L’Argentine Gabriela Cabezón Cámara : « Il n’est pas possible de penser le social sans l’écologie »
L’Argentine Gabriela Cabezón Cámara est l’une des autrices les plus en vue du continent latino-américain, au carrefour des luttes féministes et écologiques. Sa grande affaire : une réécriture euphorisante des mythes argentins, depuis le camp des invisibles et des marginaux. Deuxième volet de notre série.
Ludovic Lamant
Des féminicides à l’extractivisme des multinationales qui ravagent le sol national, les livres de « GCC » sont poreux à toutes les luttes qui traversent l’Argentine. Les colères activistes y grondent de bout en bout. Au jeu des étiquettes, on dira que sa littérature est « écoféministe » et « queer ». Mais c’est d’abord l’intensité de la langue qui impressionne.

Son écriture est luxuriante, hybride, saturée de références érudites et populaires (paroles de cumbia et de reggaeton inclus). Elle fait durer la phrase le plus possible, dans un élan proche du vertige, qui emporte tout – les identités de genre, les rapports de classes, le legs colonial… « Elle est du côté de l’excès, du baroque, héritière d’Osvaldo Lamborghini [1940-1985, non traduit en français, culte en Argentine – ndlr]», précise à Mediapart son traducteur en français, Guillaume Contré. « L’austérité dans la langue, c’est une connerie », avait-elle résumé en 2017, avec le goût de l’uppercut que l’on retrouve dans beaucoup de ses textes.
Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, Gabriela Cabezón Cámara cite d’abord un autre auteur, Rodolfo Walsh, connu pour être l’inventeur avant Truman Capote du genre littéraire de la « non-fiction », avec Opération massacre (Christian Bourgois,1957). Son style est bien plus économe que celui de « GCC ».
« Ce qui me paraît très important chez Walsh, avance-t-elle, c’est la question de l’art politique. Comment fait-on un art connecté avec l’histoire la plus urgente, celle qui te brûle, comme le climat aujourd’hui, sans perdre l’art en chemin ? Comment concilier les deux ? Dans beaucoup de ses textes, Walsh y parvient. C’est une question très vaste et l’on pourrait dire que chacun de mes livres est une tentative de réponse. »
Elle dit encore : « Quel est le pouvoir de la littérature ? Quel est le pouvoir de l’art ? Je me pose sans cesse ces questions – le “Que faire ?” de Lénine… Je ne sais pas si créer d’autres imaginaires sert encore à quelque chose. Mais je ne crois pas non plus que l’on puisse se permettre le luxe de ne pas les créer, là où nous en sommes. »
Rodolfo Walsh a été tué en 1977 pendant la dictature argentine (1976-1983). Cabezón Cámara, elle, dit s’être inspirée de sa lecture du Nunca Más, le rapport rédigé après le départ de la junte, contenant des témoignages de survivant·es, pour nourrir l’un de ses premiers textes, sans doute le plus sombre, Tu as vu le visage de Dieu (2011, traduit l’an dernier en français).
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Elle y décrit le cauchemar d’une esclave sexuelle dans l’Argentine d’aujourd’hui, à partir du cas avéré de la disparition de Marita Verón en 2002, dans le nord du pays. « Elle disloque sa langue pour dire l’indicible », dit d’elle Paul B. Preciado. Au détour de l’un des passages les plus éprouvants, « GCC » écrit, recourant à cette deuxième personne qui scande le texte : « Tu apprends à feindre que tu es là tout entière […], tu accélères la mécanique de la baise de ces crétins qui te forent comme si tu étais un potager à la terre dure et qu’eux te labouraient avec une lame aiguisée, comme s’ils semaient du soja, comme s’ils cherchaient à extraire du pétrole ou de l’or. »
Exploitation des femmes, exploitation des sols : les bourreaux se retrouvent, les batailles s’alimentent les unes les autres, et le fil remonte souvent jusqu’aux origines coloniales du pays. « L’extractivisme pratiqué en ce moment en Argentine ne peut être comparé qu’à celui du temps des colonies. Et il est sans doute encore plus féroce : les multinationales étrangères qui extraient le lithium paient des impôts ridicules, tandis que l’impact sur la vie des populations locales et la pollution sont immenses », assure-t-elle.
Gabriela Cabezón Cámara fut l’une des instigatrices du mouvement féministe Ni una menos (Pas une de moins) à partir de 2015, devenu un modèle des luttes féministes dans le monde. Avec le recul, elle esquisse un bilan prudent : « Nous avons obtenu deux, voire trois lois importantes : l’une sur le mariage pour tous, l’autre sur l’identité de genre, et enfin une autre sur l’avortement. D’un point de vue symbolique, culturel, juridique, c’est énorme. Mais dans la vraie vie, une femme continue d’être assassinée toutes les 29 heures en Argentine. »
« La bataille pour les droits des femmes s’est ancrée dans le paysage institutionnel, poursuit-elle. Mais elle n’existe toujours pas dans le budget du ministère des finances. C’est un truc qui fait beau dans les discours, ça ne coûte pas cher de le dire. Mais derrière, quand tu dois te réfugier quelque part parce qu’on a failli te tuer, c’est très difficile de t’héberger dans un endroit sûr. Tu te retrouves presque seule. »
La faune de la pampa
Celle qui réside désormais à La Plata, à distance de la mégalopolis trop bétonnée, « monstrueuse », qu’est devenue Buenos Aires à ses yeux, se reconnaît dans l’étiquette d’autrice écoféministe. Mais elle se décrit aussi comme une « socio-environnementaliste », parce qu’« il n’est pas possible de penser l’un sans l’autre, le social sans l’écologie ».
« L’appauvrissement du pays comme la précarisation tendent à escamoter les conquêtes par ailleurs », insiste-t-elle, avant de s’inquiéter de la progression de la pauvreté en Argentine. « Tant que 60 % des habitants du pays sont pauvres, je ne vois pas comment nous allons en finir avec les violences machistes. »
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Les Aventures de China Iron (2017), son texte le plus puissant à ce jour, est une réécriture du Martín Fierro, pierre angulaire du récit national argentin, depuis le point de vue de l’épouse du gaucho – jusqu’alors invisibilisée. L’écriture chez Cabezón Cámara aurait d’abord à voir avec cela : recycler les mythes nationaux et les croyances populaires et, en douce, poser les bases d’un pacte national plus inclusif (ce n’est pas sans rappeler le travail de la cinéaste argentine Lucrecia Martel qui, avec l’ adaptation de Zama à l’écran, revenait sur le temps de la colonisation espagnole). Pas question de « cancel culture », mais plutôt d’une entreprise littéraire de subversion, où Martín Fierro, gaucho parmi les gauchos, finit par se libérer et devient une « pédale ».
Cabezón Cámara porte une attention renouvelée à la nature si particulière de la pampa, comme à ses animaux – du nature writing dans le sillage du naturaliste britannique William H. Hudson, auteur notamment de Au loin… jadis… (1931), glisse son traducteur Guillaume Contré. Et plus le texte avance vers son final heureux et orgiaque, plus il s’hybride et s’incruste de mots de guarani (langue indigène du nord de l’Argentine) et de mapudungun, la langue des Indiens mapuches, qui prennent la place des termes anglais des colons dans les premières pages.
« Dans le livre, l’anglais est porteur d’un savoir impérial, d’une vision du monde qui se croit unique, d’une nécropolitique, explique l’autrice. À l’inverse, les langues comme le guarani parlent d’émancipation, de liberté, elles apportent la possibilité d’un monde meilleur. » Chaque livre de Gabriela Cabezón Cámara est une matière vivante et iridescente : il invente un monde à soi, et altère à jamais les perceptions trop grises et routinières du nôtre.
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Les éditions de L’Ogre ont publié trois livres, tous traduits par Guillaume Contré : Pleines de grâce (2020, 208 pages), Les Aventures de China Iron (2021, 256 pages) et Tu as vu le visage de Dieu, suivi de Romance de la Noire blonde (2022, 200 pages).
Ludovic Lamant à suivre sur Mediapart