Courage
En cela, il n’y a aucun sens à dire qu’on est courageux. On est courageux quand on l’est, pas au-delà, et jamais définitivement. Nul n’est courageux en soi, le courage est toujours à recommencer. On ne peut pas thésauriser le courage, on ne peut pas empiler les gestes courageux et en dresser la liste : le courage n’est pas un capital, ni un trésor, ni une collection de médailles. Qui a été courageux n’est pas, pour cette raison, dispensé de l’être encore. Vous pouvez être l’abbé Pierre toute votre vie, vous serez quand même impardonnable de soutenir le négationniste Roger Garaudy. On n’est jamais assez courageux, mais toujours nul une fois de trop.
On dit que le courage est sans contenu, c’est faux : le courage est d’accepter que les affaires humaines ne relèvent pas de la raison pure, et que les problèmes qui s’offrent à nous n’aient pas de solutions définitives. Le courage est une vertu de l’ici-bas, qui ne cherche pas au ciel, mais dans l’action elle-même, des raisons d’agir. Le courage est de vivre sans recourir à des vérités révélées ou des principes indémontrés. Le courage est de consentir à naviguer à vue dans un monde où l’horizon se dérobe. Ou de lutter contre la peste, sans ignorer qu’elle revient toujours.
Le courage, c’est de ne pas avoir le goût de l’absolu – cette maladie plus répandue que le Covid, qui donne aux moutons qui l’éprouvent le sentiment d’être originaux. Le courage est de dire ce qui déplaît dans un monde où le désir de croire est plus fort que la vérité en personne. Aux antipodes du démagogue qui singe, à coup de franc-parler, les manies de son électorat, le courage n’est pas de flatter la colère, mais d’énoncer la triste vérité. « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, du labeur, des larmes et de la sueur ! promet Churchill. Nous avons devant nous une épreuve des plus douloureuses. Nous avons devant nous de nombreux et longs mois de combat et de souffrance. » Le courage n’est pas seulement de dire non mais de rester fidèle à ce refus, et de persévérer dans un combat qu’on n’a pas voulu.
Aussi le courage est-il à la portée de chacun ; il ne dépend que de soi de s’insurger, de prendre l’opinion à contre-courant, d’user de la liberté d’expression jusqu’au blasphème ou d’enseigner l’art de la caricature. Il ne dépend que de soi de ne pas baisser les bras. Gagner ? Ce n’est pas à notre portée. Nous battre ? C’est notre raison d’être, et la meilleure façon de vivre. « Le courage, écrit Hannah Arendt, libère les hommes de leur souci concernant la vie, au bénéfice de la liberté du monde. Le courage est indispensable parce que, en politique, ce n’est pas la vie mais le monde qui est en jeu. »
Laure Daussy : ‘‘la peur puissante d’avoir mauvaise réputation’’
Franc-Tireur.
Pourquoi, après le procès Shaïna, avez-vous eu envie d’enquêter sur la condition des femmes de Creil ?
Laure Daussy
Alors que je suivais le procès de son meurtrier, je me suis rendue plusieurs fois sur place. J’ai été choquée de constater que de nombreuses personnes remettaient en question ce qu’avait vécu cette jeune fille, voire le minimisaient. Beaucoup considéraient qu’elle l’avait « bien cherché », ou qu’elle était responsable de ce qui lui était arrivé. J’ai également compris, en discutant avec des membres des associations de lutte contre les violences faites aux femmes, que nombre d’adolescentes subissaient, elles aussi, des violences sexuelles. Tout cela m’a fait prendre la mesure de la situation de sexisme exacerbé qui règne à Creil et m’a donné l’envie de la raconter, de l’analyser, et de la dénoncer.
Illustration : Laura Acquaviva
« Sexisme exacerbé », c’est-à-dire ?
Il est bien plus puissant et quotidien que dans d’autres endroits, même s’il est, bien sûr, présent dans toute notre société. Les filles de Creil vivent sous le contrôle et la surveillance constante d’un certain nombre de garçons, avec cette peur très puissante d’avoir une « mauvaise réputation ». Toute la vie de ces adolescentes est pensée pour l’éviter. Toutes celles que j’ai rencontrées pour le livre m’ont confié la même chose : elles ne peuvent pas s’habiller comme elles le souhaitent et, par exemple, ne portent plus de robe l’été pour ne pas être ennuyées. Elles se cachent pour vivre leur amour avec un petit ami qui, très souvent, habite dans une autre ville. En fait, elles passent leur temps à faire attention à la façon dont elles vont être perçues.
C’est une contrainte quotidienne sur leur attitude et sur leur place dans l’espace public que vous décrivez ?
Complètement. Pour elles, il est impossible d’aller dans les cafés. Ceux-ci ne sont pas interdits, c’est plus insidieux : les filles n’y sont pas à l’aise ni véritablement autorisées. Une adolescente qui va dans un bar, c’est une fille qui ouvre la porte à la « mauvaise réputation ».
C’est quoi, une « fille facile » ?
Déjà, c’est un terme très sexiste qui, comme par hasard, ne se décline qu’au féminin. Devenir une « fille facile », c’est très simple, puisqu’elles sont qualifiées ainsi pour tout et n’importe quoi. Il leur suffit de déroger aux règles de pudeur, de virginité et de contraintes quotidiennes. En résumé : devient une « fille facile » celle qui décide de mener une vie libre. De même, de nombreuses jeunes femmes de Creil avouent que, si d’aventure elles décident de ne plus porter le voile, alors elles sont cataloguées comme « filles faciles ». Loin de l’outil d’émancipation que certains vantent… Mais ce qualificatif peut également servir d’arme de vengeance chez les garçons.
De vengeance ?
Oui. Par exemple, une fille qui refuse les avances d’un garçon peut se voir affubler de cette réputation. C’est alors propagé dans toute la cité par celui qu’elle a éconduit. J’ai recueilli une kyrielle de témoignages de la sorte. L’un d’entre eux me sidère encore aujourd’hui. Celui d’une femme qui est poursuivie par cette rumeur tout au long de sa scolarité. Quand elle s’apprête à se marier, celui qu’elle avait rejeté ira jusqu’à appeler son futur mari pour « l’informer » que « sa future femme était une pute ». Quoi qu’elles fassent, elles ont tort. Le plus abject est d’être jugé comme « fille facile » après une agression sexuelle ou un viol. Et c’est malheureusement courant.
Cela résonne avec le cas de Shaïna, qui a été, si j’ose dire, une « victime modèle ». Elle a porté plainte dès la première agression et pourtant elle a été assassinée… Qu’est-ce que cela raconte de notre système judiciaire ?
Shaïna a fait face à un ensemble d’erreurs et de failles qui sont toutes plus révoltantes les unes que les autres. D’abord, la policière qui prend sa déposition met d’entrée de jeu à distance ses propos. Elle écrit dans le procès-verbal : « Shaïna ne manifeste aucune émotion particulière », faisant fi de l’état de sidération puisqu’elle porte plainte le soir même de l’agression. Ensuite, Shaïna se rend auprès de l’unité médico-judiciaire pour des examens. Le médecin – une femme – souligne qu’elle se déshabille facilement et qu’elle n’éprouve ni honte ni culpabilité », soulignant de façon scandaleuse que cela aurait dû être le cas. Puis la psychologue, experte de justice, relativise ses propos. Enfin, la juge d’instruction estime que l’on ne peut pas poursuivre les agresseurs pour viol, mais pour agression sexuelle car ils ont notamment utilisé un bâton de baume à lèvres. Cela contrevient à la définition même du viol, qui stipule que cela consiste en une pénétration quelle qu’elle soit par contrainte, violence ou surprise.
Quel est le mot qui vous vient spontanément quand vous songez à ces jeunes filles ?
Il y en a deux. Courageuses, forcément, puisqu’elles endurent cette pression sociale, parce qu’elles en parlent. Mais aussi parce qu’elles arrivent, pour certaines, à en sortir. Résignées aussi car leur vie est d’une complexité sans nom et qu’elles acceptent parfois les « règles » pour avoir la paix. L’ambiguïté les aide à se protéger.
Vous êtes récemment retournée près de Creil pour présenter votre livre… Quel a été l’accueil ?
J’ai été heureuse de constater que les habitants s’en étaient emparés, et qu’il ouvrait le débat. Il a permis des échanges entre les générations, notamment entre les femmes d’âge mûr et les ados. Les premières ont pris conscience à travers le livre, mais aussi grâce à nos échanges, du quotidien de leurs cadettes. Cet essai et ces dialogues libèrent aussi les paroles. Celles de femmes qui affirment ne plus oser aller dans un café. Celle de cette étudiante qui se réjouit de « fuir » la cité grâce aux études qu’elle entreprend. Ou celle de cette lycéenne qui résume toute l’ambivalence de Creil : d’un côté, elle participe au débat chez Femmes solidaires, un mouvement féministe, laïque et d’éducation populaire, et de l’autre dit son attachement aux interdits de l’islam.
Vous décrivez bien la « chape de plomb » qui pèse sur ces adolescentes. À quoi est-elle due ? Au patriarcat ? À la religion ?
Elle résulte de plusieurs facteurs. Creil est au confluent de nombreuses problématiques contemporaines. La ville a connu l’industrialisation massive avec l’arrivée d’une main-d’œuvre bon marché que l’on a parquée dans des lieux qui sont très vite devenus des ghettos. Là-dessus, la désindustrialisation a généré un chômage de masse créant un sentiment de relégation. Au même moment, l’intégrisme religieux est apparu et s’est implanté fortement. Des habitantes m’ont raconté les visites de salafistes venant leur reprocher que leur fils n’aille pas assez à la mosquée… L’intégrisme religieux a réussi à imposer des règles parallèles. Une anecdote est d’ailleurs révélatrice : lors d’un rendez-vous avec l’un des imams de la ville – un interlocuteur des institutions puisque pendant la crise du Covid le préfet l’appelait pour qu’il relaie le discours sur les règles sanitaires –, je lui raconte l’histoire d’une jeune fille à laquelle on a reproché de porter une jupe. Comme si cela allait de soi, il me rétorque : « Je vous confirme que la jupe est un interdit religieux ! » Pas étonnant qu’ensuite les garçons se sentent autorisés à surveiller les filles…
Au cours de vos discussions, lorsqu’elles parlent des garçons, elles ne les nomment jamais, elles disent « eux »… Qu’est-ce que cela dit ?
Cela montre la menace qui pèse sur elles, comme un péril invisible mais omniprésent. Ces garçons sont parvenus à faire peur à tout le monde sans avoir réellement de visages. Ce qui rend cette menace extrêmement perverse, c’est qu’elle ne s’incarne pas dans des individus, mais dans un ensemble de règles tacites qui se transmettent de père en fils, et qui sont intégrées par l’ensemble du groupe. Comme ce père de famille qui m’a lancé : « Je préfère que mon fils soit en prison plutôt que ma fille soit une traînée. » Dans son discours, le garçon peut faire des bêtises et purger sa peine dans une vision masculiniste caricaturale. La fille, elle, doit rester vierge jusqu’au mariage, sous peine de salir la famille tout entière. Cette échelle de valeurs ne cesse de m’interpeller.
Quelle place cette injonction à la virginité occupe-t-elle dans le quotidien des jeunes filles ?
Elle plane en permanence sur ce territoire. Or les féministes ne portent aucun discours sur ce sujet. Sujet qui n’est plus une préoccupation dans la société de façon générale. Cela accentue la solitude de ces adolescentes de Creil et des autres quartiers. Car cette injonction à la virginité sous-tend une idéologie. Celle de la domination sur le corps des filles par toute la communauté. Cela conduit des garçons à souligner qu’ils considèrent les filles comme « des bijoux », mais que lorsque ce « bijou était rayé », sous-entendu qu’il avait déjà servi au sens d’avoir déjà eu des relations sexuelles, il entachait « la réputation de toute la famille ». Cette injonction à la virginité a été longtemps présente avant de disparaître. Toutefois, selon les chiffres de l’Ifop pour l’Institut Montaigne, 8 % des Français considèrent qu’une fille doit arriver vierge au mariage, 23 % des catholiques pratiquants, et 67 % des musulmans pratiquants. Ce n’est donc pas rien. Ce qui interpelle d’autant plus, c’est que ce chiffre grimpe à 74 % chez les musulmans pratiquants de 18 à 24 ans. Les garçons qui, aujourd’hui, font peser la menace de « fille facile » sur les jeunes femmes de ces quartiers populaires.
Que peuvent faire les mouvements féministes ?
Sur le terrain, de nombreuses associations, peu médiatisées, font déjà beaucoup. Je pense notamment à L’Assemblée des femmes ou encore à Femmes solidaires. Cela dit, il existe une gêne chez certaines associations plus récentes inspirées par le féminisme intersectionnel. Elles ont peur de stigmatiser les cités, peur de s’emparer de ces questions. Mais la pire stigmatisation consiste à oublier ces adolescentes, à les laisser dans cette situation de sexisme total. Elles ont pourtant le droit à une émancipation et à une sexualité libre et épanouie.
L’une des pistes que vous suggérez pour aider ces jeunes filles est de rendre effectifs les cours d’éducation sexuelle et affective…
Tout à fait. C’est une obligation légale que chaque élève fasse au moins trois séances par an. Mais seuls 15 % en bénéficient. C’est dommage. J’ai assisté à un de ces cours où il était question de consentement. L’un des jeunes a affirmé qu’une fille était consentante lorsqu’elle « ne se débattait pas »… Le chemin à parcourir est immense. Il est essentiel pour cette jeunesse qui vit avec l’injonction permanente à la mise en scène sur les réseaux sociaux, où le porno est regardé de plus en plus jeune, et où le patriarcat religieux demeure puissant.
BIO EXPRESS
La journaliste d’investigation et reporter à « Charlie Hebdo » est spécialiste des questions de société, de laïcité, de féminisme, de liberté d’expression. En octobre 2023, elle publie « La Réputation. Enquête sur la fabrique des ‘‘filles faciles’’» (Les Échappés).
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