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Hongkong, Agnès Chow, la « déesse de la ­démocratie », contrainte à l’exil

A quelques semaines du procès du milliardaire prodémocratie Jimmy Lai, la militante Agnes Chow a annoncé, sur les réseaux sociaux, qu’elle avait choisi de quitter son pays où elle était sous la menace d’un procès et de vivre au Canada.

Florence de Changy

 

Agnes Chow, 27 ans, était le visage féminin de la révolte de la jeunesse hongkongaise dans les années 2010. Avec son visage de poupée, sa longue frange balayée et son apparence encore un peu puérile, elle s’est lancée dans le militantisme politique à 15 ans. Elle a fait partie de la bande des trois inséparables, avec Joshua Wong, 27 ans, aujourd’hui en prison, et Nathan Law, 30 ans, en exil à Londres et qui fait l’objet d’un mandat d’arrêt international émis par le gouvernement de Hongkong en juillet – assorti d’une récompense de ­1 ­million de ­dollars hongkongais (118 816 euros).

A l’époque où Agnes Chow passait d’une estrade à un escabeau pour haranguer les foules avec son porte-voix, certains la surnommaient la « Déesse de la démocratie », par analogie avec la sculpture qui a trôné sur la place Tiananmen, à Pékin, pendant la révolte des étudiants chinois, en 1989. Par ailleurs, son amour de la culture japonaise et du japonais, qu’elle a appris seule, lui a permis de fédérer une foule étonnante de fans au Japon. Si le gouvernement n’avait pas disqualifié sa candidature, en 2018, Agnes Chow aurait pu être la plus jeune députée de Hongkong, à 21 ans.

Quinze jours avant l’ouverture du procès de l’homme d’affaires et magnat de la presse Jimmy Lai, 76 ans, grande figure du camp prodémocratie emprisonné depuis décembre 2020, Agnes Chow a finalement officialisé son choix d’un douloureux exil. C’est de Toronto, où elle est arrivée en septembre pour poursuivre ses études, qu’elle a annoncé sa décision le 3 décembre, jour de son anniversaire.

Dans un long message en deux parties posté sur Facebook et Instagram, liké plus de cent soixante mille fois, elle évoque l’angoisse dans laquelle elle vivait, en liberté conditionnelle à Hongkong. Elle raconte comment elle a finalement eu l’idée de postuler pour un master au Canada. Ce n’est qu’une fois sur place qu’elle a pris conscience de son aspiration à vivre affranchie des peurs et des menaces, et qu’elle a décidé de ne plus rentrer dans son pays natal. Elle a indiqué avoir pris sa décision « en tenant compte de la situation à Hongkong, de sa sécurité personnelle, ainsi que de sa santé physique et mentale ».

Un étrange marchandage

Mais son message détaille également les négociations pour le moins troublantes qui ont eu lieu pour lui permettre de récupérer son passeport. La police de Hongkong lui a en effet offert de lui rendre ses papiers, pour lui permettre d’aller étudier à Toronto, si elle écrivait une lettre de repentir sur ses activités politiques et s’engageait à ne plus voir les personnes associées à son passé politique. Elle s’est exécutée, sachant qu’elle n’avait pas vraiment le choix.

Ensuite, une nouvelle condition, plus étrange, est tombée : la jeune femme devait accepter de faire un voyage d’une journée à Shenzhen, la grande ville frontière avec la Chine, escortée par cinq membres de la police politique, ce qu’elle a fait, un jour d’août, la peur au ventre. Elle raconte avoir dû visiter une exposition présentant les grandes réalisations de la Chine après les réformes et l’ouverture, et s’être rendue au siège du géant technologique Tencent. Les visites ont été rythmées par des séances de photos. Elle a encore dû écrire plusieurs lettres de remerciement et de gratitude…

Elle dit avoir longtemps hésité à révéler l’étrange marchandage auquel elle a été soumise. « Si je ne parlais pas tout de suite, ces photos prises de moi et ces lettres [négociées] pouvaient être utilisées un jour comme preuve de mon patriotisme, écrit-elle. Et cela, il n’en est pas question. » Agnes Chow ne partageait rien en ligne depuis sa libération sous caution, en juin 2021, quand elle avait simplement écrit : « Le séjour pénible de six mois et vingt jours en prison est enfin fini. L’étape suivante est de me reposer et de prendre soin de ma santé, car j’ai perdu trop de poids et suis devenue trop faible pendant cette période. » Tout le monde avait compris que la captivité l’avait traumatisée. Son ­procès, en attente d’instruction depuis plus de trois ans, pesait sur elle comme une épée de Damoclès.

Le laissez-faire des autorités pour éviter un nouveau procès

Son engagement politique, elle le doit à Joshua Wong, son aîné de deux mois. C’est lui qui, en 2011, l’embarque dans une campagne contre les nouveaux cours d’histoire patriotique chinoise, assimilés à du lavage de cerveau. Il y a ensuite la « révolution des parapluies » – les manifestants utilisaient des parapluies pour se protéger des gaz lacrymogènes –, un mouvement qui s’oppose cette fois à la réforme électorale proposée par Pékin en août 2014.

Le succès de ces deux actions a encouragé les jeunes de sa génération à s’engager en politique. A l’approche des législatives de 2016, Agnes Chow fonde Demosistō avec Joshua Wong et Nathan Law. Le parti propose de soumettre les citoyens de Hongkong à un référendum d’autodétermination. Il est contraint à l’autodissolution, quelques heures avant l’adoption de la loi sur la sécurité nationale, le 30 juin 2020, qui a mis un point final à tous les espoirs de démocratie à Hongkong.

Il est fort possible, voire probable, que les autorités aient largement anticipé l’intention d’Agnes Chow de s’exiler et l’aient, de fait, laissée faire. Sa fugue leur évite ­l’embarras d’un nouveau procès peu glorieux pour la justice, où cette icône fragile aurait dû répondre de la très lourde inculpation de « complot avec des forces étrangères en vue de mettre en danger la sécurité nationale ». Mieux valait sans doute éviter d’en faire une martyre du régime chinois.

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