Une journée historique. Le dimanche 12 novembre restera à jamais dans les mémoires. Car partout en France plus de 180 000 personnes ont défilé pour s’insurger contre la haine antisémite qui déferle depuis le 7 octobre – jour de l’attaque terroriste et guerrière du Hamas contre Israël – sur le pays. Dans un cortège digne, et républicain, le peuple de France a dit non, simplement. Il a dit aussi ce qui l’unit. Au-delà de tout le reste : l’humanité. Un symbole plus important que les questions partisanes.

Reste que, dans les travées, en fin de cortège et chahutés par quelques militants, les cadres du RN, Marine Le Pen et Jordan Bardella, ainsi que de nombreux députés sont présents. « Nous sommes exactement là où nous devons être », a affirmé Le Pen. De l’autre côté du spectre politique : l’extrême gauche et La France insoumise brillent par leur absence et leurs oukases. Une « manifestation d’extrême droite et de droite », tonne Jean-Luc Mélenchon sur X. Récapitulons : le 12 novembre 2023, les Français ont marché contre la haine antisémite. L’extrême droite était présente. Et une partie de la gauche absente. Un retournement politique. Pour en prendre la mesure, il faut d’abord s’intéresser à une autre manifestation, un mois plus tôt.

Lundi 9 octobre 2023. Place Victor-Hugo, à Paris. Quelques milliers de manifestants se réunissent à l’appel du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif) pour dire leur solidarité avec Israël contre le terrorisme. Deux jours auparavant, les miliciens du Hamas ont pénétré en territoire israélien depuis la bande de Gaza, massacrant hommes et femmes de tous âges, n’épargnant pas même les enfants. Bilan : environ 1 200 morts et 240 otages. Parmi eux, des dizaines de Français. Les images ­rapidement disponibles sur les réseaux sociaux et les premiers témoignages laissent entrevoir des ­exactions d’une cruauté inimaginable. L’attaque visait à faire le plus de victimes possible parmi les civils. ­Quarante-huit heures après la boucherie, l’envoyée spéciale du gouvernement américain en charge de la lutte contre l’antisémitisme, l’historienne Deborah Lipstadt, en parle déjà comme de « l’attaque anti-juive la plus meurtrière depuis l’Holocauste ».

Dans le cortège parisien, les mines sont graves. ­L’accablement et l’inquiétude se lisent sur les visages. Pas d’appel à la vengeance. Pas de slogan raciste. Quelques drapeaux israéliens flottent, mais on voit surtout des pancartes réclamant la libération des otages. L’une d’elles proclame : « Le Hamas est ­l’ennemi des Israéliens et des Palestiniens. » Mais ce qui domine, c’est l’écœurement. À la sidération se mêle l’incompréhension. Alors qu’en Israël on en est encore à rassembler des morceaux de corps pour les inhumer selon le rite, la Toile bruisse de la rumeur selon laquelle le seul État juif du monde est sur le point de ­commettre un « génocide » contre les Palestiniens de Gaza.

Dans le cortège, des politiques. Fait marquant : Julien Odoul, député RN. Lors de la marche blanche contre l’antisémitisme en hommage à Mireille Knoll, octogénaire poignardée à mort à son domicile, Marine Le Pen avait été déclarée persona non grata par les organisateurs. C’était en 2018, une éternité. « Il y a quelques années, les députés RN auraient été sortis manu militari de la manifestation. Je n’en reviens pas… », s’étonne un participant. ­Réaction compréhensible quand on sait que le très « antisioniste » GUD Paris, qui fournit ses hommes de l’ombre au RN, a commenté le massacre d’un ­éloquent « Ni kippa ni kippa ».

Et ce n’est pas tout. Le parti de Marine Le Pen, ­rappelons-le, a fait élire à l’Assemblée nationale ­Frédéric Boccaletti, député du Var et patron d’une librairie connue pour proposer des livres négationnistes. Plusieurs de ses hiérarques, Bardella en tête, ont commencé par nier, ces derniers jours, l’antisémitisme de Jean-Marie Le Pen, avant de devoir rétropédaler devant l’évidence. Un double discours qui pose question : de quelle sincérité sur l’antisémitisme peut-on créditer des personnes ayant rejoint un parti créé par un homme qu’ils savaient antisémite ?

Ne parlons pas du cas Éric Zemmour. Le 9 octobre, il rejoint la manifestation au Trocadéro, où il est plutôt bien accueilli, certains posant même avec lui pour un selfie. Tant pis si le fondateur de Reconquête ! a déclaré que « Pétain [avait] sauvé les Juifs français ». Un manifestant préfère rester philosophe : « Difficile de les empêcher de manifester [d’autant que] depuis deux jours, les pires commentaires viennent de l’extrême gauche. » Voilà où nous en sommes. À quelques encablures de Julien Odoul, Anne Hidalgo, Olivier Faure et plusieurs députés socialistes défilent en essuyant quelques sifflets. Légers. Mais on sent que quelque chose est brisé. La Nupes, l’alliance électorale bâtie par le PS, EELV et le PCF autour de La France insoumise, ne passe pas. Ce soir-là moins que jamais. Comme si, dans l’imaginaire collectif, la formation mélenchoniste constituait le danger le plus mortel sur le front de la lutte contre l’antisémitisme. Comme si la haine des Juifs était passée de l’extrême droite à ­l’extrême gauche.

Infamie et compromissions

Ne nous y trompons pas : des digues demeurent à gauche. De nombreux socialistes et des écologistes étaient présents à la marche contre l’antisémitisme. Même dans les rangs de LFI, François Ruffin, Rodrigo Arenas, Raquel Garrido ou Alexis Corbière ont fait entendre une voix dissonante sur le pogrom du 7 octobre. Reste que le contraste avec le Rassemblement national dans les jours qui ont suivi est total. Dans son baromètre politique du 12 octobre, l’Ifop révèle que le RN est le parti politique dont les Français plébiscitent le plus la réaction à l’attaque, avec 52 % de satisfaits – contre 23 % s’agissant de LFI.

Il faut dire que Jean-Luc Mélenchon et ses troupes n’ont pas ménagé leur peine pour liquider le surmoi dreyfusard qui, pendant près d’un siècle, fit de la gauche l’adversaire résolue de l’antisémitisme. Les déclarations tonitruantes de Mathilde Panot, d’Ersilia Soudais, de David Guiraud ou de Danièle Obono, qui va jusqu’à qualifier le Hamas de « mouvement de résistance » ont exaspéré une large fraction de l’électorat de gauche et, singulièrement, des amis d’Israël.

Quant à l’extrême gauche extraparlementaire et syndicale (Révolution permanente, Parti des ­Indigènes de la République, Solidaires, Action antifasciste Paris-Banlieue…), elle a célébré dans le pogrom du 7 octobre un acte de résistance légitime. Le jour même, le Nouveau Parti anticapitaliste (NPA) publiait un communiqué réaffirmant « son soutien aux Palestinien/nes et aux moyens de luttes qu’ils et elles ont choisi pour résister », concluant par : « Nous sommes toutes et tous palestieNEs. Intifada ! » Cette infamie s’ajoute à la longue liste de compromissions de la gauche avec le terrorisme et l’antisémitisme. Pour la seule année 2023, c’est l’invitation faite à l’activiste franco-palestinien Salah Hamouri (condamné par la justice israélienne pour terrorisme) à la Bourse du travail de Lyon ; l’invitation par les Amis du Monde diplomatique de Mariam Abudaqa, militante du FPLP (Front populaire de libération de la Palestine, mouvement terroriste palestinien dont Hamouri est membre) ; l’invitation du rappeur controversé Médine aux universités d’été d’EELV et de LFI.

La gauche autruche

Le désamour entre les Français juifs et la gauche remonte aux années 1990. L’assassinat en 1993 de René Bousquet, ancien secrétaire général de la police de Vichy, leur fait découvrir l’amitié de François Mitterrand avec l’un des principaux artisans de la rafle du Vél’ d’Hiv. Avec le livre de Pierre Péan Une jeunesse française, qui sort l’année ­suivante, ils apprennent qu’en 1943 Mitterrand a été décoré de la francisque des mains de Philippe Pétain en ­personne. Mais ce sont surtout les répercussions dans l’Hexagone de la seconde Intifada, à partir de 2000, qui vont creuser le fossé.

Tandis que les actes antisémites explosent (82 en 1999 contre 744 en 2000), la gauche au pouvoir fait l’autruche. Alain Finkielkraut suscitera la polémique pour avoir parlé de 2002 comme d’une « année de Cristal à bas bruit ». L’ex-ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant expliquera plus tard qu’il s’agissait alors de « ne pas jeter de l’huile sur le feu », confirmant qu’au plus haut sommet de l’État il fut un temps où l’on a préféré détourner les regards d’une réalité dérangeante : celle de la progression, dans les quartiers populaires, d’un antisémitisme qui chemine bien souvent de concert avec l’intolérance, le sexisme, l’homophobie et le fondamentalisme musulman. La prise de conscience, que ce soit dans les médias ou de la part des pouvoirs publics, intervient par à-coups. Comme si la leçon de la veille était oubliée dès le lendemain. Les décennies 2000 et 2010, marquées notamment par l’enlèvement et l’assassinat d’Ilan Halimi, l’attentat contre l’école juive Ozar ­Hatorah de Toulouse, l’attentat contre l’Hyper Cacher de la porte de Vincennes ou le meurtre de Sarah Halimi semblent repousser toujours un peu plus les limites du tolérable.

À chacune de ces occasions, un sentiment d’abandon a étreint les Français juifs et tous ceux qui, avec eux, font l’amère expérience de la solitude face aux agressions, aux vexations et à la libération de la parole antisémite. De nombreux parents d’élèves juifs retirent leurs enfants de l’école publique, où ils sont confrontés à un antisémitisme toujours plus désinhibé. Les témoignages d’enseignants du secondaire rapportant la difficulté croissante à enseigner la Shoah dans certains établissements se multiplient. Et les morts s’accumulent. Comme le constatent les auteurs du « Manifeste contre le nouvel antisémitisme », publié dans Le Parisien quelques semaines après l’assassinat de Mireille Knoll, « dans notre histoire récente, onze Juifs viennent d’être assassinés – et certains torturés – parce que Juifs, par des islamistes radicaux ».

L’alarme dès 1980

Le réveil existe. Ils sont nombreux, y compris à gauche, à tirer la sonnette d’alarme pendant toutes ces années, comme les auteurs du livre Les Territoires perdus de la République (2002). Ou Caroline Fourest dans La Tentation obscurantiste (2005). Mais tous paieront cher leur alerte : par des procès en « islamophobie », en « sionisme » ou en « extrême droitisation » de la part d’une autre gauche, radicale, ou obnubilée par la montée de l’extrême droite dans les urnes, et qui semble avoir passé par pertes et profits le péril que fait peser sur tous, Juifs ou pas, l’émergence d’un ­terrorisme islamiste meurtrier.

Le philosophe et historien des idées Pierre-André Taguieff fut l’un des premiers, dès les années 1980, à s’inquiéter du retour de l’antisémitisme sous toutes ses formes. Dans Prêcheurs de haine (2004), il écrit : « Une nouvelle formation antijuive est en cours de constitution et de diffusion planétaire. Ce qui est le plus inquiétant, c’est qu’elle est en passe de sortir de la marginalité et de la clandestinité, en s’habillant de rhétorique “antiraciste” et “anti-impérialiste”, pour devenir une cause idéologiquement noble. »

Les premiers signes, inquiétants, de cette mutation de l’antisémitisme sont apparus au lendemain de la seconde Intifada. En 2001, la conférence de Durban (Afrique du Sud) organisée par l’Unesco pour lutter contre le racisme donne le ton : on y distribue des tracts regrettant que Hitler n’ait pas « fini le boulot » et promettant « une balle » à chaque Juif. Des mots qui résonnent avec l’actualité de cet antisémitisme qui, à l’occasion de la guerre Hamas-Israël, s’affiche sans complexe dans les campus américains, dans certains médias et surtout sur Facebook, X ou TikTok, comme en témoigne cette vidéo devenue virale où un groupe de jeunes scande, dans une rame de la ligne 3 du métro parisien : « Nique les Juifs, nique les grands-mères ! Vive la Palestine ! On est des nazis, on est fiers. »

La réalisatrice et productrice Sophie Nahum, qui, depuis sept ans, recueille les témoignages des derniers survivants des camps de la mort, le rapporte sur X : « Alors que certains pompiers pyromanes osent prétendre lutter contre l’antisémitisme, nous le disons très clairement : la majorité des rescapés de la Shoah que nous avons rencontrés ont, aujourd’hui, au moins aussi peur de l’extrême gauche que de l’extrême droite. » Est-ce à dire que le basculement est définitif ? Même Taguieff ne le pense pas : « L’antisémitisme a-t-il changé de camp ? Ce n’est pas entièrement faux, mais ce n’est pas satisfaisant intellectuellement car il est toujours très fort dans de nombreux milieux d’extrême droite. »

Dans sa dernière radiographie de l’antisémitisme en France (2022), la Fondation pour l’innovation politique (Fondapol) constate que l’extrême droite et l’extrême gauche constituent les deux familles politiques où les préjugés antijuifs sont les plus ­prégnants : « La diffusion des préjugés antisémites est […] plus répandue à l’extrême gauche et à l’extrême droite. Ainsi, l’affirmation selon laquelle “les Juifs ont trop de pouvoir dans le domaine de l’économie et de la finance” est partagée par […] 34 % des proches de La France insoumise, [et] par 33 % des proches du Rassemblement national, contre 26 % dans l’ensemble de la population. »