Celles qui s’en allèrent pour connaître la peur : les 999 femmes du premier convoi vers Auschwitz
Il y a quatre-vingts ans, 999 jeunes Slovaques qui croyaient partir travailler dans une fabrique de chaussures ont dû construire le futur camp d’extermination d’Auschwitz-Birkenau.

Il y a quatre-vingts ans, le premier convoi juif «officiel» pour Auschwitz était rempli de femmes. On en a peu parlé. Il a même fallu attendre 2020 pour qu’enfin leur histoire soit racontée. Pour quelle raison? D’après Heather Dune Macadam, l’autrice qui a fait entendre leurs voix, c’est parce que «les intellectuels de sexe masculin ont fait main basse sur la littérature de l’Holocauste». Le 26 mars 1942, les 999 femmes à bord du train DA 66, parti de la ville d’Hummené en Slovaquie, arrivaient à Auschwitz où les attendaient 999 geôlières allemandes. La symbolique distille de sombres présages, comme dans un conte des frères Grimm –de grands collecteurs d’histoires, d’ailleurs adulés par Hitler.
La phonétique elle-même vient semer le trouble dans notre inconscient. «Humenné»: «humaine», croit-on entendre. Dans cette ville de Slovaquie où un tiers des habitants était de confession judaïque, toutes les femmes de plus de 15 ans et non mariées avaient été sommées de se réunir. Afin de prouver leur patriotisme, elles allaient devoir partir trois mois travailler dans une fabrique de chaussures, leur avait-on fait croire. Et 200 d’entre elles étaient poussées sans préambule, vêtues de leurs habits du dimanche et valise en main, dans un train. En chemin, le convoi DA 66 s’arrêterait à plusieurs reprises pour en embarquer des centaines d’autres.
Que le train finisse par acheminer 999 femmes ne devait rien au hasard: Heinrich Himmler s’en remettait à l’occultisme pour parachever sa mission. Afin de préparer l’arrivée des Slovaques, c’est lui qui avait exigé le transfert de 999 Allemandes de la prison de Ravensbrück vers le camp de concentration en Pologne, chargées de garder les prisonnières juives. Pourquoi 999? Sans doute Himmler pensait-il que le nombre lui porterait chance. Il existait même des «unités de mise à l’épreuve 999» (Bewährungseinheiten) dans la Wehrmacht, composées d’Allemands rétifs aux idéaux du Troisième Reich –une sorte de session de rattrapage, en somme.
Auschwitz était le grand projet d’Himmler, le Reichsführer-SS, maître d’œuvre de la Shoah. Il n’y parquerait plus uniquement des prisonniers de guerre comme cela avait été le cas jusque-là, mais ambitionnait désormais d’en faire un vaste camp de concentration pour les juifs. La «Solution finale» s’imposerait un an plus tard. Elles-mêmes l’ignoraient, mais les jeunes femmes du tout premier convoi vers Auschwitz allaient construire de leurs propres mains le nouveau camp d’extermination.
Des 999 innocentes, plus des deux tiers périraient avant la fin de l’année.
Mortes de froid, de faim, victimes d’expérimentations médicales
Heather Dune Macadam a consacré vingt ans à passer au crible une formidable somme d’archives et témoignages pour rédiger son livre (suivi d’un documentaire) paru en 2020, 999 – L’histoire des premières jeunes femmes juives déportées à Auschwitz. L’écrivaine américaine y évoque le sort des malheureuses qui, en lieu et place d’une fabrique de chaussures, ont dû faire face aux plans d’Himmler. La plupart étaient adolescentes ou à peine adultes; les quelques mères, qui pour sauver leurs filles étaient parvenues à se substituer à elles, seraient les premières à mourir.
Pendant le reste de l’année, elles furent chargées de démolir de vieux bâtiments à mains nues et de construire des dizaines de nouveaux baraquements. Pas de sous-vêtements sous leurs robes d’étoffe grossière. Leurs souliers de fortune (des planchettes de bois maintenues par des bouts de tissus) et leurs têtes nues, rasées, les exposaient cruellement à la rigueur de l’hiver polonais.
Certaines avaient hérité d’uniformes des soldats russes morts, l’épais tissu rendu rigide par le sang de leurs précédents propriétaires. Tant de fantômes, déjà. Un supplice digne du Conte de celui qui s’en alla pour connaître la peur des frères Grimm. Rien d’étonnant à ce que les nazis aient utilisé les œuvres de ces derniers à des fins de propagande…
Elles sont mortes de froid, de faim, torturées, victimes d’expérimentations pseudo-médicales –ou de leurs propres mains. Le camp, en l’espace d’une année, s’était rempli de prisonniers juifs (90% des juifs polonais allaient être exterminés; en tout, 1,1 million d’êtres humains perdraient la vie à Auschwitz-Birkenau).
Pour les survivantes du convoi DA 66, cela se traduisait par une déchirante possibilité d’améliorer leurs conditions de vie. Elles pouvaient accéder à des «promotions» qui prenaient la forme de tâches variées: transport de corps de la chambre à gaz vers le crématorium, secrétariat pour les nazis, ou tri des millions d’effets personnels des nouveaux arrivants. Cette dernière occupation constituait le Graal.
Le Kanada, terre d’opportunités
Les entrepôts réservés au tri et au stockage étaient situés à un kilomètre de la chambre à gaz. C’est là que les prisonniers fraîchement débarqués étaient triés, également, en deux files: ceux qui allaient mourir et ceux qui seraient tatoués d’un matricule. L’endroit avait été surnommé «Kanada» par les prisonniers, comme la promesse d’une terre porteuse d’opportunités nouvelles. Les SS avaient fini par adopter le surnom. Dans cet immense lieu étaient entassés les biens que les déportés avaient été encouragés à emmener avec eux.
Il fallait vider les valises, trier vêtements, bijoux, objets précieux ou dérisoires, souvenirs de toute une vie. Chaque déporté était autorisé à transporter une valise, dont le poids ne devait pas excéder 50 kilos. Elle était frappée du nom de son propriétaire et du numéro de son convoi. Une grande partie des biens saisis était quotidiennement envoyée au Reich, mais les prisonniers chargés du tri pouvaient parfois récupérer des vêtements, de la nourriture…
Edita (Édith) Friedman Grosman, matricule 1970, s’est éteinte en 2020 âgée de 96 ans. À Heather Macadam, elle confiait le procès silencieux du regard des autres, presque aussi insoutenable que le sentiment de culpabilité né de cette «miraculeuse» survie. On pouvait lire la question dans leurs yeux: comment les «matricules bas» (les premiers milliers d’arrivants à Auschwitz) ont-ils pu survivre sinon en ayant commis «l’impardonnable»?
Certes, relativise Macadam, les employées du Kanada étaient autorisées à laisser pousser leurs cheveux, avaient accès à des rations supplémentaires, des vêtements plus chauds, à de menus trésors qui peut-être leur offraient une joie fugace, une bouffée de «normalité» –mais elles s’exposaient aussi à l’indicible horreur de découvrir des membres de leur propre famille poussés vers la chambre à gaz. Ceux qui n’ont pas vécu ce dilemme peuvent-ils juger?
«Pourquoi moi, et pas elle?»
Édith avait 17 ans en arrivant à Auschwitz, 20 quand elle a recouvré sa liberté. En 1942, sa sœur Léa et elle ont bien failli être exemptées, mais leurs papiers tardant à arriver, elles ont été embarquées par les nazis. Toute le reste de sa vie, elle a été hantée par une question: pourquoi a-t-elle survécu tandis que Léa a été exécutée? «Pourquoi moi, et pas elle?» Pourquoi les nazis lui ont-ils laissé la vie sauve, à elle? Comment a-t-elle réussi à s’échapper, en compagnie d’une poignée de jeunes femmes, au cours de la marche de la mort à laquelle elles ont été forcées lors de l’évacuation du camp? «Une marche de 60 kilomètres, de la neige jusqu’aux genoux, après trois ans de camp…»
Les morts jonchaient la route. Quand elle s’est réveillée dans leur cachette de fortune le lendemain, elle était stupéfaite d’être encore en vie. De retour à Humenné, Édith épouse Ladislav Grosman. Lui a survécu à plusieurs camps et écrira Le Miroir aux alouettes, couronné de l’Oscar du meilleur film étranger en 1966.
Édith est l’une des 22 femmes sur les 999 que comptait le convoi DA 66 à avoir survécu à Auschwitz. Heather Dune Macadam a pu en retrouver cinq encore en vie et recueillir leur témoignage lorsqu’elle écrivait son livre à leur propos. Édith –décédée quelques mois après la parution du livre– et d’autres se sont depuis éteintes, mais pas leurs voix.
L’écrivaine n’apprécierait peut-être pas qu’on cite l’un de ces «intellectuels de sexe masculin» qu’elle juge coupables d’avoir laissé les 999 dans l’ombre, mais elle partagera sans aucun doute son avis: «Le bourreau tue toujours deux fois, la seconde fois par l’oubli» déclarait Elie Wiesel dans son discours d’acception du prix Nobel de la paix en 1986.
À l’occasion du funeste anniversaire du convoi DA 66, nous avons souhaité raconter l’histoire d’une autre survivante parmi les 999. Édith Friedmann Grosman portait le matricule 1970. Juste derrière elle venait une autre jeune fille d’Hummené, elle aussi adolescente au moment de la rafle. Helena Citrónová allait faire, au Kanada, une rencontre décisive –et un choix dont elle aurait à porter les conséquences toute sa vie, comme le raconterons prochainement.
Pour Libusha Reich Breder, l’après-Auschwitz était «encore pire»
Cette survivante qui figurait parmi les 999 premières déportées d’Auschwitz voulait «vivre 120 ans pour en parler le plus longtemps possible».

«Dieu? Il n’y avait pas de Dieu à Auschwitz», répond d’un ton sec Libusha Reich à la personne qui l’interroge hors champ. «Les conditions étaient si atroces que Dieu a préféré ne pas s’y rendre.»
Digne et calme face à la caméra, le visage auréolé d’épais cheveux blancs, elle confie une fois de plus les détails de son calvaire. La University of Southern California Shoah Foundation, financée par Steven Spielberg, possède des heures d’interview de Libusha Reich Breder. Elle s’y exprime dans un anglais teinté d’un fort accent d’Europe de l’Est. La Libération, explique-t-elle, ne lui a pas apporté l’apaisement dont elle rêvait. Loin de là.
Pendant l’été 1945, Libusha parcourt à pied les 318 kilomètres qui séparent Berlin de Prague. Elle y prendra un train qui la ramènera chez elle, en Slovaquie. La jeune femme sait que personne ne l’y attend. Sa famille a été exterminée. Mais quand on lui a tendu le sésame officiel qui lui donnait la possibilité de se déplacer n’importe où dans le monde, elle ne voulait rien d’autre que «rentrer chez elle». Avec un petit groupe d’amies et compagnes d’horreur, elles embarquent à bord d’un train bondé. Les réfugiés s’y entassent; impossible de ne pas penser à celui qui les avait emmenées de force en Pologne en mars 1942.
Les jeunes femmes décident alors de monter sur le toit du train. «Pourquoi pas? Nous étions libres.» Elles avaient échappé au camp, à la marche de la mort et aux dangers inattendus de la Libération. Libusha se remémore le paysage, les montagnes qui succèdent aux champs à perte de vue, une nature verdoyante et fleurie, les villageois qui sourient et rendent leur salut à ces joyeuses voyageuses.
À Auschwitz-Birkenau, le ciel était obscurci par la fumée âcre du crématorium, l’horizon bordé de barbelés et de miradors. Sur le toit, elles laissent le soleil estival réchauffer leur peau, leurs jeunes os usés. Elles redécouvrent les odeurs du monde libre, leurs lèvres et leurs doigts encore tachés du jus des cerises bien mûres dont elles se sont gorgées. Libusha ignore que le sentiment jubilatoire qui l’anime sera de courte durée.
Comme un fantôme qui retourne dans sa tombe
Elle peine à croire qu’elle a enfin retrouvé Stropkov, sa ville natale. En se dirigeant vers la maison de ses parents, son cœur bat à tout rompre. Elle avait 18 ans à son départ. Aujourd’hui, elle n’a plus d’âge. Son poing tremble quand il s’abat sur la porte d’entrée. Libusha ignore qui elle trouvera derrière; un cousin, peut-être?
La porte s’ouvre avec force et un inconnu lui fait face. Doté d’un accent russe ou ukrainien que Libusha ne peut tout à fait cerner, visage fermé, il lui demande ce qu’elle veut. «Rentrer chez moi, il s’agit de ma maison.» «Elle est à moi, rétorque-t-il. Je l’ai achetée pour un dollar.» L’homme sait pertinemment qui elle est et devine sans aucun doute le sort qui a dû être réservé à la chétive jeune femme. La cruauté de ses derniers mots avant de lui claquer la porte au nez achève Libusha: «Retournez d’où vous venez!»
Contrairement à beaucoup d’autres, elle osera raconter le calvaire de la Libération.
Comme Rena Kornreich, qui projettera ses propres histoires à travers le linge d’autres familles, patiemment collectionné, Libusha est terrassée par la brusque prise de conscience qu’elle a tout perdu. Elle a tenu bon et traversé les années de torture, côtoyé l’indicible au quotidien pendant 333 jours, portée par l’espoir de retrouver quelques membres de sa famille, leur modeste maison et la possibilité, peut-être, de réparer sa vie effilochée. Mais elle ne retrouvera pas les photos des membres de sa famille disparus, ni leurs meubles ou leurs menus souvenirs, qu’elle aurait à son tour légués à ses futurs enfants. Cette réalité la fait vaciller au bord de la folie.
«Ce retour a été ma pire expérience, un sentiment catastrophique», confie-t-elle à la BBC dans la série documentaire Auschwitz: The Nazis and the Final Solution. Elle ère «comme un fantôme retournant vers sa tombe» dans la ville restée intacte, et prend conscience que toutes les maisons appartenant à d’autres membres de l’importante communauté juive de la petite ville ont été réquisitionnées.
«Quand je regardais à travers les vitres, j’avais le sentiment que leurs regards étaient tous braqués sur moi. Ils se tenaient à distance, comme si je risquais de les empoisonner. Le lendemain, je suis partie et ne suis jamais revenue.» Libusha ne baissera cependant jamais les bras: il lui faudra vingt ans pour y parvenir, mais elle récupérera la maison familiale.
Des millions de viols
À Bratislava, elle retrouve certaines de ses amies et apprend que sa sœur a survécu en se faisant passer pour catholique. Mariée à un footballeur professionnel, c’est elle qui obtiendra la première un visa pour l’Amérique. Libusha, quant à elle, épouse Friedrich («Fred») Breder en 1946. Avec son mari, lui aussi ancien déporté, ou ses amies, elle évite d’évoquer le douloureux passé. Il lui faudra des années pour enfin partager l’horreur d’Auschwitz-Birkenau.
Contrairement à beaucoup d’autres, elle osera aussi raconter le calvaire de la Libération. Les soldats russes qui les ont accueillies et nourries en exigeant en retour une récompense en nature. La fuite perpétuelle, aussitôt quelques forces reprises, pour leur échapper. Ceux qui les ont cachées (juives et femmes, on n’aurait guère de scrupules à les violer, à les dépouiller –voire pire).
La libération de Ravensbrück par l’armée soviétique n’apporte pas l’apaisement tant attendu.
Libusha a survécu à la marche de la mort aux côtés d’Édith, d’Helena, de Rena [auxquelles les trois premiers épisodes de cette série ont été consacrés, ndlr]. Elles ont léché la neige sur laquelle les nazis avaient renversé de la soupe. Leurs vêtements mouillés par la neige ne pouvaient sécher, et celles qui se tenaient debout contre le métal glacé du train qui les amenait à Ravensbrück gelaient. «Le trajet de Wodzisław à Ravensbrück était la pire chose qui me soit arrivée jusque-là: j’étais en train de mourir de froid et je devais jeter mes camarades mortes depuis le train en route, elles qui avaient survécu trois ans à Auschwitz.»
Mais la libération de Ravensbrück par l’armée soviétique n’apporte pas l’apaisement tant attendu. Elles sont «maigres comme des nouilles» selon la description d’Édith Grosman, couvertes de plaies, les orteils gelés au point d’être amputés, leurs têtes rasées. À bout de vie. Pourtant, certains soldats russes n’hésitent pas à profiter d’elles. S’il n’existe pas de chiffres précis des viols perpétrés par l’armée russe en 1945, c’est parce que les femmes se sont tues pendant des décennies. Mais ceux-ci se compteraient par millions.
Libusha fait partie des «chanceuses»: elle est parvenue à leur échapper à plusieurs reprises. Un jour, en route vers Prague, des soldats russes s’arrêtent à la hauteur du petit groupe qu’elle forme avec ses amies. Ils leur proposent de monter à bord de leur véhicule. Elles hésitent mais, épuisées, finissent par céder. Après quelques kilomètres, les militaires s’arrêtent dans une clairière à l’abri des regards. Libusha sait que le voyage se termine là: ils vont les violer, et sans doute les tuer.
La réalité est aussi pleutre mais moins définitive: ils se contentent de les dépouiller. Leurs maigres possessions se résument à des vêtements donnés par la Croix-Rouge, un peu d’argent, de nourriture. Ils les laissent stupéfaites sur le bord de la route, une fois de plus sans rien d’autre que la vie sauve.
Retournés à leur belle vie
Libusha sait qu’elle doit s’accrocher, pour parler un jour à ce monde qui refusait d’entendre. «En 1944, les Américains survolaient le camp, prenaient des photos.» Mais la libération qu’elles attendent toutes n’arrivait pas. «Nous priions pour qu’ils bombardent le camp, et qu’enfin ce soit terminé.» Elle livrera parmi les témoignages les plus fournis et détaillés, comme ceux enregistrés et consignés par la Shoah Foundation.
«Si je ne raconte pas, qui racontera? Qui se souviendra?» En 1946, la jeune mariée savait que personne ne l’écouterait. Le monde entier savait, mais personne ne faisait rien, dit-elle. Elle se concentre sur son avenir: happée quand elle avait à peine 18 ans, elle ne sait que si peu des choses du quotidien. «Il me fallait tout apprendre. À me comporter avec les autres. À cuisiner, aussi.» Les conditions sont difficiles. En tant que citoyens et habitants d’un pays communiste, Libusha et Fred n’auront droit à aucune indemnisation.
Linda tiendra parole: elle témoignera au cours de plusieurs procès.
Ils économisent et attendent leur visa pour les États-Unis –pendant vingt ans. Ils y arrivent en 1966, «avec deux enfants, quatre valises et 40 dollars». «J’en ris aujourd’hui, ajoute-t-elle, mais à l’époque, sans comprendre un mot d’anglais, la victoire était amère.»
Libusha (devenue Linda) Reich Breder cumule bientôt plusieurs emplois. Fred et elle achètent, grâce à un prêt que lui consent sa sœur, une grande maison dont ils louent les chambres. Elle cuisine pour leurs locataires, désormais fort bien. En Californie, à San Francisco, ils retrouvent des amis, un cercle de soutien, construisent doucement la vie qu’ils rêvaient d’avoir. «J’apprécie le capitalisme», déclare malicieusement la vieille dame. Leurs enfants feront des études universitaires. Et Linda tiendra parole: elle témoignera au cours de plusieurs procès.
Le premier sera celui de Franz Wunsch, en 1969, à Vienne. L’épouse de l’officier nazi a contacté Helena Citrónová, la déportée d’Auschwitz dont il était éperdument amoureux: «À votre tour de lui sauver la vie.» Helena et sa sœur témoignent en faveur de Wunsch, qui est acquitté. «Otto Graf [l’autre officier nazi accusé] et lui étaient des sadiques. Je leur ai dit, d’autres témoins l’ont dit. Mais ils ont été libérés», relate Linda.
À Auschwitz, elle a travaillé au Kanada, l’entrepôt de tri des possessions des déportés. Parlant allemand, elle parvenait à suivre toutes les conversations des SS venus se servir avant que les biens saisis soient envoyés au Reich: «Avec tous les millions qu’ils ont volés, ils ont pu se payer dix avocats. Et ils sont ressortis libres, ils sont retournés à leur belle vie.»
Soixante-et-une vies pour une bouteille d’eau
La colère n’a fait que nourrir son envie de continuer à témoigner. Un autre procès s’est tenu vingt ans plus tard, qui revêtait plus d’importance encore à ses yeux. L’accusé, Gottfried Weise, avait gagné le surnom de Guillaume Tell à Auschwitz. Contrairement au héros de la légende, il n’utilisait pas d’arbalète, mais son arme à feu, pour tirer sur la boîte de conserve placée sur la tête d’un enfant. Il s’enorgueillissait d’être bon tireur et ne ratait presque jamais sa cible. Puis, pour célébrer sa victoire, il logeait une autre balle dans le front de l’enfant.
Le nom et le visage de Weise étaient pour Linda liés à l’un des épisodes qui l’ont le plus marquée, un épisode fondateur de sa volonté de livrer sa vérité.
Elle est embrassée par des lycéens allemands, bouleversés, qui lui promettent: «Ne vous inquiétez pas, cela n’arrivera plus jamais!»
Un été, de nouveaux arrivants à peine débarqués du train qui faisaient la queue pour être «triés» hélèrent les jeunes femmes du Kanada. La chaleur était assommante et ils leur réclamaient un peu d’eau. Une employée de l’entrepôt avait cédé à leurs supplications. Un enfant s’était précipité pour attraper la bouteille d’eau que cette dernière avait jetée par-dessus la barrière.
Un garde nazi qui avait été témoin d’une partie de la scène avait vivement attrapé l’enfant, pour le projeter en l’air et l’embrocher sur sa baïonnette. Le désengageant aussitôt, il lui avait enfin fracassé la tête contre un mur. Les employées du Kanada avaient été alignées et la responsable sommée de se rendre. Elles étaient restées muettes. En représailles, Gottfried Weise en avait alors abattu soixante.
Inimaginable
La fille de Linda, Dasha, a confié à l’autrice Heather Dune Macadam: «L’accusé ressemblait à un riche industriel. On n’aurait jamais pu imaginer que c’était un assassin.» Linda craignait que l’histoire se répète et que Weise ressorte libre. Une autre épreuve l’attendait: «Avant de pouvoir témoigner, j’ai été interrogée pendant quatre heures. Ils voulaient s’assurer que j’y étais. Et je me souvenais de tout; j’ai même corrigé leur plan du camp!»
À la fin de son témoignage, le juge demande à Linda si elle souhaite dire autre chose à la cour. Elle se lève, et sa petite silhouette couronnée de blanc s’approche de Weise et des autres SS jugés. Le doigt tendu vers leurs visages, elle déclare: «Oui, j’ai quelque chose à vous dire, à vous tous. J’ai attendu ce moment. Me retrouver en face de vous et vous montrer du doigt. Et aucun d’entre vous ne peut plus faire quoi que ce soit contre!»
À sa sortie du tribunal, elle est embrassée par des lycéens allemands, bouleversés, qui lui promettent: «Ne vous inquiétez pas, cela n’arrivera plus jamais!» Weise a été libéré de prison une dizaine d’années plus tard en raison d’une santé défaillante. Il est mort cinq ans après.
Infatigable, Linda a participé à des documentaires et émissions de télévision, de nombreux livres ou projets scolaires, trouvant le courage de retourner à Auschwitz avec des écoliers. Elle qui comptait «vivre jusqu’à 120 ans pour continuer à raconter» en avait 86 quand elle s’est éteinte en 2010. Parmi les vingt-deux survivantes ayant appartenu au premier convoi, seule une poignée a accepté de partager ses souvenirs. Sans Édith Grosman, Helena Citrónová, Rena Kornreich ou Linda Reich Breder, ce pan de l’histoire de la Shoah serait demeuré dans l’ombre.
Elodie Palasse-Leroux



