen, Libres de le dire, Flammarion, 2010
- Les Interdits religieux, en collaboration avec Fiammetta Venner, éditions Dalloz, avril 2010, 196 pages
- Avec Fiammetta Venner, Marine Le Pen, Paris, éditions Grasset et Fasquelle, 2011.
- Avec Jean-Christophe Chauzy, La Vie secrète de Marine Le Pen, Drugstore, 2012 . — bande dessinée
- Quand la gauche a du courage, éditions Grasset et Fasquelle, 2012
- Libre chercheur d’Étienne-Émile Baulieu, entretiens avec Caroline Fourest, éditions Flammarion, 2013
- Inna, éditions Grasset, 2014— consacré à Inna Chevtchenko
- Éloge du blasphème, Grasset, 2015, 198 p.
- L’Islamophobie. Jérôme Blanchet-Gravel (dir.) et Éric Debroise (codir.), éditions Dialogue Nord-Sud, 2016, 250 p.
- Le Génie de la laïcité : La laïcité n’est pas un glaive mais un bouclier, Grasset, 2016, 336 p.
- Génération offensée : De la police de la culture à la police de la pensée, Grasset, 2020, 162 p. Prix François Mauriac 2020