France : « On est sur une affaire d’Etat » : les collectifs de journalistes marseillais se mobilisent après la garde à vue d’Ariane Lavrilleux
La journaliste Ariane Lavrilleux, sortie de garde à vue, appelle à « continuer le combat »
Ariane Lavrilleux a été mise en examen dans le cadre d’une enquête sur ses articles sur un possible détournement par l’Égypte d’une opération de renseignement française.

MEDIAS – La journaliste Ariane Lavrilleux a été remise en liberté mercredi 20 septembre au soir, après 48 heures de garde à vue. Ceci dans le cadre d’une enquête sur ses articles sur un possible détournement par l’Égypte d’une opération de renseignement française, une mesure coercitive rarissime qui a indigné la profession.
« Je suis libre, merci beaucoup pour votre soutien » a écrit sur X (ex-Twitter) et en trois langues la journaliste mercredi soir, un message accompagné d’une photo le poing levé devant un drapeau égyptien.
Son avocate Me Virginie Marquet a confirmé à l’AFP sa libération vers 21H tandis qu’une source proche de l’enquête a indiqué que sa garde à vue était « levée » tandis qu’un ancien militaire, également retenu depuis mardi, allait, lui, être présenté à un magistrat en vue de possibles poursuites.
« Violation du secret de la Défense nationale »
« Ça va, elle est très combative », s’est félicitée auprès de l’AFP Magali Serre, présidente de Disclose, média qui avait publié son article fin 2021. Disclose avait affirmé dans un article publié en novembre 2021 que la mission de renseignement française « Sirli », entamée en février 2016 au profit de l’Égypte au nom de la lutte antiterroriste, avait été détournée par l’État égyptien qui se servait des informations collectées pour effectuer des frappes aériennes sur des véhicules de contrebandiers présumés, à la frontière égypto-libyenne.
À la suite de cette publication, le ministère français des Armées avait porté plainte pour « violation du secret de la Défense nationale ».
Une enquête préliminaire avait été ouverte en novembre 2021 avant qu’une juge d’instruction ne soit désignée à l’été 2022, d’après Disclose. Aucune source judiciaire n’a pu confirmer mercredi soir ces éléments.
Une « escalade inquiétante »
Disclose a précisé mercredi, sur X, que selon ses informations, « les enquêteurs de la DGSI reprochent à (la) journaliste d’avoir signé cinq articles sur les ventes d’armes françaises à l’étranger, publiés dans le média depuis 2019 ».
Outre celui portant sur l’opération « Sirli », Disclose cite des articles portant sur « la vente de 30 avions Rafale à l’Égypte », « les armes livrées à la Russie jusqu’en 2020 », « la vente de 150.000 obus à l’Arabie saoudite et aux Émirats arabes unis (EAU) » et « le transfert d’armes illicite des EAU vers la Libye ».
L’annonce de la garde à vue a suscité depuis mardi matin un flux croissant de soutien envers la journaliste, comme celui d’Amnesty International, qui a déploré « une attaque contre les journalistes (…) qui tentent d’exposer les actions opaques des services de renseignement français ».
« Il y a une forme d’escalade dans les moyens mis en œuvre (pour obtenir des informations sur les sources des journalistes), qui elle-même est inquiétante », a aussi estimé Paul Coppin, de Reporters sans frontières.
Lors d’un rassemblement convoqué en fin d’après-midi place de la République à Paris, la présidente de Disclose avait estimé que l’État avertissait par cette mesure les journalistes : « Si vous enquêtez sur des secrets d’État, vous risquez de terminer comme Ariane Lavrilleux, en garde à vue ».
« Constitutionnaliser le droit à la protection des sources »
« Nous sommes face à une intimidation comme on n’a jamais vu ces dernières années », avait aussi dénoncé Emmanuel Poupard, au nom de l’intersyndicale journalistes. Le patron du Parti socialiste, Olivier Faure, présent aux côtés des députés Julien Bayou (EELV) et Raquel Garrido (LFI) avait appelé à « constitutionnaliser le droit à la protection des sources ». « C’est ce que nous défendrons dans les prochaines semaines ».
Des rassemblements de dizaines de personnes ont également eu lieu à Marseille, où la journaliste était en garde à vue depuis mardi, ou encore à Lyon.
Le porte-parole du gouvernement Olivier Véran a refusé mercredi de répondre à une question sur cette affaire, lors du compte-rendu du Conseil des ministres. Contacté par l’AFP, le ministère de la Culture n’a pas donné suite.
À la fois média d’information et ONG, le site d’investigation Disclose a été fondé en 2018 par deux journalistes d’investigation. Son financement repose exclusivement sur les dons, garantissant son indépendance éditoriale, explique Disclose sur son site, où toutes ses enquêtes sont en libre accès.
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Un comité de soutien à Ariane Lavrilleux s’est rassemblé ce mardi soir devant l’hôtel de Police de Marseille où la journaliste de Disclose est en garde à vue après son enquête sur l’opération militaire Sirli menée par la France en Égypte. « Une atteinte à la liberté de la presse » largement dénoncée par la profession.
Les pancartes ont été fabriquées à la hâte dans l’après-midi, tandis que la DGSI (Direction générale de la sécurité intérieure) procédait à une perquisition au domicile marseillais de la journaliste Ariane Lavrilleux. Les collectifs Prenons la Une et Presse-papiers, dont Ariane est membre, se sont immédiatement mis en ordre de marche à l’annonce de son placement en garde à vue à L’Evêché, l’hôtel de police de Marseille.
Des rassemblements à Marseille, Paris et Rennes
« On est sur une affaire d’État« , explique Pierre Isnard-Dupuy, porte-parole du collectif de journalistes indépendants Presse-Papiers. A l’origine du scandale Sirli en 2021, révélé par le site d’investigation Disclose, Ariane Lavrilleux, « fait l’objet d’une intimidation inadmissible« , estime-t-il.
« Informer ne peut en aucun cas être un délit, c’est même une liberté fondamentale », poursuit Pierre Isnard-Dupuy, « et cela ne concerne pas que les journalistes, mais l’ensemble des citoyens, il en va de la santé de notre démocratie« . Aux côtés du collectif Prenons la Une, il invite à un nouveau rassemblement ce soir à 18 H 30 devant l’Evêché. À la même heure à Paris, journalistes et citoyens se réuniront également en soutien Place de la République ainsi qu’à Rennes, place de la mairie.
L’arrestation de la journaliste connaît un écho international
Tous les médias nationaux relayent l’information ce mercredi, mais l’arrestation de la journaliste fait couler de l’encre à l’extérieur de nos frontières. La garde à vue d’Ariane Lavrilleux, également collaboratrice de RFI, est évoquée notamment par le quotidien britannique « The Guardian » (en anglais) qui rapporte que « la France est accusée d’une attaque inacceptable contre la liberté de la presse« , ou encore la chaîne de télévision qatarienne Aljazeera (en anglais).
L’ONG Amnesty international s’indigne sur X (ex-Twitter) : « Il est très préoccupant que le travail des journalistes enquêtant sur des sujets liés au domaine opaque de la défense fasse quasi systématiquement l’objet d’une enquête de la DGSI. »
Le gouvernement botte en touche après la garde à vue de la journaliste Ariane Lavrilleux
Alors que la journaliste Ariane Lavrilleux est en garde à vue et que son domicile a été perquisitionné, le gouvernement reste silencieux. Interrogé par Mediapart, son porte-parole, Olivier Véran, a préféré éluder la question. Un rassemblement est organisé à Paris.
Célia Mebroukine et Bérénice Gabriel
Vingt-quatre heures après le placement en garde à vue de la journaliste Ariane Lavrilleux et la perquisition de son domicile, le gouvernement français reste étonnamment silencieux. Interrogé par Mediapart, le porte-parole Olivier Véran a botté en touche mercredi 20 septembre, lors de sa conférence de presse suivant le conseil des ministres.
« Là on n’est pas dans un sujet qui a été abordé dans le cadre gouvernemental. (…) Ce n’est pas le lieu ici », a répondu le ministre. Avant d’ajouter : « Je préfère m’exprimer sur des sujets en toute connaissance de cause, de la totalité des éléments, ce que ni vous ni moi n’avons à l’heure où je vous parle »
Mardi 19 septembre, Ariane Lavrilleux a été placée en garde à vue, garde à vue prolongée hier dans l’après-midi. La journaliste, qui travaille entre autres pour les sites Disclose et Mediapart, a passé la nuit en cellule. Selon les informations de son employeur Disclose, les enquêteurs de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) lui reprochent d’avoir signé plusieurs articles sur les ventes d’armes françaises à l’étranger depuis 2019.
La vidéo de notre échange avec le porte parole du gouvernement, Olivier Véran :
Un « ancien personnel de l’armée » a également été placé en garde à vue dans cette affaire, selon les informations de Mediapart.
Un rassemblement de soutien à Ariane Lavrilleux est organisé mercredi à 18 h 30 sur la place de la République, à Paris, par Disclose et Reporters sans frontières. Les organisateurs déplorent que leur journaliste soit « retenue depuis trente heures en garde à vue » et dénoncent une « procédure d’exception ».
« Liées de toute évidence à sa mission d’information, ces interventions portent une grave atteinte au principe du secret des sources », écrit RSF dans un communiqué. Amnesty International s’inquiète d’actions qui « s’inscrivent dans une offensive plus vaste, quasi systématique, contre les journalistes d’intérêt public qui s’efforcent de faire la lumière sur les actions opaques des services de renseignement français », tout comme le Parti socialiste qui replace ces faits « dans un contexte de recul généralisé de la liberté de la presse en France. »
Célia Mebroukine et Bérénice Gabriel sur Mediapart
