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Assassinat islamiste* d’Arras : la mort de Dominique Bernard, un professeur de lettres respecté, qui « prenait à cœur son travail »

Cet enseignant de 57 ans tué par Mohammed M., vendredi 13 octobre, exerçait depuis longtemps dans l’établissement. Trois autres personnes ont été blessées dans l’attaque.

 Dominique Bernard.

« Monsieur Bernard », comme l’appelaient ici les élèves, était « un prof très patient, vraiment respectueux. Et il pouvait aussi être marrant », raconte Anna. Cette lycéenne s’est barricadée dans sa classe quand son « prof a crié qu’on devait fermer toutes les portes », alors que le terroriste était entré dans la cité scolaire Gambetta-Carnot d’Arras, vendredi 13 octobre.

Devant l’établissement, des parents racontent qui était Dominique Bernard, 57 ans, professeur de français au collège, tué par l’assaillant. Ce père de trois filles, issu d’une famille d’enseignants et marié à une professeure d’anglais, « prenait le temps quand il y avait des réunions parents-profs et il était très à l’écoute. Il est mort parce qu’il a essayé de protéger nos enfants », se désole la mère d’un lycéen.

Agrégé de lettres modernes, Dominique Bernard a fait ses études de lettres à Lille et enseignait dans cet établissement depuis les années 1980. Bruno Lecat, qui a partagé avec lui les bancs de l’université se souvient de « quelqu’un de très riche humainement, très généreux et attentif aux autres. C’était vraiment une belle personne. » Pendant ses études, il avait monté une troupe de théâtre avec Nathalie Raoul, qui a décrit à l’Agence France-Presse un homme « respectueux, un peu secret, très délicat. Il avait une personnalité fondamentale dans le fonctionnement de la troupe, avec beaucoup de discrétion et de singularité ». Il était alors un étudiant « très intelligent, pas du tout dans les modes, les courants, une personnalité bien particulière ».

Dominique Bernard était un « amoureux de la littérature qui savait transmettre sa passion », il était également « un enseignant qui travaillait beaucoup et prenait très à cœur son travail », précise Damien Dousseau, professeur de philosophie. « Quelqu’un d’une grande culture, qui avait beaucoup de centres d’intérêt, il donnait régulièrement des conférences en dehors de son travail ici, aussi bien sur la littérature que sur le cinéma ou la musique », ajoute une collègue et amie, très éprouvée. Fabien Dufay, professeur de sport à Gambetta, se souviendra, lui, d’un collègue « très sympathique, avec qui on rigolait beaucoup en salle des profs ».

« Il nous respectait »

En 2002, Dominique Bernard faisait partie des fondateurs de l’Université populaire d’Arras – aujourd’hui fermée –, créée dans l’esprit de celle du philosophe Michel Onfray. A ses côtés dans cette aventure, Paule Orsoni, professeure de philosophie à la retraite, évoque un « homme brillant, avec un regard très vif, très bon connaisseur de Julien Gracq et de René Char ». Dominique Bernard était également friand de voyages, durant lesquels il en profitait pour assouvir une autre de ses passions : le patrimoine et les monuments.

Les élèves soulignent, comme Sacha Ahlers, 16 ans, ses qualités humaines : « Il était très juste, nous respectait. Il n’avait pas ses têtes, on était tous pareils pour lui. » La sœur d’Alysée Lecœur, étudiante, l’avait eu comme professeur principal en 2020. Elle se souvient que « M. Bernard a réussi à lui faire aimer le français alors qu’avant, elle ouvrait rarement un livre. Il savait mettre de la vie dans ses cours et parler des écrivains d’une manière qui intéresse les élèves ». Elle ajoute qu’il « était juste et chaleureux. Il n’avait pas besoin d’élever la voix pour se faire respecter ». Avec sa famille, Dominique Bernard vivait à Berneville (Pas-de-Calais), un petit village de 500 habitants à une dizaine de kilomètres d’Arras.

Autre victime, David Verhaeghe, professeur de sport, a été blessé au visage et à la gorge en tentant de maîtriser Mohammed M. Passionné de handball, ce quadragénaire est également très apprécié dans ce lycée arrageois. D’autant plus après le drame, où il s’est interposé. Une mère d’élève évoque « un professeur très investi qui se dépense pour faire progresser les gamins et en tirer le meilleur ». Et d’ajouter : « On voyait qu’il connaissait bien nos enfants. Il était blessé mais il a quand même pensé à les prévenir pour qu’ils se cachent. Cet homme est un héros. » Dans la soirée, on apprenait que David Verhaeghe n’était plus en urgence vitale.

Jacques Davoli, lui aussi, grièvement blessé, est le chef d’équipe de la cinquantaine d’agents techniques de l’établissement. Ils sont employés par le Conseil régional des Hauts-de-France. Son président (Les Républicains), Xavier Bertrand, a précisé sur place, vendredi après-midi, que « son pronostic vital n’[était] plus engagé, même s’il [était] toujours en réanimation ». « Plusieurs agents de l’établissement ont essayé de repousser l’assaillant avec des chaises et des manches de balai, quand il était dans la cour. C’est là que l’un d’entre eux est tombé et l’agresseur s’est jeté sur lui. M. Davoli s’est interposé, avec le chef cuisinier, et il a été touché. »

Selon le procureur antiterroriste Jean-François Ricard, qui a pris la parole dans la soirée au tribunal judiciaire d’Arras, un agent d’entretien de l’établissement a également été blessé.

* Attentat à Arras : Mohammed M., un jeune homme radicalisé dans le sillage d’une famille connue de la police et de la justice.  Agé d’une vingtaine d’années, fiché S, l’ancien élève du lycée d’Arras soupçonné du meurtre d’un professeur vendredi 13 octobre est arrivé en France en 2008 avec sa famille originaire d’Ingouchie. Son frère aîné a été condamné en avril pour association de malfaiteurs terroriste. Selon plusieurs articles de presse et communiqués associatifs de l’époque, le 18 février 2014, les policiers de la police aux frontières débarquent dans le foyer où ils résident, les interpellent et les transfèrent à l’aéroport de Roissy pour les renvoyer en Russie. La tentative d’expulsion de la famille M. génère une levée de boucliers des associations locales de défense des sans-papiers. Les militants vont jusqu’à brièvement occuper l’inspection académique de Rennes. In extremis, alors qu’elle est sur le tarmac, la famille échappe au vol retour, et est libérée du centre de rétention. Le père s’enfuit en Belgique, où il est arrêté et mis dans un avion pour la Russie, en 2018.

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