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Jean-François Kahn : « La mainmise de Bolloré sur le “JDD*” annonce les prochaines victoires de l’extrême droite »

Jean-François Kahn, essayiste, fondateur de « l’Evénement du jeudi » et de « Marianne »

Dans une tribune le fondateur de « l’Evénement du jeudi » et de « Marianne » dénonce les conséquences de la nomination de Geoffroy Lejeune, soutien d’Eric Zemmour, à la tête du « Journal du dimanche », désormais dans le giron de l’homme d’affaires.

 

On imagine ce que seraient les réactions des élus conservateurs, des médias droitistes et des intellectuels anti-« woke » si on apprenait que des capitalistes de gauche, déjà actionnaires de Mediapart, étaient sur le point de racheter « le Figaro » à la famille Dassault pour le transformer en un organe résolument progressiste. Mobilisation générale. Tout le monde au front.

Doit-on s’étonner, en revanche, que les mêmes qui pousseraient des hauts cris (et ils auraient raison) se réjouissent aussi ostensiblement de l’imposition par le « grand capital » d’une ligne extrémiste zemmourienne à un organe, dont il s’est préalablement emparé, et dont l’essence existentielle était la modération, la décence démocratico-républicaine, parfois aussi le conformisme ?

On en prendra peu à peu conscience : cette mainmise sur un important groupe d’influence médiatique – Canal+, C8, I-Télé devenue CNews, Europe 1, « Paris Match », le « JDD », etc. – d’un personnage dont l’âge a comme révélé et congelé le fanatisme cléricalo-réactionnaire aura des conséquences considérables.

Pourquoi ? Parce qu’elle rend presque inéluctable (presque, parce que cela dépend aussi de nous tous) les prochaines victoires de l’extrême droite et donc l’atmosphère de guerre civile qui en découlera.

Un marxiste analyserait doctement les conditions intellectuelles et sociales objectives qui nourrissent le terreau de cette tragédie. Mais la soumission complice des droites politiques et culturelles dites « libérales » à ce coup de force d’un pouvoir financier déchaîné (la quasi-totalité des internautes du « Figaro » ont, par exemple, applaudi) pointe une autre chaîne de responsabilités : les faiblesses humaines. Au mieux. Les déliquescences personnelles. Au pire.

Ainsi voilà un homme, Arnaud Lagardère, bradeur de tous les héritages de son père qui, joignant à une rare nullité gestionnaire un cynisme qui ne s’embarrasse d’aucune restriction morale, livre aux ennemis de toutes les valeurs qu’il était censé défendre une communauté entière, dont le travail, l’investissement personnel, le savoir-faire, les dévouements, les talents ont seuls permis qu’il puisse aujourd’hui engranger pour sa pomme tous les profits qu’il leur doit.

Ainsi voilà un apparatchik de la galaxie médiatico-réactionnaire, dont nul ne serait capable de citer le moindre exploit journalistique, qui, nommé à la tête d’une rédaction par le pouvoir de l’argent (et à ses seuls ordres), affiche un tel mépris de la profession dont il se réclame indûment, qu’il affecte de considérer les journalistes (lesquels rejettent unanimement ce que représente sa personne) comme de simples choses manipulables et interchangeables. Quitte à déshonorer d’avance ceux qui n’auraient pas les moyens de résister.

Ainsi voilà une personne, Jean-Luc Mélenchon, comme avalé par son propre ego cannibale, qui n’hésite pas à poignarder dans le dos, en l’injuriant, une rédaction en lutte dans le seul but d’obtenir dans l’organe zemmourisé un traitement de faveur au nom de l’anti-macronisme.

Zemmour n’a-t-il pas révélé dans son dernier livre que le patron des insoumis lui avait donné quelques conseils ?

Au début des années 1930, en Allemagne, un ancien directeur de Krupp, richissime homme d’affaires donc, qui s’était construit un immense empire médiatique, Alfred Hugenberg, mit son redoutable outil d’influence au service d’une « union des droites » intitulée le « front de Harzburg ». Ce qui permit au Parti national-socialiste de sortir de son isolement et d’augmenter, dans un premier temps, son nombre de sièges au Parlement. Avant de finalement l’emporter… et de faire, provisoirement, de son bienfaiteur, un ministre de l’Economie.

Mais, bien sûr, ça n’a rien à voir.

Jean-François Kahn, essayiste, fondateur de « l’Evénement du jeudi » et de « Marianne »

* Le Journal du dimanche, aussi appelé JDD, est un journal hebdomadaire français d’actualité fondé en 1948 et paraissant le dimanche.

Il constitue le seul hebdomadaire national dominical d’informations générales en France. Diffusé à 136 000 exemplaires en 2022.

Il fait partie du groupe Lagardère News, une filiale du Groupe Lagardère.

Depuis 2021, Le Journal du dimanche est contrôlé par Vincent Bolloré.

Le 22 juin 2023, la possible nomination en tant que chef de la rédaction de Geoffroy Lejeune, soutien de Zemmour, ancien directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, journal d’Extrême Droite,  met le feu aux poudres au sein de la rédaction du JDD qui décide instantanément de se mettre en grève afin de protester contre cette arrivée potentielle. Malgré le mouvement de contestation, Geoffroy Lejeune est nommé à la direction de la rédaction du JDD le 23 juin. Le 27 juin 2023, Le Monde publie une tribune signée par une centaine de personnalités du spectacle, de la culture, de l’université qui affirme entre autres : « Pour la première fois en France depuis la Libération, un grand média national sera dirigé par une personnalité d’extrême droite. C’est un dangereux précédent qui nous concerne tous »…

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