Selon Camille Étienne, un “soulèvement écologique” effectif doit être collectif
Jean-Marie Durand
Dans son premier essai, la jeune activiste théorise avec force l’idée d’une insoumission écologique sans laquelle notre apathie nous conduira au pire.
« On dit que les territoires nous façonnent. J’avais dix ans quand j’ai compris que le dérèglement climatique menaçait mon univers entier, et toutes mes histoires de famille, dont les glaciers renferment le souvenir. » Camille Étienne a grandidans un espace en voie de disparition. Dans un de ces lieux où le danger estdéjà réel, concret. Face à un effondrement d’une telle ampleur, il est aisé de sombrer dans laparalysie. Mais, nous dit-elle, « notre impuissance est une construction qui ne nous appartient pas », et qui sert ceux qui exercent et jouissent pleinement deleur pouvoir. Dans cet essai, Camille Étienne identifie les mythes qui nous entravent : éco-anxiété, fracture générationnelle, déclic, fausses peurs. Les paniques morales n’ont qu’un dessein : nous distraire de la peur qui devrait nous habiter et pourrait nous pousser à désobéir, ralentir ou cesser de coopérer. Camille Étienne défend une écologie libératrice, portée par une puissance collective et démocratique. L’inertie est une légende, et la potentialité d’un soulèvement en est la preuve. Camille Étienne a 24 ans. Pour un soulèvement écologique est son premier livre.
Il aura suffi d’une vidéo en mai 2020, intitulée “Réveillons-nous”, tournée dans les massifs montagneux de son enfance, dans laquelle elle s’alarme des conséquences du réchauffement climatique, pour que Camille Étienne, alors âgée de 22 ans, s’impose dans le débat public comme l’une des activistes écologiques les plus en vue. Son aisance oratoire et sa radicalité argumentée ont nourri sa notoriété grandissante, qu’elle partage avec d’autres activistes de sa génération, engagées sur le front médiatique (Léa Falco, Salomé Saqué, Paloma Moritz, Léna Lazare…).
S’il documente son engagement personnel et l’actualité de ses luttes (contre l’exploitation minière des fonds marins ou contre le grand oléoduc lancé par Total en Afrique de l’Est…), son premier livre, Pour un soulèvement écologique, invite surtout à une réflexion collective sur notre impuissance face aux périls climatiques.
Son récit, documenté, incarné et vivant (légèrement contaminé, tout de même, par un style modelé pour les plateaux télé, où il faut marteler son discours avec des formules chocs) articule deux sentiments opposés : celui d’une peur assumée face à ce qui nous arrive et celui d’une puissance que seule l’idée d’un soulèvement confère. C’est par l’une, la peur, que l’autre, le soulèvement, adviendra. “Il arrive que l’on me demande comment je fais pour garder espoir malgré tout. Je réponds simplement que j’ai de l’espoir car j’ai peur, et que de cette peur, si elle parvient à faire l’union, peut naître le soulèvement”, insiste-t-elle, convaincue que le remède à notre impuissance se loge dans l’acceptation de l’effondrement en cours.
“Ce n’est pas un combat de générations”, mais un “combat de l’humanité tout entière pour sa survie”
Une fausse division générationnelle
Consciente que “la voie de l’engagement est sinueuse”, que “les activistes sont des funambules”, Camille Étienne cherche à comprendre pourquoi il est urgent de reprendre le pouvoir sur nous‑mêmes, c’est-à-dire d’activer notre lucidité critique et de transformer nos modes d’existence – tous les savoirs bioclimatiques accumulés ces dernières décennies invitent à la rupture (moins consommer, sortir des énergies fossiles…).
À l’idée qu’elle serait un visage de la “génération climat”, romantisée ou diabolisée selon l’humeur, elle s’oppose, estimant que cela ne correspond à aucune réalité sociologique. “Ce n’est pas un combat de générations”, mais un “combat de l’humanité tout entière pour sa survie, pour qu’elle n’entraîne pas dans sa chute le reste du monde vivant”. Selon elle, la fausse division générationnelle empêche de “donner à voir la vraie fracture”, qui est “sociale”.
La colère et l’espérance, l’urgence et la patience s’entrelacent
Nourri à la fois de ses expériences militantes et de ses lectures (Günther Anders, Hans Jonas, Bruno Latour, Frédéric Gros, Pablo Servigne, Andreas Malm…), le livre tient un délicat point d’équilibre entre sa dimension affective, intime et sensible et son horizon programmatique : un manifeste où la colère et l’espérance, l’urgence et la patience s’entrelacent pour faire d’un soulèvement général la condition absolue de notre salut sur terre.
Notre impuissance est une illusion
Dans un manifeste à la fois bien rédigé, construit et documenté, Camille Etienne (re)construit une vision du monde plus juste, basée sur un soulèvement écologique qui nous appartient collectivement et qui permettrait la réduction des inégalités. De nombreux thèmes sont abordés (le « déclic » écologique, fracture générationnelle, la peur et l’éco-anxiété qui devraient nous pousser à agir et non nous paralyser…). La lecture est fluide, facile et accessible à tous.tes, tout en permettant de rentrer en profondeur dans les sujets abordés. Un bon premier livre !
Pour un soulèvement écologique – Dépasser notre impuissance collective de Camille Étienne (Seuil), 176 p., 18 €. En librairie.