Inès Weber : “Remettre la spiritualité au centre de nos sociétés”

Disons que la lecture inspire la pratique, et la pratique aide à intégrer les enseignements lus
Passionnée par l’exploration de l’âme humaine, Inès Weber a cofondé le Centre de culture spirituelle Sésame, à Paris. Cette psychologue psychotérapeute iconoclaste évoque notre besoin de spiritualité à l’aube des changements civilisationnels. « Changer suppose d’accepter de mourir. » À l’occasion de la sortie de notre magazine, nous vous proposons de découvrir certaines des histoires que nous avons eu plaisir à raconter. Aujourd’hui nous vous parlerons d’Inès.
Nolwenn Perriat
Nolwenn Perriat : La crise sanitaire a révélé une crise beaucoup plus profonde. Qu’il s’agisse du monde politique, économique, médical,… le mot “absurdistan” revient comme un gimmick. Qu’est-ce que cette situation vous inspire ?
Inès Weber : Cette crise constitue une épreuve collective. Or le propre d’une épreuve est d’être révélatrice ; on parle d’« épreuve de vérité ». A titre d’illustration, la crise sanitaire a dévoilé certains problèmes de fond propres à notre société, comme la détérioration des services de santé publique. Elle a également montré les failles de notre démocratie avec des décisions prises de manière autocratique. Cette crise a par ailleurs révélé notre peur de la mort. Pourtant inévitable, nous déployons tous nos efforts pour lui échapper au lieu de nous y préparer, en menant notamment des vies qui ont du sens. Le gouvernement ne nous a t-il pas contraint « pour sauver nos vies » de « cesser d’exister » ? Elle se situe là, l’absurdité suprême ! C’est la société toute entière qui s’est retrouvée en état de mort artificielle : immobilité imposée, liens coupés, espaces publics fermés. Cela a causé beaucoup de dégâts sur le plan psychologique et social, ainsi que des morts par suicides ou par retard de soin.
De quoi notre époque a-t-elle besoin pour se relever ?
IW : A problèmes de fond, solutions radicales ! C’est-à-dire qui remontent et agissent à la racine. Or, je pense qu’à l’origine de nos égarements, on trouve un défaut de conscience. Notre civilisation est dominée par la science, sans plus aucun souci pour le travail de la conscience. Or le proverbe ne dit-il pas : « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » ? Je fais partie de ceux qui estiment que les crises (économiques, politiques, écologiques,…) constituent la partie visible de l’iceberg. Le problème qui les sous-tend – invisible – est de nature spirituelle. Pour redresser la barre, nous devons remettre au centre de notre projet de société l’effort d’approfondissement de la conscience. La bonne nouvelle, c’est que beaucoup s’y sont déjà mis !
Qu’entendez-vous par “connaissance profonde de soi” ?
IW : La plupart des gens pensent que se connaître se résume à connaître son histoire, ses réactions émotionnelles, son fonctionnement comportemental, ses qualités, ses défauts, ses forces et ses faiblesses. Mais n’est-ce pas là que la partie émergée de ce que nous sommes ? Pour les traditions de sagesse, se connaître soi-même implique d’aller à la découverte de notre âme – notre être essentiel – dont nous n’avons pas spontanément conscience. Cela suppose d’apprendre à nous relier à notre profondeur. C’était la vocation des différents exercices spirituels. La connaissance de soi demande donc un effort continu. Ce n’est pas qu’une partie de plaisirs ! Mais peut-on s’en passer ? Quel sens peut avoir une vie menée dans l’ignorance de soi ?
Ce besoin de spiritualité se téléscope avec une quête du bonheur – voire une injonction au bonheur – qui se décline jusque dans le marketing. Comment peut-on faire la part des choses ?
IW : Le système capitaliste, grand prédateur, tente de récupérer à son profit toutes les détresses. Sans surprise, il existe donc un marché du « bien être » commercialisant des recettes du bonheur toutes faites. Plus généralement, on voit bien comment le marketing publicitaire détourne nos aspirations essentielles pour nous faire acheter des biens de consommations matérielles. Regardez la gamme de yaourts « Vrai » (Danone), la collection de vêtements « Conscious » (conscience en anglais) (H&M) ou les slogans des fast-food : « on atteint des sommets » (Burger King), « venez comme vous êtes » (Mac-Donald),… Mais le bonheur, la liberté, la singularité,… ne s’achètent pas. Ils se conquièrent de l’intérieur, par l’effort spirituel, la connaissance de sa vraie nature.
Dans un monde en mouvement qui ne trouve plus ses repères, comment peut-on se connecter à cette dimension subtile de l’être ?
IW : En marquant des pauses pour se retrouver en soi-même. C’est d’ailleurs la vocation des rites religieux. Les prières que l’on retrouve dans les trois monothéismes ponctuent la journée de temps de retour à soi et, à travers soi, à plus grand que soi. Durant quelques minutes, le méditant ou le prieur arrête de s’affairer pour se souvenir de l’essentiel, symbolisé par une image, un mantra, ou une récitation. Il n’est pas forcément utile de revenir à ces formes traditionnelles pour retrouver le sens profond de ces rites. Nous pouvons trouver la juste forme que ces pauses méditatives peuvent prendre pour chacun de nous. Grâce à elles, on peut se déployer ensuite dans le monde en se sentant “réaccordé”.
Cette connaissance profonde de soi est-elle facilitée par la pratique ou la lecture d’ouvrages de développement personnel ?
IW : Pour améliorer une faculté physique (endurance, musculature, souplesse), on doit s’entraîner par des exercices réguliers. Il en va de même pour les facultés de l’âme ! Approfondir sa conscience, se relier à sa profondeur, s’aligner,… nécessitent aussi des exercices réguliers. Je recommande deux ouvrages à ce sujet : « Exercices spirituels et philosophie antique » de Pierre Hadot et « La voie intérieure, le quotidien comme exercice » de Karlfried Graf Dürckheim. Les lectures peuvent être une grande aide, surtout si elles nourrissent notre pratique. Disons que la lecture inspire la pratique, et la pratique aide à intégrer les enseignements lus.
Le besoin de spiritualité – sous-tendu par une quête du sens – passe souvent par une envie de changement. Mais notre appétence pour le changement peut aussi dissimuler une addiction, une fuite en avant ou une illusion ! La connexion à l’essence constitue-t-elle la garantie d’aller dans la bonne direction ?
IW : Lorsque nous cherchons à changer quelque chose dans notre vie, c’est souvent qu’une transformation intérieure nous appelle. J’observe cependant que nous avons davantage tendance à traduire ce besoin de changement au dehors (nouveau travail, nouvelle rencontre, déménagement, etc.), plutôt qu’au-dedans. Certains changements peuvent être lourds de conséquences. Quitter son ou sa partenaire par exemple pour embrasser une nouvelle vie jugée plus trépidante. Or si le changement extérieur n’occasionne ou n’accompagne aucun progrès intérieur, nous nous exposons à la déception ou à la frustration. Avant de tout chambouler, j’invite donc chacun à considérer ce qu’il peut changer d’abord en lui-même pour améliorer sa vie. Parfois, changer son regard et sa posture suffisent. Parfois, d’autres ajustements sont nécessaires.
Quels sont les ressorts intérieurs dont nous disposons et sur lesquels il faut s’appuyer pour se mettre “en capacité de changer” ?
IW : Changer suppose d’accepter de mourir. « Veux-tu apprendre à bien vivre, apprends auparavant à bien mourir », disait Confucius. Mais il ne s’agit pas de se préparer à mettre un pied dans la tombe ! Il faut apprendre à mourir à nos fausses identifications, à nos représentations réductrices, à nos certitudes figées, à nos habitudes mécaniques, à nos illusions, à nos peurs, etc. A défaut, nous risquons de reproduire inlassablement les mêmes schémas. Mourir à tout cela suppose d’en prendre conscience, de se confronter à soi-même, pour mieux renaître ensuite. A quoi ? A une autre conscience de soi et du monde, plus vaste, plus juste. Voilà, la véritable transformation !
Nolwenn Perriat
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