Marie Toussaint : « Je refuse la guerre de tous contre chacun »
Nous sommes « au pied du mur climatique », alerte Marie Toussaint, tête de liste d’EELV aux européennes.
Sébastien Schneegans

Marie Toussaint a été l’une des seules cadres d’EELV à condamner fermement la venue de Médine à leurs universités d’été. Quand d’autres cautionnaient le rappeur havrais, justifiaient son tweet antisémite visant l’essayiste Rachel Khan et tentaient d’expliquer qu’il y aurait un antisémitisme assumé et un antisémitisme insidieux, elle rappelait sur France Info qu’« on ne badine pas avec l’antisémitisme ». « Le problème, ce n’est pas Médine, c’est nous, on a fait une erreur », ajoutait-elle, en regrettant que son parti ait cherché le « buzz ». Aujourd’hui, la tête de liste d’EELV aux européennes de 2024 ne veut plus en parler. Elle ne veut pas davantage parler d’école et de laïcité. Elle choisit ses sujets, se cantonnant à « l’Europe et l’écologie ».
Qu’elle soit peu connue ne semble pas lui importer. Elle ne cherche pas le retentissement médiatique, justement, et dit refuser de « céder à la guerre des gauches et à la tentation des petites phrases assassines. » L’eurodéputée s’efforce de ménager les Insoumis – qui l’ont pourtant huée à leurs « Amfis » près de Valence –, et s’épanche sur sa vision de l’Europe. Elle souhaite, notamment, « faire de la lutte contre la pauvreté la colonne vertébrale de l’Union européenne » et appelle à « repenser en profondeur notre modèle fiscal » au niveau européen.
Les universités d’été du parti que vous représenterez aux élections européennes sont passées. Qu’en retenez-vous ?
Marie Toussaint : Toutes les militantes et tous les militants sont mobilisés, et le parti est prêt à se refonder pour se dépasser. Marine Tondelier ne ménage pas sa peine pour que cela soit possible. Néanmoins, je vois bien ce qui nous manque : nous n’avons pas encore gagné la bataille de la crédibilité. Nous y travaillons. Je propose de nous inspirer de l’excellence de nos pratiques municipales où nos maires ont trouvé le bon équilibre entre l’urgence réformatrice et l’efficacité gestionnaire.
Elles devaient aussi vous permettre de vous faire mieux connaître. Cela devait être, en quelque sorte, votre rampe de lancement pour les européennes et, au lieu de cela, vous vous êtes tiré une balle dans le pied en invitant le rappeur Médine. N’auriez-vous pas dû annuler sa venue ?
Je me suis déjà exprimée sur ce sujet et ne souhaite pas en reparler.
Selon un récent sondage Ifop pour Charlie Hebdo, 79 % de vos sympathisants sont favorables à l’interdiction de l’abaya tandis que vous vous y opposez vigoureusement… N’êtes-vous pas interpellée par le décalage sur le sujet de l’abaya entre l’opinion de la direction du parti et celle de votre base électorale ?
Je ne commenterai pas ce sondage, ni aucun autre d’ailleurs. Je ne suis pas venue ici amener de l’eau au moulin de la polémique. J’ai accepté votre demande d’interview pour parler d’écologie à vos lectrices et à vos lecteurs. Car je ne peux me résoudre à ce que la profondeur de la crise écologique ne pénètre pas toutes les consciences. Alors, souffrez que je vous parle plutôt de canicule, de personnes âgées en détresse, de travailleurs exposés à des chaleurs terribles, des conséquences économiques et sociales de la crise environnementale. Nous sommes au pied du mur climatique. Voilà ce qui devrait nous obséder.
Donc, on ne parle pas d’abaya, de laïcité, d’école ?
Je vois bien que la question de l’abaya déchaîne les passions. Je n’ai pas l’intention cependant de me soumettre à la tyrannie de l’émotion, car j’observe la montée d’une société du ressentiment dont les querelles identitaires sont le carburant, et l’instantanéité des réseaux sociaux le véhicule. Gardons la tête froide. Je veux dire ceci : la question de l’abaya est pour moi secondaire au regard des grandes questions qui concernent l’humanité : la destruction accélérée du vivant, l’effondrement de la biodiversité, notre inadaptation au nouveau régime climatique. Pardon de le dire ainsi, mais il faudra vous habituer à ce que les écologistes parlent d’écologie.
Les Insoumis essaient depuis des mois de vous convaincre de la nécessité de bâtir une liste commune de la Nupes aux européennes. Votre refus semble les agacer : vous avez été huée à l’université de LFI, à Valence. Le dialogue est-il impossible ?
Non, aucunement. Le dialogue n’est pas rompu. Je ne céderai ni à la guerre des gauches ni à la tentation des petites phrases assassines. Tout le monde aura noté qu’il est paradoxal de penser construire l’unité par les sifflets. Mais si ces huées sont regrettables, elles ne m’ont pas atteinte, car mon épiderme a l’épaisseur de mes convictions. J’ai appelé dans mon discours des journées d’été à considérer la douceur comme une force politique et je l’ai répété face à La France insoumise.
C’est une appréciation de fond : dans l’âge de la colère, les populistes se délectent de la frustration et du tumulte qu’elle engendre. Je crois sincèrement que définir une vie plus douce comme horizon politique est une forme de réponse aux imprécations nationales populistes et au brutalisme. Comme l’arbre est dans la graine, le chemin vers la douceur peut difficilement se faire dans la virulence. La première pierre de ce chemin consiste, pour la gauche et les écologistes à nous interroger sur nos méthodes militantes et nos stratégies. Je ne vois pas la douceur comme une faiblesse face à la conflictualité, mais comme une force de résistance à la loi du plus fort. Je veux porter ce débat. Il dépasse la Nupes et concerne notre vivre-ensemble : je refuse la guerre de tous contre chacun.
Le dimanche 3 septembre, le président des Restos du cœur, Patrice Douret, a lancé un appel à l’aide « aux forces politiques et économiques. » Son appel a été entendu par Bernard Arnault, qui promet un don de 10 millions d’euros. Vous vous en félicitez ?
On parle de vies humaines, de personnes qui ont faim, donc ce don est évidemment bon à prendre. Mais la question est plus globale. Je ne pense pas qu’on puisse faire reposer la solidarité sur la philanthropie. Je refuse cette américanisation de notre société. Ensuite, les appels des Restos du cœur, de la Croix-Rouge et d’autres associations soulèvent des questions politiques importantes. Victor Hugo disait à peu près ceci : « Vous voulez les gueux secourus, je veux la misère supprimée. » Au fond, j’aspire donc à un modèle dans lequel nous n’aurions même plus besoin de ces associations puisque chacun verrait garanti son droit de vivre dignement, dans le respect mutuel et en société. J’appelle à faire de la lutte contre la pauvreté la colonne vertébrale de l’Union européenne.
Votre priorité, ce n’est donc pas la lutte contre les « riches » mais la défense des plus défavorisés. Vous ne rêvez pas, comme la secrétaire nationale d’EELV, Marine Tondelier, d’une « France sans milliardaires » ?
Une société qui tolère que les uns aient les mains pleines et les autres le ventre vide est une société sans boussole morale. Politiquement, la question qui est posée est celle de notre modèle économique, fiscal et social. Considère-t-on, comme dans un modèle à l’américaine, que ce sont les milliardaires et la charité qui doivent répondre aux difficultés rencontrées par des millions de citoyennes et de citoyens ? Je ne le crois pas. Alors, comment s’organise-t-on pour que les richesses soient mieux réparties ? Comment s’organise-t-on pour que tout le monde puisse vivre dans des conditions décentes ? C’est la seule question qui nous est posée. Cela impose nécessairement de repenser en profondeur notre modèle fiscal. J’aspire à ce qu’il soit aussi repensé au niveau européen parce que l’Europe est un projet politique et la question de la dignité humaine est une valeur fondatrice de l’Union européenne.
Que répondez-vous à ceux qui rappellent que, à l’occasion de la création de la Nupes, les écologistes et les Insoumis se sont mis d’accord sur un programme commun, qui comprend une partie sur l’Europe ?
Je dis aux partisans de l’unité de la gauche et des écologistes, dont je suis, que je sais à quel point le désir d’unité est précieux. Je crois qu’il ne faut pas considérer que partir séparés aux européennes signifie partir divisés pour les autres échéances. Nos positions ne sont pas irréconciliables. La réalité, c’est que, malgré nos échanges et le travail que nous réalisons ensemble depuis des années, il reste des divergences sur la question européenne. Je me réjouis que nous ayons trouvé des points d’accord, mais la convergence n’est pas achevée. Quels points communs sur le fédéralisme, la hiérarchie des normes, le projet politique pour notre continent ? Les élections européennes représentent précisément le bon moment pour en discuter et pour laisser le peuple trancher. Dans le cadre d’une élection non pas majoritaire à deux tours, mais proportionnelle et à un tour, il est légitime que toutes les nuances puissent s’exprimer.
Vous dites vouloir vous battre pour une Europe du « care ». Qu’est-ce que cela signifie ?
Nous devons changer de paradigme et construire nos politiques publiques à partir de la question des vulnérabilités sociales et environnementales. Une Europe du care, c’est une UE qui, constatant les vulnérabilités multiples du monde, propose une protection des plus humbles et fait de la protection du vivant une règle d’or. Cette idée est malheureusement encore neuve. Le tout-marché semble encore être l’horizon indépassable du projet européen. Je propose à ce titre la mise en place d’un traité environnemental, qui fasse de la protection du vivant la norme des normes et qui instaure des critères de convergence autour du respect des limites planétaires.
Notre défi, c’est de passer d’une économie obsédée par la recherche du profit à une économie habitée par le souci de la vie. C’est cela la mère des batailles, en Europe, mais évidemment en France aussi. On parle beaucoup du « budget vert » de la France en ce moment et M. Cazenave prétend même que cela serait le budget le plus vert de l’Histoire. En réalité, nous continuons à verser des milliards d’euros aux énergies fossiles et à d’autres activités toxiques pour notre biodiversité. Sur la question essentielle de la protection de la nature, nous ne faisons rien, alors que 80 % des écosystèmes européens sont dégradés. Si ces écosystèmes sont dégradés, ils ne pourront plus accueillir la biodiversité, ils ne pourront plus absorber le carbone, ils ne pourront plus filtrer les diverses pollutions qui nous entourent. Nous avons un besoin impératif de les restaurer. Personne ne devrait s’y opposer.
À propos de la lutte contre le réchauffement climatique, Emmanuel Macron assure dans le grand entretien de rentrée qu’il a accordé au Point qu’on réglera « beaucoup de nos problèmes par l’innovation. » Qu’est-ce que cette « écologie de progrès » vous inspire ?
L’innovation technologique est évidemment essentielle. Mais l’innovation philosophique et politique l’est tout autant. Nous voulons une politique de civilisation, une mutation globale, loin des mirages techno-solutionnistes ou transhumanistes portés par la Silicon Valley ou des démiurges se prennent pour Dieu. C’est le sort de l’humanité qui est en jeu : il ne peut donc être délégué à quelques firmes. La vraie écologie de progrès, c’est de faire progresser l’écologie. Où en sommes-nous ? Emmanuel Macron a été condamné dans le cadre de l’Affaire du siècle pour inaction contre le dérèglement climatique. Le tribunal lui a demandé de rattraper une trajectoire et il n’a pas réussi à le faire ! Il a été condamné pour inaction face à la mauvaise qualité de l’air, ou pour la biodiversité. J’observe enfin que la présentation de sa feuille de route sur la planification écologique ne cesse d’être reportée. On peut croire à ses grands mots, à ses grandes annonces, mais le souci, c’est qu’elles n’ont pas été suivies d’effets.
Sur l’Affaire du siècle, dont vous êtes à l’origine, Emmanuel Macron rappelle qu’il n’était pas encore président puisque la condamnation concerne la période 2015-2018…
Il est important de bien lire les décisions de justice, surtout lorsque l’on tient à l’État de droit. La période ne le concerne pas uniquement, en effet. Mais il ne devrait pas être insensible au fait que le tribunal administratif de Paris et le Conseil d’État lui demandent simplement de respecter nos lois. Le sujet central, c’est que nous sommes entrés dans un nouveau régime climatique qui bouleverse tout. L’aveuglement de ceux qui ne le réalisent pas est criminel.
Quelle est votre vision de « l’Europe de la défense » ?
Pour être lapidaire, nous défendons une Europe de la défense intégrée, sous supervision démocratique du Parlement européen, qui opère dans la transparence et qui vise la paix et le désarmement. Cette Europe de la défense est une des conditions de notre souveraineté. Nous avons des mois pour en débattre, et je développerais notre programme dans la campagne qui s’ouvre.
Faut-il aller plus loin dans le soutien à l’Ukraine ?
Il faut évidemment soutenir les Ukrainiens. Leur défaite serait la nôtre. Toute faiblesse face à Poutine aura des conséquences géopolitiques dramatiques. Je m’étonne donc des propos tenus par Nicolas Sarkozy. Son expérience d’homme d’État devrait le conduire à plus de lucidité, et plus de respect du rang de la France. Quels intérêts sert-il ?
Jordan Bardella et Marion Maréchal viennent d’être officiellement investis têtes de liste aux européennes. Ne craignez-vous pas que le débat sur l’immigration prenne davantage d’importance que les enjeux climatiques ?
Cela dépend aussi de vous. Combien de unes allez-vous consacrer respectivement à ces deux sujets ? Personnellement, je me désespère du retard de la droite française sur les questions écologiques. L’émergence d’une droite qui remette en cause ses dogmes pour embrasser avec sincérité la question écologique est une nécessité démocratique. Voilà un projet plus urgent que la fusion des droites sous domination culturelle zemmouriste, non ? La droite a tort de choisir le terrain identitaire pour tenter de se refaire une santé… Il y a eu jadis une droite sociale dans ce pays. Elle manque aujourd’hui dans le débat public. Pour notre part, nous nous battrons pied à pied contre l’extrême droite et contre tous ceux qui veulent établir une hiérarchie entre les êtres humains. Nous ne céderons rien, parce que notre objectif, c’est de préserver une planète habitable.
Sébastien Schneegans