Isabelle Ferreras, sociologue : « L’entreprise est une entité politique qu’il faut démocratiser ! »
Coautrice de Hé Patron ! Pour une révolution dans l’entreprise (Seuil, 416 pages, 33 euros), Isabelle Ferreras est sociologue et politologue, professeure à l’Université catholique de Louvain, et chercheuse associée au Center for Labor and a Just Economy à Harvard (Etats-Unis).
Sous ses airs amusants, le livre ambitionne de révolutionner la gouvernance des grandes entreprises. Pourquoi est-ce nécessaire ?
Elles sont devenues plus puissantes que nos Etats. Au récent sommet mondial sur la sécurité dans l’intelligence artificielle à Londres, les grands acteurs étaient là, politiques et économiques. Mais les premiers couraient derrière les seconds. Et il n’y avait personne pour envisager sérieusement de limiter le pouvoir incroyable d’un Elon Musk, accueilli comme un chef d’Etat.
Prenons la crise climatique. Tout le monde le sait : nous sommes confrontés à une déstabilisation profonde des conditions de la vie sur Terre. Mais nous continuons avec le même régime extractif qui considère la planète comme une ressource et les humains comme une « ressource humaine ». Tout cela pour accumuler du profit en faveur de ceux qui ont placé du capital dans ces entreprises.
Ce que l’on veut montrer dans ce livre c’est que cela n’est pas une fatalité. Nos sociétés ont accepté l’idée que dans l’entreprise classique type « société anonyme à responsabilité limitée », SARL, le pouvoir est réservé à ceux qui apportent du capital. On pourrait faire autrement.
Votre idée, c’est qu’un des moyens de réguler les entreprises serait de le faire de l’intérieur…
Aujourd’hui, la seule rationalité qui est valorisée, c’est le retour sur l’apport en capital. Alors que dans l’entreprise existe une autre rationalité : celle des travailleurs. Ils portent une autre vision de ce qu’est une rémunération juste, de la finalité de leur travail, du lien à la collectivité… Leurs enfants, leurs voisins, sont les premiers concernés si l’entreprise pollue leur territoire.
Le problème c’est que les entreprises sont des zones franches dans lesquelles le projet démocratique, c’est-à-dire un gouvernement fondé sur la reconnaissance de notre égalité, est suspendu. Pourquoi seuls ceux qui apportent du capital ont le droit de se prononcer sur une restructuration ou le réinvestissement des profits ? Les décisions stratégiques échappent complètement aux travailleurs : ils doivent les mettre en œuvre, mais leur consentement n’est pas demandé. Cette absence de liberté démocratique est grave. En tant que lieu où un pouvoir s’exerce, l’entreprise est une entité politique. Il faut la démocratiser.
Il y a une attente forte des travailleurs de pouvoir peser. Ce qui est grave, c’est d’en être étonné, d’ailleurs ! Il faudrait trouver étonnant que les citoyens au quotidien s’envisagent comme des citoyens au travail ? C’est à prendre très au sérieux, sinon on verra encore monter l’abstentionnisme et l’extrême droite qui sont, comme l’a montré l’économiste Thomas Coutrot, corrélés à l’absence de démocratie au travail.
Lors de plans sociaux, on entend souvent les salariés licenciés dire : « J’ai tant donné pour cette entreprise. » Il y a un sentiment de dépossession très fort…
Mais bien sûr ! C’est pour cela qu’il importe de reconnaître les salariés eux aussi comme des investisseurs : pas en capital, mais en travail. Si l’entreprise n’existe pas sans apport en capital, celui-ci n’a cependant aucune forme de productivité tant qu’il n’y a pas des humains qui s’investissent personnellement pour produire.
Il y a eu une opération d’« enfumage », qui a fait qu’on a réservé le terme d’« investisseur » à ceux qui apportent du capital, tout en les protégeant par la responsabilité limitée. Alors que tout ce qu’ils peuvent perdre, c’est la valeur de l’apport investi. Au contraire, ce qu’une travailleuse ou un entrepreneur met en jeu est colossal : son identité sociale, mais aussi sa santé, physique et mentale.
Il y a bien des modèles d’entreprise démocratique, comme la société coopérative de production, les SCOP. Mais comment démocratiser une SARL classique, une multinationale ?
L’histoire nous apprend que la démocratie est amorcée par un moment bicaméral où les possédants qui monopolisaient le pouvoir sont contraints de partager leur pouvoir avec le peuple. Au Royaume-Uni, la Chambre des communes a équilibré le pouvoir de la Chambre des lords, ces nobles possédant les terres – les parts de la société anonyme en somme.
En France, il existe un embryon de bicamérisme : le comité d’entreprise, devenu comité social et économique, ou CSE, imaginé par le Conseil national de la Résistance, fut une innovation majeure, institutionnalisant une seconde Chambre de représentants élus, pour porter la voix des travailleurs sur les enjeux d’organisation, de santé ou de sécurité. Une étape essentielle dans la démocratisation des entreprises. Le problème, c’est que, depuis, on n’a pas été plus loin. Il est temps de remettre l’histoire en marche.
Le CSE devrait se voir soumettre les mêmes questions que le conseil d’administration. Avec un droit de veto. Veut-on sous-traiter telle activité ou verser tels dividendes ? Veut-on de ce projet catastrophique pour la biodiversité de notre territoire ? Qui sera le ou la PDG ? Les travailleurs n’ont pas le pouvoir de se faire entendre sur ces sujets-clés ; 83 % des employés disent qu’ils souhaitent agir pour le climat dans le contexte de leur travail, mais… n’en ont pas le pouvoir. Il n’est pas raisonnable de poursuivre ainsi. Aux leaders syndicaux et politiques d’imposer dans le débat ce futur désirable qu’est l’approfondissement de la démocratie.
« Hé Patron ! Pour une révolution dans l’entreprise », une BD espiègle qui démystifiela conception ultralibérale
S’était-on déjà surpris à rire avec Karl Marx ou Milton Friedman ? Mi-essai, mi-BD, c’est l’un des tours de force de Hé Patron ! Pour une révolution dans l’entreprise (Seuil, 416 pages, 33 euros) que de nous faire voyager avec espièglerie dans l’histoire des entreprises. Avec force références à la pop-culture, l’ambition de l’ouvrage cosigné par Miranda Richmond Mouillot, Dave Hackett, Isabelle Ferreras, avec Team Endicott, est immense. D’abord, démystifier la conception ultralibérale qui s’est imposée après 1945, engendrant des multinationales au pouvoir colossal sur leurs salariés, la planète et nos institutions démocratiques. « Ce qu’on nous dit être de bon sens ne l’est pas forcément, (…) d’autres chemins sont possibles », plaident les auteurs. Ils rappellent que les premières sociétés anonymes se devaient d’être d’intérêt public et que rien ne justifie que la démocratie s’arrête aux portes de l’entreprise. Cette autre « dream team » d’économistes, juristes et historiens du monde entier s’attelle alors à inventer une « meilleure théorie de l’entreprise ». Leurs avatars phosphorent autour du cas fictif d’une start-up de soupes devenue groupe mondial. Et finissent par s’accorder sur un moyen simple de rendre les entreprises plus vertueuses : donner plus de pouvoir aux salariés. Si convaincant qu’on ne verra plus jamais l’entreprise comme avant.