« Le piège de l’identité » : comment la gauche radicale a oublié l’« universel » pour le « particulier »
Préférant parler de « synthèse identitaire », plutôt que de wokisme, le politiste regrette dans son ouvrage les récentes évolutions du légitime combat des militants contre les discriminations face à toute forme d’oppression.
Au lendemain des attaques terroristes contre Israël, de multiples campus américains ont été le théâtre de manifestations houleuses. Une vague sans précédent d’antisémitisme s’est répandue aux Etats-Unis. Les militants de la cause palestinienne ont fait l’objet également d’intimidations, et leur mouvement est désormais suivi de près par le département de la sécurité intérieure. Comment expliquer que le pays abritant la deuxième plus grande communauté juive au monde en soit arrivé là ?
Spécialiste du national-populisme, critique de la gauche radicale, Yascha Mounk aurait sans doute préféré publier son livre Le Piège de l’identité (L’Observatoire, 560 pages, 25 euros) dans un autre contexte. Ce plaidoyer pour l’universalisme repose sur une enquête intellectuelle menée bien avant ces événements, mais l’ouvrage arrive à point nommé pour tenter de répondre à cette question. Aux Etats-Unis, le conflit israélo-palestinien est devenu un nouveau front dans une bataille idéologique, moins sanglante, certes, mais aux conséquences réelles.
La gauche, bien implantée sur les campus américains, a adopté un point de vue non pas woke, un terme que Yascha Mounk préfère délaisser, mais fondé sur ce qu’il appelle la « synthèse identitaire ». Le professeur à l’université Johns-Hopkins, à Baltimore (Maryland) désigne ainsi un large courant de pensée né de la fusion de différentes traditions : le postmodernisme, le postcolonialisme et la théorie critique de la race (une discipline qui examine la société au prisme de la question raciale). Cette synthèse place au centre l’identité raciale, religieuse ou de genre, avec l’intention de lutter contre l’oppression sous toutes ses formes.
Ce combat constitue une cause juste, Yascha Mounk le répète. Et il se refuse à le prendre de haut comme le font nombre de polémistes pressés de pourfendre le wokisme. Son livre, sans éviter le débat, est écrit avec la conviction qu’il faut en faire davantage pour les « groupes historiquement discriminés ». Il souligne à plusieurs reprises la légitimité de cet engagement. Seulement, « remédier aux injustices » est utilisé comme un « appât » pour subvertir l’universalisme.
Politiques de ségrégation
Pour comprendre comment ce piège fonctionne, Yascha Mounk entreprend de faire la généalogie de ce retournement de la gauche contre elle-même. Il commence son récit à Paris avec la French Theory, la remise en cause des « grands récits », dont le rationalisme et la possibilité d’arriver à une vérité objective. Par la suite, Edward Said (1935-2003) s’inspire de Michel Foucault et de la notion de discours, soit un système de représentations propre à une époque pour produire du sens ou de la connaissance. Dans son ouvrage L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (Seuil, 1980), l’intellectuel américano-palestinien développe ainsi tout un travail critique, démontrant que les auteurs occidentaux ont décrit l’Orient d’une telle manière qu’ils ont préparé sa subjugation. Edward Said reprocha cependant à Michel Foucault de faire preuve d’une trop grande retenue politique. Une critique interprétée par certains comme un appel à distribuer les rôles de manière claire : l’Occident était l’oppresseur et l’Orient, la victime.
L’étape décisive est arrivée, selon Yascha Mounk, avec Gayatri Chakravorty Spivak. Grande figure des études postcoloniales et spécialiste de Jacques Derrida, elle expliqua en 1985 qu’un « choix stratégique » était nécessaire à ses yeux, il fallait délaisser le « discours universaliste » pour un « discours essentialiste », afin de mieux mener le combat. Elle reviendra quelques années plus tard sur ses déclarations, affirmant les regretter. La base militante et estudiantine n’y a pas pris garde et, peu à peu, des institutions se sont transformées avec l’arrivée de nouvelles générations.
La célèbre American Civil Liberties Union (Union américaine pour les libertés civiles), fondée en vue de défendre la liberté d’expression, s’est éloignée de sa cause initiale sous la pression d’une partie de ses employés, notamment les plus jeunes, davantage préoccupés par la défense des minorités. Plusieurs autres ONG ont suivi cette voie. M. Mounk reconnaît qu’un travail de qualité est souvent entrepris contre le racisme. Mais l’influence grandissante de la « synthèse identitaire » a conduit à l’adoption de politiques de ségrégation des groupes ethniques dans l’éducation, afin de mieux servir les enfants noirs, ou, plus radicale, à revendiquer l’abolition de la police.
Le repli sur le particulier à gauche constituerait l’une des causes de la montée de l’antisémitisme aux Etats-Unis. Dans un récent article pour Persuasion, une revue en ligne qu’il dirige, Yascha Mounk applique sa réflexion de la « synthèse identitaire » au conflit au Proche-Orient. Cette nouvelle grille de lecture qui divise le monde entre Blancs dominants et non-Blancs dominés renvoie les juifs dans le camp des colonisateurs. Aucune solidarité ne pourrait donc être exprimée, même après les événements du 7 octobre.
Dans son article, Yascha Mounk estime nécessaire de préserver la liberté d’expression de chacun – et « même de soutenir les organisations extrémistes les plus viles » – et regrette que des manifestations propalestiniennes aient été interdites en Europe, notamment en France. Pour réaliser la promesse de l’universalisme, nous devons, dit-il enfin, accorder la même importance à la vie d’un enfant, peu importe ses origines, qu’il soit israélien ou palestinien.
« Le Piège de l’identité », de Yascha Mounk, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benjamin Peylet, L’Observatoire, 560 p., 25 €.
Marc-Olivier Bherer