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« À travers le sujet de l’eau, tout le milieu de vie redevient visible »

En s’inspirant d’autres manières de vivre de par le monde, la philosophe Sophie Gosselin, invitée du festival Agir pour le vivant, qui se tient à Arles, propose une approche nouvelle de la politique et des institutions.
Pascale Tournier
La philosophe et sociologue Sophie Gosselin a mené une vaste enquête à travers le monde (Bolivie, Nouvelle-Zélande, côte ouest des États-Unis…) Elle a observé de nouvelles manières d’habiter la Terre, de nouveaux modes de relation avec le vivant.

La philosophe et sociologue Sophie Gosselin a mené une vaste enquête à travers le monde (Bolivie, Nouvelle-Zélande, côte ouest des États-Unis…) Elle a observé de nouvelles manières d’habiter la Terre, de nouveaux modes de relation avec le vivant.

 

Quelles sont les conséquences de la crise écologique d’un point de vue philosophique ? Comment notre regard et notre relation au monde sont-ils en train de changer radicalement ? Tel est le travail en profondeur de la sociologue et philosophe Sophie Gosselin. Dans son dernier ouvrage qu’elle a écrit avec David gé Bartoli, la Condition terrestre. Habiter la Terre en communs (Seuil), elle a mené une vaste enquête à travers le monde : dans les montagnes andines en Bolivie, au bord de la rivière Whanganui en Nouvelle-Zélande, du fleuve Elwha aux États-Unis, sur l’archipel des îles de Kanaky en Nouvelle-Calédonie ou dans la Zad de Notre-Dame-des-Landes. Dans ces coins reculés, elle y a observé de nouvelles manières d’habiter la Terre, de nouveaux modes de relation avec le vivant, en rupture à bas-bruit avec notre conception moderne extractiviste. Ce qui lui permet d’esquisser une nouvelle politique fondée sur un mode plus relationnel. Sophie Gosselin sera l’une des intervenantes phares du festival Agir pour le vivant, qui se tiendra à Arles du 21 au 27 août 2023.

Dans votre livre, vous nous emmenez en Bolivie, en Nouvelle-Zélande, sur la côte ouest des États-Unis… là où on habite autrement la Terre et où s’inventent d’autres pratiques institutionnelles plus respectueuses du vivant…

La crise écologique et l’entrée dans l’anthropocène correspondent à la crise d’une cosmologie, d’une remise en question de notre horizon individualiste qui structure notre rapport au monde depuis l’époque moderne. Jusque-là, la nature était présentée comme passive, définie par des lois de causalité déterministe. La nature s’en est trouvée désaffectée et livrée comme une ressource indéfiniment exploitable. Nous avions laissé de côté des relations d’interdépendance pour nous focaliser à l’intérieur de la société humaine.

Avec Descartes, le sujet moderne s’est autofondé, indépendamment de tout corps et d’extériorité qu’elle soit assimilée à Dieu ou à des puissances animiques. Les peuples qui ont résisté bon gré mal gré à cette modernisation ont quelque chose à nous dire sur d’autres manières d’habiter la Terre. Des choses se créent, indiquent des émancipations collectives qui nous permettent de sortir de cet horizon mortifère. Des formes holistiques commencent à émerger, réinterrogent nos relations aux autres formes de vie.

Vous dites que « ces peuples des marges » possèdent d’autres grilles de lecture pour habiter le monde. Quelles sont-elles ?

Le fait d’avoir une pensée holistique est décrié par les penseurs modernes, car elle est perçue comme remettant en question l’émancipation individuelle. Or les formes holistiques ne sont pas négatrices de singularités. Elles ont des ancrages dans d’autres manières de faire société. Elles mettent l’accent sur les relations entre les individus, qui ont trait à la dimension biologique, mais aussi aux affects, attachements… C’est à partir de cela qu’on fait commun.

Vous parlez de lien « animique », pouvez-vous expliquer…

À ne pas confondre avec « animisme », au sens qu’une conception anthropologique d’inspiration coloniale a donné à ce terme en l’assimilant à la projection de croyances sur une nature passive et déterministe (conception de l’animisme que des anthropologues contemporains comme Eduardo Viveiros de Castro ou Philippe Descola ont remise en question, ndlr). Le lien animique n’est pas un contrat qui résulte d’un acte de volonté, mais un lien incorporé, qui nous inscrit dans un milieu, à ce qui est animé. Le mouvement pour la personnification des milieux naturels vise à reconnaître que les milieux sont porteurs d’une forme de vie, qui les singularise.

La sécheresse qui a sévi sur le pourtour méditerranéen, quelle philosophie en tirez-vous ?

L’eau ce n’est pas seulement ce qui coule du robinet qu’on ouvre, mais ce qui permet aux poissons, à la flore, à la faune de vivre. Ce n’est pas seulement une ressource à consommer. À travers le sujet de l’eau, tout le milieu de vie redevient visible. L’eau déplace la logique de la scène politique actuelle organisée autour de conflits idéologiques. Ce qu’on va politiser, ce ne sont plus d’abord des postures, mais les compatibilités entre des espaces de vie. Il s’agit de penser la cohabitation en incluant aussi les usages des non-humains, leurs manières de vivre, en respectant les espaces vitaux des différentes formes de vie et les chaînes relationnelles dans lesquels ils imbriqués. Par exemple, on ne va pas seulement se demander ce que le castor pense et quelle représentation du castor serait la plus adéquate pour porter sa parole dans l’assemblée politique humaine.

Mais comment son point de vue, c’est-à-dire ses pratiques et ce qu’il rend possible à travers les relations qu’il tisse et sa manière d’habiter le milieu contribue à de meilleures conditions de renouvellement de la vie commune. Ainsi les barrages que ces animaux élaborent permettent à l’eau de s’infiltrer dans la terre et participent à la recréation de zones humides. Ce nouvel espace politique qui s’ouvre à partir des interdépendances a pour nom « l’agone ».

Le mot « habiter » revient avec insistance dans votre livre. Est-ce le nouvel horizon qui pourrait permettre de revivifier les institutions ?

Notre précédent livre le Toucher du monde. Technique du naturer (Éditions Dehors) repensait déjà la question de « l’habiter ». La vision dominante de l’habiter reste technocratique. Il s’agit de répartir les ressources, de gérer des boucles de rétroaction. Cela relève encore d’une lecture déterministe. La question de la maisonnée, du foyer, de l’« oikos terrestre » renvoie au sens que l’on veut donner à notre manière d’habiter. Une dimension existentielle et spirituelle est à prendre en charge d’un point de vue collectif. On doit s’interroger sur comment se réinscrire avec les autres dans des formes de vie, se projeter dans des destins communs.

Dans ces nouvelles façons d’habiter le monde, le corps, la sensibilité sont remis en avant…

Il s’agit de rompre avec la dualité corps-esprit, telle que l’entend Descartes, qui réduit le corps à une substance étendue, à un ensemble de causes déterminées. Sinon on passe à côté de ce nouveau rapport au monde. Au moment où le fantasme de toute puissance technologique se déploie avec le transhumanisme, on est de plus en plus touché dans nos corps face aux catastrophes qui se multiplient. Face à la question de comment on se relie, d’être en apathie avec tous ces êtres réduits à de la pure matière, le corps offre une réponse. Il nous permet d’être touchés.e comme quelque chose de négatif. Mais c’est aussi ce qui nous expose à l’autre, qui se négocie et se réinvente collectivement. C’est le lieu de la rencontre, de ce qui fait commun. Le corps percute la notion de soin, à comprendre pas seulement d’un point de vue individuel. Il s’agit de soigner les corps, en tant qu’ils sont pris dans des interrelations. On a été par exemple touché par la mort des autres pendant le Covid, par l’extinction de masse qui s’est développée sous nos yeux…

Dans ce moment de métamorphoses, le rapport au temps change…

Le temps moderne est un temps historique tourné vers l’avenir. Or notre futur semble de plus en plus bouché, effondriste. Le pacte social tel qu’il a été conçu, comme la promesse d’un avenir meilleur, tombe. Comment alors se réinscrire dans d’autres temporalités ? Rechercher dans les mémoires de la Terre est une piste. Il y a des manières d’être attaché, de faire monde qui ont été refoulées par le monde moderne, mais qui sont là, dans le gel, dans les sous-sols de la Terre. Et qui ne demandent qu’à se déployer. C’est ce que nous appelons la « géomémoire » : les temps du recommencement, les temps dans lesquels nous pouvons puiser pour soigner le présent.

Agir pour le vivant, au carrefour des mondes
Conversation avec l’Afrique et l’Amérique latine, et plus globalement avec le monde, pour dégager des pistes pour mieux habiter la Terre. Telle est l’une des ambitions de la quatrième édition d’Agir pour le vivant. Organisé à Arles du 21 au 27 août 2023, le festival axé autour de l’écologie donne la part belle à de nombreux intervenants venus de tous horizons comme l’anthropologue colombien Arturo Escobar, l’anthropologue spécialiste des aborigènes australiens Barbara Glowczewski, le philosophe Achille Mbembe ou encore le Prix Goncourt Nicolas Mathieu, le paysagiste Gilles Clément, le naturaliste Laurent Tillon. Une édition qui s’annonce foisonnante et enthousiasmante.

Pascale Tournier à suivre sur La Vie

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