Shirin Ebadi : la révolution des femmes au Moyen-Orient, un mouvement irréversible
Prix Nobel de la Paix en 2003, la juriste iranienne décrypte pour L’Express les aspirations démocratiques en Iran et dans la région.
C’est une voix comme il en émerge rarement du Moyen-Orient, une voix de femme engagée dans la défense des droits humains. Il y a vingt ans, l’avocate iranienne Shirin Ebadi, ancienne juge avant l’avènement de la République islamique, recevait le prix Nobel de la paix pour son action en faveur des opposants au régime, qu’elle défendait pro bono face à une justice corrompue. Cette année, le comité Nobel a de nouveau honoré une Iranienne, la journaliste Narges Mohammadi, pour son combat contre le régime islamique, qui fait face depuis septembre 2022 à un mouvement de contestation sans précédent, dont le slogan est « Femme, vie, liberté ». Avant d’être régulièrement envoyée en prison depuis douze ans, Narges travaillait dans le centre fondé par Shirin Ebadi après son Nobel.
Shirin Ebadi était devenue célèbre en Iran après avoir également pris part à plusieurs affaires emblématiques en matière de droits des femmes. Mais le Nobel lui a ouvert une nouvelle dimension, une arène mondiale. Et paradoxalement lui a fait perdre son pays, car l’attribution du prix marque aussi le point de départ du harcèlement du régime, qui voit d’un mauvais œil ses opinions plaidant pour un islam cantonné à l’espace privé et une démocratie réelle dans l’arène politique. Elle vit depuis 2009 à Londres dans un exil forcé, d’où elle continue son combat pour la liberté. Rencontre avec une femme à l’énergie et au charisme intacts, malgré plusieurs décennies de combats.
Il y a soixante-dix ans, le 19 août 1953, trois mois après la naissance du magazine L’Express, Mohammad Mossadegh, Premier ministre iranien, était évincé par un coup d’Etat orchestré par les Etats-Unis et le Royaume-Uni, furieux de la nationalisation du pétrole iranien. Dans Iranienne et libre (Editions La Découverte, 2006), vous racontez avoir vécu, enfant, ce renversement politique. Dans quelle mesure cet événement a-t-il changé le Moyen-Orient ?
Shirin Ebadi : Mohammad Mossadegh était le Premier ministre de l’Iran et aussi un héros national, car il avait nationalisé le pétrole. Gamal Abdel Nasser, en Egypte, a pris modèle sur lui pour les réformes qu’il a menées dans son pays. Malheureusement, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont orchestré conjointement un coup d’Etat pour le renverser et l’emprisonner. Il a été assigné à résidence jusqu’à la fin de sa vie. Cet événement a considérablement affaibli le mouvement nationaliste en Iran. Ainsi, au moment de la Révolution de 1979, ce mouvement n’était pas suffisamment organisé pour prendre le pouvoir. C’est l’une des raisons de la victoire des religieux et de l’ayatollah Khomeiny. Si des partis nationalistes avaient eu la possibilité d’être actifs et de se développer, l’Iran n’aurait pas pris ce chemin-là.
Cela fait vingt ans que vous avez obtenu le prix Nobel de la Paix. Depuis, le régime n’a cessé de vous harceler. Regrettez-vous parfois l’exposition que cette récompense vous a donnée ?
Le prix Nobel m’a offert de nouvelles tribunes. Si vous m’interrogez aujourd’hui, c’est grâce à lui. Il m’a donc permis de mieux me faire entendre à travers le monde. Mais cela n’a rien changé à la situation de l’Iran ni aux traitements que le régime inflige au peuple ou à moi-même. Depuis la Révolution de 1979, parce que j’étais opposée à la République islamique, j’ai constamment fait l’objet de soupçons, de surveillance, de censure. Le prix Nobel n’a fait qu’accroître ces soupçons et les contrôles que je subissais. Finalement, en 2009, mon cabinet d’avocate et mon domicile ont été attaqués, mes biens confisqués et j’ai fait l’objet de poursuites. Comme j’étais absente du pays, c’est ma sœur et mon époux qui ont été arrêtés et emprisonnés. J’ai pour autant poursuivi mon activité et je m’enorgueillis aujourd’hui d’avoir reçu le prix Nobel. Tout ce que nous endurons, le peuple iranien ou moi-même, est le fait de la République islamique. Le prix Nobel me permet simplement de le dire à travers le monde et j’en suis reconnaissante.
Il y a un peu plus d’un an, la jeune Mahsa Jina Amini mourait après été arrêtée pour un voile mal porté. Cette nouvelle avait provoqué d’importantes manifestations contre le régime, entraînant une répression féroce. Cette aspiration démocratique est-elle encore vivante en Iran ?
L’enjeu des manifestations qui ont débuté en septembre 2022 n’était pas seulement le voile, mais les conditions dans lesquelles vivent les Iraniens, notamment la pauvreté qu’ils subissent. Selon les économistes, 1 Iranien sur 3 vit en dessous du seuil de pauvreté, alors que l’Iran est un pays riche. Malgré les protestations massives de l’année dernière, aucune des demandes formulées n’a été entendue. Les seules réponses apportées ont été les balles et les emprisonnements. Le peuple est mécontent et le pouvoir n’a pas entrepris le moindre geste pour apaiser cette colère. Les manifestations perdurent, mais avec une intensité moindre. Une ou deux fois par semaine, les gens continuent de descendre dans la rue pour signifier leur rejet de ce gouvernement. Le mouvement qui a commencé en Iran est une révolution. Mais une révolution est un processus qui met du temps à aboutir. Ce qui est évident, c’est que ce régime va s’effondrer. Quand et comment, on ne le sait pas encore. Mais il est indiscutable que face à un tel degré de mécontentement, il ne pourra pas se maintenir.
Vous avez longtemps exercé la profession de juge puis d’avocate en Iran. Quel est votre sentiment face à ces jeunes tués sans vrai procès, simplement pour avoir participé à des manifestations ?
Je suis fière de la jeunesse iranienne et de son combat pour la liberté et la démocratie. Ces jeunes descendent dans la rue sans armes, simplement avec leur poing serré et leur cri. Ils savent qu’ils seront arrêtés ou tués, mais ils descendent tout de même. Le courage du peuple l’emporte sur la violence du pouvoir. C’est leur audace qui me fait affirmer que ce régime ne durera pas. Cela me désole de voir ces jeunes personnes arrêtées, torturées, et pour certaines exécutées, sans aucun jugement équitable. Au moins sept personnes ont été exécutées au seul motif d’avoir manifesté. D’après la Constitution iranienne, les rassemblements et les manifestations font pourtant partie des droits du peuple, que nul ne peut lui retirer. Or au seul motif d’avoir manifesté, plus de 20 000 personnes ont été arrêtées, plus de 600 tuées, un grand nombre ont perdu la vue en raison de tirs des forces de sécurité. Mais malgré tout cela, les manifestations se poursuivent. Et ce régime chutera.
Pensez-vous que le mouvement en faveur des femmes en Iran a amorcé quelque chose qui peut s’étendre au reste du Moyen-Orient ? Voyez-vous des signaux positifs ?
Comme je l’ai dit, ce qui s’est produit en Iran n’a pas comme seule cause les droits des femmes. De façon générale, au Moyen-Orient, les femmes sont discriminées. Mais fort heureusement, dans tous les pays musulmans, les consciences des femmes se sont éveillées et celles-ci réclament l’égalité des droits. J’ai contesté l’avènement du « Printemps arabe », en disant qu’il n’aurait un sens que le jour où les femmes arabes pourront y prendre part en jouissant de droits égaux. Nous n’en sommes pas encore là, mais ce jour viendra. Dans certains pays où les droits des femmes étaient très limités, comme en Arabie saoudite ou aux Emirats arabes unis, il y a un progrès dans la mesure où plusieurs lois ont été modifiées en faveur des femmes. Ce n’est certes pas suffisant, mais c’est un bon début et nous devons nous réjouir de cette évolution.
Vous vivez depuis 2009 en Europe, où vous avez pu observer la désertion des urnes, ainsi que la montée des extrêmes et des populismes. Pensez-vous que des menaces pèsent sur les démocraties occidentales ?
La démocratie est le meilleur mode de gouvernement, à condition que les devoirs des citoyens ne s’arrêtent pas aux urnes. Ils doivent constamment surveiller les actes de leurs élus et protester s’ils observent des manquements. Surtout les jeunes. Cela me désole de voir ces derniers se désintéresser de la politique. Ils ne croient pas à l’impact de leur suffrage alors que chaque voix compte. Ce qui nuit, c’est l’indifférence. Nous ne pouvons pas rester indifférents face à ce qui se passe dans notre pays et dans le monde. Les politiciens se réjouissent de voir les jeunes aller s’amuser en boîte de nuit au lieu de s’engager dans des partis, car ils leur laissent ainsi le champ libre. C’est pour cela que la démocratie recule dans la plupart des pays : en raison du désengagement de la jeunesse. Voyez les Etats-Unis, où toutes les personnes qui arrivent au pouvoir sont âgées. Le président Joe Biden compte se présenter à nouveau alors qu’il est à l’âge de la retraite. Donald Trump [son probable rival], aussi, est âgé. Où sont les jeunes dans un si grand pays ? Ils ont déserté les partis. Ils ne se mêlent pas de politique, à tort.
Vous avez dit par le passé que l’islam était compatible avec la démocratie. Etes-vous toujours de cet avis ?
Les régimes en place en Iran et dans d’autres Etats de la région oppriment leur peuple au nom de l’islam et de la charia. Or comme toute religion, l’islam peut faire l’objet de diverses interprétations. Une Eglise, comme celle de Norvège, peut autoriser le mariage homosexuel alors qu’une autre, comme celle d’Italie, s’y oppose strictement. Elles sont pourtant toutes les deux chrétiennes. Les exemples de divergence ne manquent pas. Il en va de même pour l’islam. Les talibans n’ont pas la même lecture qu’un pays comme l’Indonésie. L’Arabie saoudite n’a pas la même que la Tunisie ou le Maroc. La situation n’est pas la même selon les pays musulmans. L’Iran abuse de l’islam et se cache derrière pour justifier sa tyrannie. Prenons l’exemple de la lapidation ou des coups de fouet, qui sont des châtiments légaux en Iran. Les autorités répondent qu’ils sont dictés par la charia. Or hormis les talibans et les Iraniens aucun autre pays musulman n’a recours à ce châtiment. L’argument du régime iranien selon lequel la démocratie et les droits humains sont des concepts occidentaux et que l’Iran a ses propres concepts est faux. Les droits humains sont uniques et universels. Ils peuvent s’appliquer à toute culture et toute religion. L’islam doit être interprété de façon à être compatible avec la démocratie et les droits humains. C’est tout à fait possible. Je l’ai dit, je continue de le dire et je le dirai invariablement.
Les pays occidentaux continuent à négocier sur le nucléaire iranien, malgré la répression du régime contre sa population. Comprenez-vous leur calcul géopolitique ?
Les pays occidentaux ne se soucient que de leur propre sécurité et de leurs intérêts économiques. Le fait que le peuple iranien soit malmené ou tué ne leur importe nullement. Emmanuel Macron serre la main du président iranien Ebrahim Raïssi, alors que dans les années 1980, cet ancien juge a condamné à mort 3 000 prisonniers politiques en l’espace d’une semaine. Et sous sa présidence, le mouvement Femme, vie, liberté a émergé, lors duquel tant de jeunes ont été tués. Mais Emmanuel Macron n’en a que faire. Ce n’est pas mieux avec les autres dirigeants. Peu importe à Biden le nombre d’Iraniens tués. Ce qui compte, c’est qu’il puisse rassurer son électorat au sujet de l’Iran. Les victimes ne leur importent pas car l’Iran leur semble loin. Mais ils commettent une erreur. Nous vivons dans un village planétaire. Tout événement qui se produit en Iran aura à terme un impact aux Etats-Unis et en Europe. Voyez les vagues de réfugiés en provenance de Syrie ou d’Afrique. C’est le pillage opéré par les pays occidentaux en Afrique qui cause cet exode forcé. Les politiciens ont tort de croire que leur responsabilité s’arrête à la frontière de leur territoire. Dans ce village qu’est devenue notre planète, tout trouble causé au bout du monde aura son effet ici aussi. Le Covid nous l’a très bien démontré. Un pays ne peut pas se couper du reste du monde et de ses difficultés.
Que peut la justice internationale, notamment incarnée par la Cour pénale internationale (CPI), contre les dictateurs comme Ali Khamenei, le guide suprême iranien, ou Vladimir Poutine, le président russe ?
Je me réjouis que la CPI ait lancé un mandat d’arrêt contre Poutine. C’est pour cela qu’il n’a pas pu participer au sommet des Brics fin août, de crainte d’être arrêté. C’est une très bonne chose. J’espère que la même décision sera prise concernant les dirigeants iraniens.
Quel est votre espoir pour l’avenir de votre pays ?
Je suis inquiète pour l’Iran, mais je sais que la jeunesse vaincra, car elle est déterminée. Je suis certaine que dans un avenir proche, vous m’interrogerez au sujet de la victoire du peuple iranien.
Hamdam Mostafavi