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Le prix Nobel de la paix 2023 remis à Narges Mohammadi pour son combat pour les droits des femmes en Iran

Après deux années consécutives où l’ombre du Kremlin planait sur les lauréats du prix Nobel de la paix, le comité a choisi de prendre ses distances en se tournant vers la cause féminine en Iran.

 

Le prix Nobel de la Paix 2023 a été remis à la militante féministe iranienne Narges Mohammadi.
Le prix Nobel de la Paix 2023 a été remis à la militante féministe iranienne Narges Mohammadi.

PRIX NOBEL – Parmi les 351 candidatures enregistrées cette année, le Comité Nobel norvégien a fini par trancher. Et contrairement à la rumeur insistante qui prédisait une édition sans lauréat, le prix Nobel de la paix a finalement été décerné à la militante iranienne Narges Mohammadi ce vendredi 6 octobre.

Une décision logique, mais qui tord le cou aux nombreux pronostics qui voyait cette année encore Volodymyr Zelensky décrocher cette haute distinction après le déclenchement de la guerre en Ukraine

Mais en 2023, le comité Nobel a plutôt souhaité s’attarder sur la lutte de cette militante emprisonnée à Téhéran depuis près d’un an. Le comité a tenu à mettre en valeur « son combat contre l’oppression des femmes en Iran et son combat pour les droits humains et la liberté pour tous », comme l’a fait savoir Berit Reiss-Andersen, la présidente du comité Nobel norvégien.

« La devise adoptée par les manifestants ’Femme – Vie – Liberté’ exprime à merveille le dévouement et le travail de Narges Mohammadi », a également ajouté le comité du prix Nobel de la paix.

Actuellement en prison, la lauréate avait quand même préparé un message, dicté à sa sœur depuis sa cellule au cas où elle recevrait le prix ce vendredi. Voici le contenu de son message dévoilé par Libération :

« Je n’arrêterai jamais de lutter pour l’instauration de la démocratie, de la liberté et de l’égalité. Il est certain que le prix Nobel de la paix va me rendre plus résistante, plus déterminée, plus optimiste et plus enthousiaste sur cette voie, et il va accélérer mon pas. Je resterai en Iran, je continuerai ma lutte civique pour les opprimés et contre nos institutions répressives, même si je dois passer le reste de ma vie en prison. Aux côtés de toutes les mères courageuses d’Iran, je continuerai à me battre contre les incessantes discriminations, tyrannies et oppressions sexistes par ce gouvernement religieux répressif jusqu’à la libération des femmes ».

Un combat de tous les instants, même en prison

Militante et journaliste de 51 ans, Narges Mohammadi a consacré sa vie à la défense des droits humains en Iran, quitte à passer de nombreuses années de sa vie derrière les barreaux, loin de sa famille. Fervente ambassadrice des femmes, elle milite avec force contre le port du voile obligatoire et la peine de mort. Elle dénonce aussi les abus sexuels en détention, un sujet qu’elle connaît et documente d’ailleurs depuis sa cellule de la tristement célèbre prison d’Evin, où elle a été réincarcérée il y a plus d’un an.

Sa lutte a été rendue encore plus visible depuis le décès de la jeune Mahsa Amini en septembre 2022, arrêtée et tuée par la police des mœurs iranienne pour ne pas avoir porté correctement le voile. Ce drame avait déclenché une vague de manifestation et de contestation inédite dans le pays.

Arrêtée treize fois par le régime iranien, elle a été reconnue coupable cinq fois et condamnée à un total de 31 ans de prison (et 154 coups de fouet) et elle doit encore être jugée prochainement pour de nouveaux chefs d’inculpation. Entre mai 2015 et octobre 2020, la militante a notamment été emprisonnée pour avoir « formé et dirigé un groupe illégal » (Legam), appelant à l’abolition de la peine capitale.

En son absence, c’est la famille de la militante qui a donc pris la parole ce vendredi, qualifiant cette récompense de « moment historique pour le combat pour la liberté en Iran ». La famille de Narges Mohammadi a également tenu à dédier ce prix « à l’ensemble des Iraniens et en particulier aux femmes et aux filles iraniennes qui ont inspiré le monde entier par leur courage et leur combat pour la liberté et l’égalité ».

L’ONU a également salué cette distinction mettant à l’honneur « le courage et la détermination des femmes iraniennes » et a profité de cette occasion pour demander sa libération au plus vite.

Emmanuel Macron a pour sa part salué, à l’issue d’un sommet européen informel à Grenade, un « choix très fort pour une combattante de la liberté ».

La lutte contre le réchauffement climatique encore boudée

Ces dernières semaines, son nom était très souvent revenu parmi les favoris pour l’année 2023, au même titre que celui de l’Afghane Mahbouba Seraj. Parmi les autres favoris évoqués pour 2023, on retrouvait notamment plusieurs entités internationales qui enquêtent sur les crimes de guerre en Ukraine et dans le monde, comme la Cour internationale de justice (CIJ) ou la Cour pénale internationale (CPI).

Le nom du patron portugais de l’ONU Antonio Guterres est également revenu avec insistance, tout comme la lutte contre le réchauffement climatique, généralement boudée (à une exception près).

L’an passé, le prix Nobel de la paix avait été remis à trois lauréats : l’opposant biélorusse Ales Bialiatski, et deux ONG de défense des droits humain, la russe Memorial et l’ukrainienne Center for Civil liberties.

Cette dernière récompense vient donc clore la saison des prix Nobel. Enfin presque. Lundi 9 octobre, l’Académie royale des sciences de Suède devra encore annoncer le Nobel d’économie, seule récompense des Nobel qui n’avait pas été imaginée par Alfred Nobel dans son testament.

Maxime Birken sur Le HuffPost 

Narges Mohammadi : la prison d’Evin en Iran, un symbole de la répression contre les femmes

La lauréate du prix Nobel de paix 2023 est actuellement détenue dans cette prison de Téhéran. Un lieu devenu symbole de la répression, particulièrement contre les femmes iraniennes.

Cette photo prise en octobre 2022 à l’intérieur de la prison d’Evin après un incendie est l’un des rares clichés récents permettant de voir l’intérieur du célèbre complexe pénitencier iranien.
Cette photo prise en octobre 2022 à l’intérieur de la prison d’Evin après un incendie est l’un des rares clichés permettant de voir l’intérieur du célèbre complexe pétiencier iranien.

IRAN – Avec ces milliers d’opposants politiques, d’intellectuels, d’artistes, et d’étudiants enfermés, la prison d’Evin ressemble ironiquement plus à une « université » qu’à une prison. Les murs de ce complexe pénitentiaire construit en 1972 cachent pourtant l’un des principaux outils de la République islamique d’Iran pour mater ses opposants, en particulier les femmes.

C’est dans cette prison située au nord de Téhéran que Narges Mohammadi, militante et journaliste iranienne récompensée ce vendredi 6 octobre du prix Nobel de la paix, doit encore passer plusieurs années derrière les barreaux. Elle a déjà été condamnée à plus de trois décennies de prison pour « propagande contre le système », « rébellion », ou encore « atteinte à la sécurité nationale ».

À Evin, sa situation fait écho à des centaines d’autres tant le lieu est devenu synonyme de la répression des femmes iraniennes, particulièrement depuis la mort de Mahsa Amini, tuée par la police des mœurs, il y a un an. Elles y sont enfermées, isolées, torturées, violées, exécutées.

La sombre « université d’Evin »

Nichée au pied des monts Alborz, Evin pouvait à l’origine accueillir quelque 320 prisonniers mais les autorités sont désormais obligées de pousser les murs. Et si la capacité d’accueil de la prison est aujourd’hui estimée à 15 000 personnes, aucun chiffre ne permet de connaître le nombre réel de détenus.

La prison, vétuste et soumise à la surpopulation carcérale, avait d’ailleurs été touchée par un incendie meurtrier quelques semaines après le début des manifestations en soutien à Mahsa Amini. L’occasion de découvrir de rares images des lieux.

L’une des particularités de ce complexe, comme l’explique Le Temps, c’est qu’il est surdécoupé en plusieurs unités dont certaines sont entièrement contrôlées par le ministère du Renseignement ou les Gardiens de la révolution. « Des petites prisons à l’intérieur même de la prison », résume Amnesty International.

La plus connue d’entre elles est sans doute la section 209. C’est celle des détenus politiques, composée de dix rangées contenant des cellules d’isolement, qui ne mesurent pas plus d’un 1 mètre par 1 mètre 80. Mais à l’intérieur, ils sont parfois jusqu’à dix détenus entassés.

L’autre particularité de cette section 209, c’est qu’elle est complètement verrouillée au monde extérieur. Même aux plus hauts responsables, car seuls le personnel du ministère du renseignement iranien et les condamnés peuvent s’y trouver. Selon des rapports d’Amnesty International et des témoignages recueillis par Human Rights Watch, la torture, les exécutions, les pendaisons, les interrogatoires et la disparition de détenus y sont des pratiques courantes, hors de tout contrôle.

La situation serait d’ailleurs la même, voire pire dans les unités 240, 241 ou 350, pour ne citer qu’elles. Au 240 et 241, réunies au sein d’un même bâtiment au nord du complexe, « personne n’a le droit de sortir de sa cellule, les humiliations et les tortures sont quotidiennes » comme le racontait au Temps Poriya Ebrahimi, passé par ces cellules.

La prison, « cœur de l’opposition »

Seuls les témoignages de celles et ceux qui y vivent ou en sont sortis permettent de comprendre ce qu’il s’y passe. Dans son livre White torture, Narges Mohammadi donne la parole à treize prisonnières qui racontent leurs journées d’emprisonnement à Evin. L’occasion d’exposer au grand jour ces conditions de détention, et particulièrement la mise à l’isolement et les nombreux sévices, dont Narges Mohammadi a été elle aussi victime.

Située au nord de Téhéran, la prison d’Evin domine les environs depuis les hauteurs où sont nichés les différents bâtiments du centre pénitentiaire.
Située au nord de Téhéran, la prison d’Evin domine les environs depuis les hauteurs où sont nichés les différents bâtiments du centre pénitentiaire.

Outre l’isolement – « une punition cruelle et inhumaine » – la journaliste de 51 ans détenue dans le quartier des femmes, avec une cinquantaine de prisonnières, met également en lumière les abus sexuels quotidiens des gardiens.

Pour autant, « le quartier des femmes d’Evin est l’un des quartiers de détenues politiques les plus actifs, résistants et joyeux en Iran. Au cours de mes années en prison, à trois reprises, j’ai partagé la détention avec au moins 600 femmes et je suis fière de chacune », affirmait en septembre dernier à l’AFP la lauréate du prix Nobel de la paix 2023.

« La prison a toujours été le cœur de l’opposition et de la résistance en Iran, et pour moi elle incarne aussi l’essence de la vie dans toute sa beauté », assurait également celle qui n’a pas passé que « 5 ou 6 ans de vie commune » avec son époux, sur 24 ans de mariage. À l’inverse, elle a déjà été arrêtée 13 fois et condamnée cinq fois pour un total de 31 ans de prison et 154 coups de fouet.

Maxime Birken sur Le HuffPost

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