« Il faut rendre les métiers à impact stylés ! » A Rennes, un forum conçu pour les métiers de convictions
Après « Ruptures », un documentaire sur les étudiants en quête de sens et d’utilité dans leurs parcours professionnels, Hélène Cloitre et Arthur Gosset organisent un salon des métiers à impact positif.

Rangez votre costume au placard, munissez-vous d’idéalisme. Le forum Séisme Grand Ouest n’a rien à voir avec un rendez-vous traditionnel autour de l’emploi. Si vous comptiez décrocher un poste dans un grand groupe du CAC 40, vous êtes au mauvais endroit. La seule banque présente est La Nef, une coopérative de finance solidaire.
Associations, entreprises, plates-formes, clubs d’investisseurs, fédérations, cabinets de recrutements… toutes les structures conviées mi-octobre aux Halles Martenot, en plein cœur de Rennes, répondent aux cinq commandements de la charte anti-greenwashing affichée à l’entrée du forum : « Sur l’écologie et le social tu agiras. Ton business tu questionneras. Des risques tu prendras. Un regard systémique tu auras. Sincère tu seras. »
L’événement, plébiscité par près de 5 000 participants, se veut vertueux jusque dans les services proposés : deux food-trucks servent de la cuisine végétarienne, un boulanger qui produit grâce à la torréfaction solaire, et des vélos font office de bornes de rechargement à énergie 100 % humaine. Un groupe de jeunes, en BTS commerce international, pédalent pour recharger des portables. « Après mes études, je travaillerai dans l’achat et la vente de biens sur les marchés étrangers, des activités souvent polluantes. Notre lycée a organisé notre venue ici sur le forum, même si c’est un peu contradictoire avec nos études. J’espère qu’on réussira à changer notre profession, en vendant moins et mieux », se projette Alysson Corain, 18 ans.
Parler de ses convictions
Bousculer les trajectoires, plus que les sécuriser : c’est toute l’ambition de ce forum, qui présente une panoplie de structures engagées, mais aussi une multitude de tables rondes – « Peut-on encore sauver les océans ? », « L’éco-anxiété, risque ou opportunité pour s’engager ? » – , d’ateliers – « Comment lâcher la voiture et passer au vélo au quotidien », « Les impacts environnementaux des interventions chirurgicales » – et de témoignages, comme celui de l’explorateur Jacob Karhu, tout juste rentré d’une traversée de l’Europe à vélo solaire.
« Ce forum, ce n’est pas juste de la recherche d’emploi. Ici, on vient pour parler de ses convictions », résume Martin Deleuze, étudiant en deuxième année à Centrale Nantes. Le jeune de 20 ans explique avoir été déçu par les forums traditionnels : « J’ai du mal à y trouver ma place, en raison de mes convictions écologiques fortes. »
Un constat partagé par Arthur Gosset, à l’initiative de Séisme : « Quand j’étais étudiant à l’Ecole centrale de Nantes, j’ai participé à des forums. On n’y trouve que de grandes entreprises qui paient pour piocher les meilleurs talents. Ce système ne correspond pas aux attentes d’une partie des jeunes. » Le jeune homme lui tourne d’ailleurs le dos, renonçant à une carrière d’ingénieur pour se lancer dans la réalisation. Son premier documentaire, Ruptures, narre les destins d’étudiants de grandes écoles qui, eux aussi, choisissent de changer de cap. Le film a été projeté auprès de 30 000 jeunes. Au moment du débat qui suit la séance, une même question revient toujours : comment s’engager ?
L’emploi, levier de changement
« L’univers des possibles pour les étudiants est étroit. Ils envisagent de devenir directeurs RSE dans des grandes entreprises ou de rejoindre une ONG internationale. Ils ne savent pas que ça fourmille de structures vertueuses, tout simplement parce que ces dernières sont invisibilisées sur les forums de recrutement », analyse le réalisateur, critique du modèle économique des forums traditionnels : « Les entreprises paient au mètre carré. Forcément, on retrouve toujours les mêmes noms, les mêmes boîtes prêtes à mettre la main au portefeuille pour s’offrir les meilleurs jeunes diplômés. »
Au forum Séisme, les exposants paient en fonction de leur budget, poursuit Arthur Gosset : « On a des grilles tarifaires. Certains exposants paient 70 euros pour deux jours, d’autres 1 500 euros, et ils auront la même visibilité. Nous avons été contactés par des entreprises à fort impact carbone, prêtes à payer le prix fort pour être présentes. On a refusé, nous ne retenons que les structures engagées pour une société plus juste et soutenable. »
L’emploi, martèle le cofondateur de l’association Séisme, est le levier de changement le plus puissant si on veut faire évoluer les entreprises : « Il faut rendre les métiers à impact stylés. On aura gagné le jour où ce sera la honte d’aller bosser chez Total. »
Directrice d’Eclis, une société coopérative spécialisée dans l’écoconstruction locale, Caroline Caldier peine à se frayer une place dans les salons traditionnels : « On a contacté les forums emploi formation organisés par Pôle emploi, mais ils cherchent avant tout à remplir les métiers en tension aujourd’hui, à savoir le bâtiment conventionnel, la restauration, la sécurité… Nos métiers ne les intéressent pas. »
Déconstruire les a priori
Avec Séisme, elle trouve enfin une tribune pour déconstruire les a priori sur les matériaux biosourcés : « On pense que c’est vieillot, cher et que ça relève de l’artisanat. Or, les professionnels gagneraient à s’intéresser à cette filière, essentielle lorsqu’on veut diminuer l’empreinte carbone de la construction. »
Mme Caldier regrette néanmoins de ne pas voir dans le public des jeunes issus des classes populaires : « On aimerait convaincre des gamins qui réfléchissent encore en termes de fin de semaine plutôt que de fin du monde. Ici, on est majoritairement avec des étudiants déjà sensibilisés à la cause écologique. »
Drainer d’autres publics, susciter un déclic écologique là où on l’attend le moins, c’est pourtant l’objectif de Séisme, assure Arthur Gosset : « Le forum n’est pas conçu pour des jeunes issus de grandes écoles, même s’il y en a. On a noué des partenariats avec les universités et les lycées professionnels, pour qu’ils autorisent les élèves à venir sur le forum pendant les heures de cours. On travaille avec une association chargée de l’insertion de jeunes sortis du système scolaire. Ce public, il faut aller le chercher, ce n’est pas le plus simple. Mais ça marche. » Lors d’une projection de Ruptures à Rennes, le réalisateur a demandé aux 500 jeunes en BTS présents s’ils se sentaient concernés par la transition écologique. Ils se sont tous levés.