Sélectionner une page
Politique politicienne

Élections européennes: les chasseurs repartent à la chasse

Une liste Alliance rurale a été officiellement lancée en vue du scrutin de juin 2024. Quel électorat vise-t-elle?

 

C’est décidé: les chasseurs repartent à la chasse. L’annonce a été faite le 5 décembre: une liste Alliance rurale présentée comme une liste pro chasse sera sur les rangs pour les élections au Parlement européen (PE) du 9 juin 2024. Une résurrection avec des racines et des arrière-pensées.

L’Union européenne (UE) ne s’est intéressée à la chasse qu’indirectement par le biais des espèces et des habitats. La première directive sur la protection des oiseaux sauvages remonte à 1979. Elle a été refondue en 2009. La directive sur la conservation des habitats naturels date de 1992. Les deux textes définissent des zones de protection et de conservation à la base du réseau Natura 2000, qui couvre 13% du territoire principalement via les parcs naturels nationaux.

La chasse reste réglementée par l’État, mais le cadre européen a des conséquences sur les prélèvements, les périodes et les formes de chasse. Normalement. Car les contentieux sont nombreux, qu’ils soient à l’initiative de la Commission européenne ou des associations. La France a été condamnée à plusieurs reprises pour non transposition ou non respect des deux directives. Les contentieux continuent de couver.

Le dernier exemple est celui de la chasse à la glu. Une chasse pratiquée sur le pourtour méditerranéen qui consiste à enduire des branches de gluaux afin de capturer des oiseaux vivants (grives et merles noirs) qui, par leurs cris, servent d’appelants pour attirer d’autres oiseaux. En 2021, à la demande du Conseil d’État, lui-même saisi par des associations, la Cour de justice de l’UE a jugé que le manque de sélectivité de cette méthode de chasse, en dépit de son caractère traditionnel, était contraire à la directive de 2009. En 2022, le Conseil d’État a donc annulé l’autorisation de chasse. Forte de cet arrêt de la Cour, la Commission a poursuivi son offensive contre la France en demandant d’arrêter d’autres méthodes de captures d’oiseaux tels que les filets pour alouettes et tourterelles. Les procédures ouvertes en janvier 2023 sont en cours.

Le positionnement politique qui fait débat :  Extême-droite ? Ultradroite ?

Willy Schraen, chef de la fédération nationale des chasseurs français, prononce un discours devant les journalistes lors de la présentation de la liste de l'Alliance rurale avant les prochaines élections européennes à Paris, le 5 décembre 2023. | Dimitar Dilkoff / AFP

Willy Schraen, chef de la fédération nationale des chasseurs français, prononce un discours devant les journalistes lors de la présentation de la liste de l’Alliance rurale avant les prochaines élections européennes à Paris, le 5 décembre 2023.

La Commission s’étant invitée dans les campagnes, il ne faut pas s’étonner si les chasseurs s’invitent à leur tour dans la campagne électorale européenne. Le parti des chasseurs –Chasse pêche nature et traditions (CNPT)– a été fondé en 1989, année du bicentenaire de l’abolition des privilèges, notamment le privilège de chasse alors réservé à la noblesse. La chasse est ouverte aux propriétaires (1789), puis aux contribuables (1844), puis aux fermiers sur les terres qu’ils louent (1946), avant d’être ouverte à tous sur les terres communales en 1964.

Dès sa fondation, le CNPT présente une liste aux élections européennes. Les eurodéputés sont élus au suffrage universel depuis 1979. L’élection a lieu au scrutin proportionnel: le nombre des députés est proportionnel au nombre de suffrages exprimés à condition de dépasser le seuil de 5% (une spécificité française). Un scrutin original dans le paysage politique français qui ouvre les appétits. L’enjeu européen passe au second plan derrière les enjeux nationaux. Pour l’électeur, le vote est une façon de manifester son mécontentement face au pouvoir en place. Pour les partis, le scrutin européen est le moment de s’évaluer. Pour des mouvements d’opinion, c’est une occasion de faire connaître une cause. La campagne fait résonner les cris du moment. La compétition peut être ouverte à plus de trente listes. Certaines font un tour de piste sans escompter un raz de marée électoral: Automobilistes vaches à lait, ras le bol!, Alliance royale, Euro-Palestine (en 2004), Esperanto (en 2009), Citoyens du Vote blanc (en 2014), Parti pirate (en 2019)… Mais certaines bénéficient d’un socle électoral solide et peuvent espérer atteindre les deux seuils qui comptent: 3% pour que les frais de campagne électorale soient remboursés par l’État, 5% pour avoir des députés au Parlement européen (PE).

La liste des chasseurs commence bien. Le premier seuil est dépassé en 1989 (4,13% des suffrages exprimés) et en 1994 (3,96%). Le deuxième seuil est franchi en 1999 (6,78%) ce qui permet d’envoyer six eurodéputés au PE. Après, les chasseurs sont à la peine. D’abord, le scrutin change. En 2004, le vote n’a plus lieu dans une circonscription unique sur l’ensemble du territoire, avec l’effet d’entraînement d’une tête de liste médiatique (comme le fut Jean Saint-Josse) mais dans huit circonscriptions régionales. La division est fatale au CNPT. Le mouvement ne présente que cinq listes et n’obtient au total que 1,73% des suffrages.


Après les échecs, tensions et polémiques, que devient le parti  extrémiste Reconquête d’Éric Zemmour?

Mais surtout, le positionnement politique fait débat. Avec sa défense de la ruralité, son opposition au lobby environnemental et sa dénonciation d’une Europe technocratique, le CNPT a trouvé un créneau. La liste des chasseurs n’est pas à gauche. À droite donc. Mais quelle droite? La droite légitimiste alliée aux partis de gouvernement ou la droite plus traditionnaliste mais aussi plus à droite? Les deux.

La scission a lieu au début des années 2000. Les présidents historiques du CNPT, Jean Saint-Josse et Frédéric Nihous, sont issus du RPR et y retournent. Une partie des cadres intègre l’UMP (héritier du RPR) tandis qu’une partie se rapproche du Mouvement pour la France (MPF) de Philippe de Villiers. En 2009, la liste commune CNPT-MPF ne dépasse les 5% que dans seule région et obtient un seul élu… Philippe de Villiers. Le CNPT moribond tente un sursaut, change de nom pour le Mouvement de la ruralité, mais ne présente pas de liste en 2014. En 2019, avec le retour à la circonscription unique, un représentant du CNPT rejoint la liste Les Républicains (LR). Au départ, on lui promet la 13e place, mais quand la liste est publiée, il est rétrogradé à la 30e, un rang de figuration. Mais pas question de se rapprocher du Front national/Rassemblement national, jugé trop clivant, et de ses militants «qui ne sont que des agitateurs» dira le candidat maltraité dans Le Figaro daté 11 mars 2019.

En lançant une liste Alliance rurale, le pari serait d’empêcher le parti de Jordan Bardella de capter le vote rural et des chasseurs.

Et pourtant, voilà le CNPT en voie d’extinction qui repart à la chasse pour la prochaine élection de juin 2024. Il y aurait «un coup politique à jouer», explique Thierry Coste, lobbyiste pro chasse qui se vante d’avoir ses entrées à l’Élysée. Il est parfaitement imaginable (en politique, l’imagination est féconde) que la liste serait télécommandée de plus haut pour rogner sur les votes du Rassemblement national (RN). En France, pour les grandes listes, l’enjeu des européennes est simple et purement national: être le premier à l’arrivée. En 2019, le RN l’avait emporté d’une courte tête avec 23,34% des suffrages contre 22,42% pour Renaissance, le parti présidentiel. Moins d’un point d’écart. L’écart serait plus important aujourd’hui car le RN serait crédité de 27% des intentions de vote tandis que le camp présidentiel serait à 20%. Une avance d’autant plus confortable que le vote RN s’étend dans toutes les catégories sociales et sur des territoires de plus en plus étendus.

En lançant une liste Alliance rurale (héritière du CNPT), le pari serait d’empêcher le parti de Jordan Bardella de capter le vote rural et des chasseurs, voire de le faire reculer en espérant le rattraper. Taïaut. La campagne est lancée. Mais de même que les chasseurs piègent des merles pour attraper des grives, on peut aussi penser que le résultat ne sera pas celui qu’on pense. Le RN paraît même à l’aise devant cette diversion électorale. Pour la tête de liste du RN, un vote chasseurs pourrait surtout embarrasser Les Républicains (8,5% en 2019) ou Reconquête, qui jouerait l’un et l’autre leur seuil de crédibilité voire leur survie en n’atteignant pas les 5%.


L’alcool ne fait pas bon ménage avec la chasse, c’est la science qui le dit !

En supposant qu’Alliance rurale franchissent la barre,  (elle est annoncé à 0,05% ), il serait utile de savoir quel serait le groupe de rattachement des députés. On imagine mal qu’ils accompagnent les LR qu’ils auraient contribué à faire battre. À moins qu’ils choisissent de rester parmi les non inscrits. Une spécialité française elle aussi, avec 5 non inscrits sur les 79 eurodéputés d’aujourd’hui. Au Parlement, les non inscrits ne sont que sur les strapontins du dernier rang. Mais poser cette question serait une façon de s’intéresser au Parlement européen. Ce qui, pour l’occasion, serait particulièrement incongru et malséant.

Nicolas-Jean Brehon

Poster le commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *