Coups d’État militaireen Afrique francophone : les racines du chaos
Les juntes militaires exigent les unes après les autres le départ des soldats français, en attisant le rejet de l’ancienne puissance coloniale.
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Des partisans du Conseil national pour la sauvegarde de la patrie (CNSP), qui a pris le pouvoir au Niger, lors d’un rassemblement à Niamey, le 20 août 2023
Sa vidéo d’appel au secours n’aura pas ému grand monde. Prostré dans un fauteuil Empire, Ali Bongo, s’exprimant en anglais et visiblement diminué par son AVC en 2018, demande à ses « amis » de « faire du bruit » pour le soutenir, après le coup d’Etat qui l’a renversé dans la nuit du 29 au 30 août, alors qu’il venait de proclamer sa victoire à l’élection présidentielle. Mais personne, ou presque, ne défendra le fils d’Omar Bongo, après plus de cinquante-cinq ans de dynastie familiale marqués par le népotisme et la kleptocratie. Et si la population gabonaise a fait entendre sa voix, c’était pour acclamer le nouvel homme fort du pays, le général Brice Oligui Nguema, chef de la garde républicaine.
Paris ne s’est pas non plus montrée très empathique. La France a, par principe, condamné le putsch, sans cacher ses doutes sur la régularité du scrutin, après ceux, déjà contestés de 2009 et 2016. Même si les liens s’étaient distendus, l’Elysée se trouve néanmoins dans une situation inconfortable, après la visite d’Emmanuel Macron à Libreville en mars dernier, interprétée comme un soutien à l’autocrate.
Le coup est plus rude au Sahel
Après le Mali, la Guinée, le Burkina Faso et le Niger, le Gabon est le cinquième pays d’Afrique francophone secoué par un coup d’Etat depuis 2020. Le symbole est fort, le Gabon ayant longtemps été l’emblème de la « Françafrique ». Mais l’intérêt économique et géopolitique pour Paris de cet Etat pétrolier, qui fut naguère une « pompe à finance », n’a cessé de décroître depuis les années 1990.
Le coup est en revanche plus rude au Sahel, où la France s’était réengagée ces dernières années. Après avoir été chassés du Mali et du Burkina Faso, ses soldats – au nombre de 1 500 – sont désormais persona non grata au Niger. A Niamey, les putschistes, qui ont dénoncé les accords militaires passés entre l’Hexagone et le président Bazoum (renversé le 26 juillet), exigent le départ des troupes, ainsi que celui de l’ambassadeur de France. Encouragés par la junte, des milliers de manifestants ont réclamé le 2 septembre la fermeture de la principale base française, près de l’aéroport de Niamey.
Si le mode opératoire des putschs est similaire – les mutins ayant appris des coups « réussis » –, leurs déclencheurs diffèrent. Au Niger, le général Tiani semble avoir agi pour protéger ses intérêts. Le président Bazoum, légitimement élu en 2021 et reconnu à l’étranger pour sa volonté de réformes, comptait imposer plus de transparence financière à son entourage. Perçu comme pro-occidental, il a probablement bousculé trop d’habitudes de corruption.
Diplomatie à géométrie variable
A l’inverse, au Gabon, le règne d’Ali Bongo, était en sursis, après une énième élection truquée, alors que l’épouse du président, Sylvia, une Franco-Gabonaise, et son fils Noureddin – destiné à succéder à son père – s’appropriaient le pouvoir. « Les militaires, à qui l’on avait déjà ordonné de tirer sur la foule après les révoltes de 2016, ont voulu éviter un nouveau bain de sang qui se serait retourné contre eux », souligne Nicolas Normand, ancien ambassadeur dans la région, pour qui le système de prédation des richesses va continuer. « Le clan du défunt père, Omar Bongo, et de la soeur d’Ali, Pascaline, semble avoir repris la main », complète Antoine Glaser, auteur du Piège africain de Macron (Fayard, 2021).
La France n’est pas directement responsable de ces putschs. Mais elle aurait dû prendre davantage ses distances avec plusieurs dirigeants autoritaires. Au lieu de cela, elle a pratiqué une diplomatie à géométrie variable, semblant accepter le premier coup d’Etat au Mali contre Ibrahim Boubacar Keïta en août 2020, mais condamnant le second, en mai 2021 ; puis en adoubant Mahamat Idriss Déby comme leader du Tchad, après la mort de son père, en l’absence de tout processus démocratique.
En réalité, ce sont les limites des régimes postcoloniaux qui explosent aujourd’hui. Nombre de ces Etats n’étaient démocratiques qu’en façade, les dirigeants confisquant le pouvoir et les richesses, quand la population s’enfonçait dans la pauvreté. Une partie de la jeunesse est déçue par un système politique souvent dévoyé, dont elle ne perçoit pas les bénéfices concrets. Elle préfère s’en remettre à des « hommes forts » qui promettent des résultats tout en flattant le ressentiment envers l’ancienne puissance coloniale.
En jouant le rôle du gendarme, la France a focalisé l’attention
La France est devenue un bouc émissaire commode, qui permet aux dirigeants et aux élites de s’affranchir d’une réflexion sur leurs manquements, plus de 60 ans après les indépendances. Mais l’attitude de Paris n’a rien arrangé. « Au lendemain de la chute du mur du Berlin, la France s’est comportée comme si elle était toujours chez elle, alors que l’Afrique se mondialisait. Elle se retrouve aujourd’hui accusée de tous les maux, même si son influence a considérablement diminué », analyse Antoine Glaser.
En voulant jouer un rôle de gendarme, elle a focalisé l’attention sur elle. Pour certains, Paris n’aurait pas dû prolonger sa présence militaire après l’opération Serval de 2013 – visant à repousser l’avancée des djihadistes du Nord du Mali sur Bamako, elle s’est transformée, avec Barkhane, en dispositif élargi à cinq pays. « En 2013, les Maliens n’ont pas eu d’autre choix, face à l’urgence sécuritaire, mais ils étaient humiliés, raconte Nicolas Normand. Ils l’ont été de plus en plus avec le temps. » Au Niger, cette présence alimente tous les fantasmes, d’autant que, malgré leurs armes sophistiquées, les Français n’ont pas vaincu l’hydre djihadiste, qui fait des ravages.
Les maladresses diplomatiques ont envenimé les choses. « La France s’est éloignée de l’Afrique mais a conservé un discours stéréotypé : paternaliste, moralisateur ou punitif. Les Africains n’acceptent pas cette attitude, qu’ils jugent dédaigneuse », souligne Luis Martinez, chercheur à Sciences Po et auteur de L’Afrique, le prochain califat ? (Taillandier, 2023). Et qui ravive les plaies encore à vif de la colonisation. La ministre des Affaires étrangères Catherine Colonna a beau assurer, dans Le Monde, que « la Françafrique est morte depuis longtemps », l’ancienne métropole continue à cristalliser les rancœurs. « La France paie le prix des comptes non soldés de la colonisation. Emmanuel Macron fait comme si cela n’existait pas, mais le traumatisme est énorme », constate Nicolas Normand.
Face à la montée des récriminations – justifiées ou non –, Paris doit faire son aggiornamento. « La France n’est pas finie en Afrique. Il faudrait juste rester discret et que notre exécutif ne passe pas son temps à donner des leçons, considère Michel Roussin, ancien ministre de la Coopération. On partira probablement du Niger, mais pour mieux y revenir plus tard. Laissons les entreprises françaises travailler, sans essayer de trouver des solutions à la place des Africains. » En attendant, il est urgent de comprendre les racines du chaos. L’Express en a identifié quatre :
1/Des populations déçues par les régimes en place
Trente ans après la vague de démocratisation des années 1990, la démocratie est accusée de n’avoir pas tenu ses promesses. « Elle ne s’est pas traduite par les progrès qui étaient attendus en matière d’Etat de droit, de respect des libertés fondamentales ou d’amélioration des conditions économiques et sociales des populations », développe la chercheuse Niagalé Bagayoko. Sous couvert de démocratisation, ont pu prospérer des régimes à tendance autoritaire, sans alternance ni contre-pouvoir.
« En Afrique centrale, les dirigeants au pouvoir sont soit des dynasties, comme celle des Bongo, soit des autocrates inamovibles, comme Paul Biya, président du Cameroun depuis 1982, pointe Antoine Glaser. D’où ces images de liesse populaire lors des récents coups d’Etat, qui ont fini par apparaître comme le seul moyen d’imposer une alternance. « La multiplication des coups d’Etat en Afrique francophone a fait émerger une dynamique qui légitime, aux yeux de l’opinion publique, le fait de recourir aux armes pour changer le mode d’attribution du pouvoir, abonde la chercheuse Niagalé Bagayoko. Pour l’heure, au Burkina Faso, en Guinée ou au Mali, des élections sont, en théorie, prévues en 2024…. Si les militaires font mine de vouloir mener une transition démocratique, « on peut s’attendre à ce qu’ils gardent le pouvoir », glisse Michael Shurkin, directeur de programmes à 14 North Strategies. Et ne cherchent pas plus que leurs prédécesseurs à améliorer la vie des habitants.
2/L’effet domino, qui pourrait entraîner d’autres pays à risque
La multiplication des putschs a fait naître la crainte d’une « contagion » dans d’autres pays, où plusieurs dirigeants sont au pouvoir depuis des décennies. En témoigne l’annonce, quelques heures après le coup de force à Libreville, d’un vaste remaniement au sein de l’armée par le président camerounais, Paul Biya, 90 ans. « En Afrique de l’Ouest, le Togo et le Bénin semblent également assez fragiles, liste la chercheuse Niagalé Bagayoko. Tout comme la Côte d’Ivoire, dont le président Alassane Ouattara est lui-même arrivé au pouvoir à la suite d’une rébellion. »
Soucieux d’éviter une prolifération, les pays de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) ont menacé le Niger d’intervenir militairement pour rétablir le président Bazoum. Mais après l’échec de l’ultimatum lancé fin juillet à la junte nigérienne, la diplomatie semble désormais privilégiée – sans garantie de succès. « Le président du Nigéria, Bola Tinubu, voulait essayer de réagir fermement au Niger pour éviter que les coups d’Etat ne se banalisent, mais la Cédéao s’est montrée impuissante jusqu’à présent, observe Michael Shurkin. Des militaires d’autres pays pourraient être tentés de mener une action jugée sans grands risques. »
3/Un aveuglement français
En quatre ans, l’Afrique francophone a connu huit coups d’Etat, contre un seul chez ses voisins anglophones (Soudan). « Il règne un malaise évident dans les pays francophones africains, soulève Francis Kpatindé, maître de conférences à Sciences Po Paris. De vieilles habitudes ont été prises dans ces Etats, où l’on a fermé les yeux sur la prédation et le pillage des ressources, sans que les populations en profitent. »
Les putschistes ont su exploiter le ressentiment anti-français, notamment au Sahel, pour asseoir les changements de régime. « La présence militaire de la France au Mali, au Burkina ou même au Niger a joué un rôle dans ces coups d’Etat, ajoute Djenabou Cisse, chercheuse à la Fondation pour la recherche stratégique. Dans les villes, cette présence militaire française était vécue comme une ingérence menaçant la souveraineté et empêchant les forces africaines de répondre à des défis considérés comme africains. »
Prise de court à chaque changement brutal de régime, la diplomatie française paie un certain « amateurisme de sa politique africaine », souffle François Gaulme, chercheur associé à l’Ifri. « Tout se décide à l’Elysée, sans suffisamment de personnel pour s’occuper sérieusement des dossiers », regrette le spécialiste.
4/Le jeu des puissances étrangères
A chaque renversement de pouvoir au Sahel, les mêmes scènes de rue, avec des manifestations « spontanées » brandissant des slogans anti-français et des drapeaux russes. Puis, quand les troupes françaises se retirent, les miliciens de Wagner prennent leur place, signant de juteux contrats de « protection » avec les juntes, comme au Mali. Ces mercenaires ont multiplié les actes de prédation et les exactions contre les populations civiles. Tandis que les « fermes à trolls » du groupe russe inondaient les réseaux sociaux de fake news attisant la haine de la France.
Là où Moscou encourage le chaos en Afrique – déstabilisant pour l’Europe –, la Chine pousse, elle, pour davantage de continuité. Devenu le principal bailleur de fonds du continent, Pékin continue ses investissements, quel que soit le régime au pouvoir. « La Chine, comme la Russie, voit la vague anti-française et surfe sur la situation, estime Antoine Glaser. Les Chinois attendent patiemment : ils sont devenus les principaux exploitants du pétrole au Niger et, si la France est expulsée du pays, ce sont sûrement eux qui récupéreront les gisements d’uranium. »