« Le Vivant et la Révolution » : la conservation de la nature est-elle un outil révolutionnaire ?
Dans un essai très stimulant, les anthropologues Bram Büscher et Robert Fletcher déploient une critique des grandes approches de la conservation de la nature, qui reproduiraient les logiques violentes du capitalisme, et développent une proposition transformatrice de « conservation conviviale ».
Les frontières au sein de l’écologie évoluent, ces derniers temps. Sur le terrain, le mouvement Les Soulèvements de la Terre a opéré une synthèse entre deux courants aux cultures distinctes, fusionnant lutte pour le vivant et combat anticapitaliste. Dans les idées aussi, des plaques tectoniques bougent : en témoigne la parution du Vivant et la Révolution. Réinventer la conservation de la nature par-delà le capitalisme (Actes Sud, 336 pages, 23 euros), signé par deux anthropologues de l’environnement de l’université néerlandaise de Wageningue, Bram Büscher et Robert Fletcher, dans la collection « Mondes sauvages » d’Actes Sud.
Cet essai, qui critique les approches actuelles de la conservation de la nature et défend une approche écomarxiste de « conservation conviviale » révolutionnaire et décroissante, détonne dans ce bastion de la pensée du vivant – une approche ciblée par ses détracteurs comme esquivant la question du capitalisme.
Le contraste frappe d’autant plus que l’ouvrage émet une critique du réensauvagement, ce concept promu par plusieurs titres de « Mondes sauvages » – dont tous les livres offrent une page de promotion à l’Association pour la protection des animaux sauvages (Aspas), qui crée des Réserves de vie sauvage fondées sur la libre évolution. Avec son titre moins neutre qu’il n’y paraît, Le Vivant et la Révolution ne signale pas seulement l’ouverture d’esprit de cette collection dirigée par Stéphane Durand : en « musclant » la pensée du vivant, cette nouvelle perspective participe d’une effervescence intellectuelle bienvenue.
D’autant que l’ouvrage est préfacé par le traducteur Antoine Chopot – qui a lui aussi développé une approche du vivant plus radicale dans Nous ne sommes pas seuls (avec Léna Balaud, Seuil, 2021), irriguant le logiciel des Soulèvements de la Terre – et le chef de file de la pensée du vivant Baptiste Morizot, principal auteur de la collection et soutien revendiqué de l’Aspas.
Si elle regrette une critique « schématique » du réensauvagement, la préface salue surtout un essai « invitant à saisir le potentiel révolutionnaire contenu dans la conservation » et ouvrant à « une révolution des politiques de conservation de la nature ». Bram Büscher et Robert Fletcher se réclament en effet de la « critique du capitalisme contemporain » qu’est le courant de la political ecology. De cette perspective, ils entendent tracer une voie nouvelle pour conserver sans conservatisme, à rebours de cette équation qui a historiquement été la règle.
Sanctuariser la moitié de la planète
Déployant avec une grande clarté un cadre théorique stimulant, Le Vivant et la Révolution situe sa « conservation conviviale » comme l’une des « quatre positions sur la conservation dans l’anthropocène », dont chacune est classée dans un tableau répartissant les approches selon leur rapport au capitalisme et au dualisme nature-culture.
La plus ancienne, qualifiée de « conservation forteresse », prend ses racines dans le courant américain de la wilderness et s’incarne dans le grand modèle du parc national – le premier fut créé à Yellowstone, en 1872. Fondé sur le mythe d’une nature vierge débarrassée de l’humain et occasionnant des déplacements forcés de population, ce modèle sera frontalement critiqué à partir des années 1970, débouchant sur une « nouvelle conservation » redonnant une place aux communautés locales. Mais, de l’écotourisme à la marchandisation des « services » de la nature, ce logiciel néolibéral perpétue le lien entre conservation et accumulation capitaliste en intensifiant des logiques d’enrichissement et de dépossession.
L’approche « néoprotectionniste », elle, entend enrayer cette marchandisation et l’effondrement du vivant en multipliant les zones protégées. Cette conception, dans laquelle les auteurs situent le réensauvagement porté par l’Aspas, est discutée à travers la proposition de sanctuariser la moitié de la planète émise par le biologiste Edward Wilson dans Half-Earth (« demi-Terre », 2016, Liveright, non traduit).
Mais cette wildness hérite finalement de la wilderness et de ses écueils, taclent Bram Büscher et Robert Fletcher, puisqu’elle entérine un dualisme entre humain et nature sans parvenir à proposer une résistance aux logiques marchandes. Ces apories les conduisent à un constat radical : « La conservation et le capitalisme se sont intrinsèquement coproduits l’un l’autre », et le dualisme nature-culture en constitue « un pilier fondateur ». Une approche de rupture devient nécessaire, et celle-ci prend les traits d’un « conservatisme convivial » inspiré par La Convivialité (Seuil, 1973), d’Ivan Illich, et les travaux du géographe écomarxiste David Harvey.
Démocratie du quotidien contre technocratie verte, « fréquentation engagée » contre « voyeurisme touristique » : des principes à la méthode et aux objectifs, la conservation conviviale est formulée comme un programme. En attendant la pratique, cette promesse de rupture avec le capitalisme et le dualisme nature-culture convainc de l’essentiel, c’est-à-dire du potentiel transformateur que recèle la conservation.

« Le Vivant et la Révolution. Réinventer la conservation de la nature par-delà le capitalisme », de Bram Büscher et Robert Fletcher, traduit de l’anglais par Antoine Chopot, Actes Sud, 336 p., 23 €.