Les politiques sont-ils en train de faire machine arrière sur le climat et l’environnement ?
Nouvelles explorations fossiles, coups de frein sur l’interdiction des pesticides ou encore des voitures thermiques… Les réalités contraignantes de la transition écologique ont fait naître des mouvements d’opposition, devenus du pain bénit pour certains politiques, qui en font une bataille idéologique. Au risque d’éroder les ambitions climatiques des États.
L’urgence climatique a fait de la bataille pour le climat et l’environnement un enjeu désormais incontournable dans le monde. Pourtant, on assiste au lancement de nouveaux forages pétroliers et gaziers, à des revirements sur l’interdiction de pesticides ou encore des reports à l’interdiction de voitures thermiques. Est-on en train de faire machine arrière sur le climat ?
« II n’y a jamais eu de politique climatique proprement dite. Il y a plutôt des engagements qui ont été pris et sur lesquels on revient », commente Xavier Arnauld de Sartre, directeur de recherche au CNRS, spécialiste de l’énergie. « Au lieu de dire qu’on va arrêter de faire du fossile, on ne le dit plus et on continue à en faire, car on n’a jamais arrêté de le faire. »
Au Royaume-Uni, le gouvernement conservateur de Rishi Sunak a suscité un tollé l’été dernier en donnant son aval à des forages pétroliers et gaziers en mer du Nord, au nom de la « sécurité énergétique » du pays. L’Allemagne a aussi relancé provisoirement des centrales à charbon face aux risques de pénurie liée à l’arrêt des livraisons de gaz russe dans le contexte de la guerre en Ukraine. Un conflit qui a par ailleurs contribué à la hausse de l’inflation et la baisse du pouvoir d’achat en Europe.
Toutefois, pour le chercheur du CNRS, le conflit en Ukraine n’explique pas les revirements climatiques, mais a tout au plus renforcé des tendances préexistantes. « La guerre en Ukraine est plutôt instrumentalisée pour expliquer l’inflation. Mais les revirements étaient là avant », estime-t-il.
Au contraire, la guerre en Ukraine a plutôt insufflé des politiques positives pour le climat. « On s’est aperçu de la dépendance dangereuse de nos économies aux énergies fossiles. L’Union européenne a donc pris des objectifs beaucoup plus ambitieux pour réduire ses émissions de gaz à effet de serre, développer les renouvelables… », abonde Anne Bringault, directrice des programmes chez Réseau Action Climat.
Des stratégies électoralistes à court terme
Selon elle, les décisions de revenir sur des engagements climatiques relèvent surtout de considérations électoralistes. Au Royaume-Uni, le gouvernement a ainsi rétropédalé sur des mesures phares, en repoussant de cinq ans l’interdiction de vendre des voitures thermiques neuves et en reportant l’objectif d’éliminer les chaudières à gaz à partir de 2035… Anne Bringault pointe notamment des « difficultés économiques, notamment suite au Brexit ».
En difficulté dans les sondages avant les prochaines élections législatives, le parti conservateur au pouvoir a ainsi décidé de miser sur l’économie et notamment la baisse de l’inflation, au détriment du climat.
Pour Xavier Arnauld de Sartre, la question écologique est partout instrumentalisée pour devenir idéologique. « Des acteurs politiques vont chercher des voix à droite et à l’extrême droite où s’est structuré un positionnement anti-écolo, anti-transition énergétique au nom d’une certaine forme de populisme », explique-t-il.
Il pointe la récupération politique de la question climatique en Argentine avec Javier Milei, au Brésil avec Jair Bolsonaro, ou encore aux États-Unis avec Donald Trump. Trois pays producteurs d’énergies fossiles. « Le climato-réalisme ne rapporte pas de voix. Le climatoscepticisme en rapporte », commente-t-il.
En Europe, la question environnementale semble aussi subir le prisme des élections européennes à venir. Le Parlement européen, porté par les conservateurs du groupe PPE (droite), a rejeté une législation phare du Pacte vert visant à réduire de moitié l’usage des pesticides dans l’UE. « Le contexte électoral des européennes fait monter ce type de mesures », estime Anne Bringault. « Les partis de droite sont en train de faire un revirement pour se dissocier des autres partis, en affirmant qu’il y a trop de réglementations ».
Des retours de bâton de parti d’extrême droite
Pour la directrice des programmes de Réseau Action climat, le recul des politiques climatiques est lié à la montée d’oppositions. « Aux Pays-Bas, il y a eu des mesures pour réduire de 30 % le cheptel de bétail et cela a créé la montée d’un parti rural plutôt d’extrême droite. En Allemagne, il y avait une proposition d’interdiction d’achat de chaudière au gaz qui a été rejetée. Elle était jugée trop brutale parce qu’il n’y avait pas d’accompagnements », détaille Anne Bringault.
Au quotidien, la transition énergétique est devenue pour beaucoup une réalité trop souvent contraignante. « On a vu surgir les éoliennes, les panneaux photovoltaïques, des véhicules électriques qui coûtent plus cher et ont moins d’autonomie, les zones à faibles émissions… Ce sont des contraintes qui dérangent », souligne Xavier Arnauld de Sartre.
Du pain bénit pour les politiques hostiles à l’écologie face à la difficulté rencontrée par les partisans du changement à rendre la transition « désirable ». « On sait ce qu’on perd, on ne sait pas ce qu’on gagne ».
Le spectre des Gilets jaunes en France contre l’écologie et la taxe carbone !
En France, le spectre du mouvement populiste des Gilets jaunes – né d’une opposition à l’augmentation de la taxe carbone sur les carburants – freine aussi les ambitions climatiques. « Il y a cette peur très ancrée chez les politiques d’aller trop loin, et de provoquer un nouveau mouvement des Gilets jaunes », explique Xavier Arnauld de Sartre. « Il y a probablement, depuis, une attention plus grande aux conséquences sociales de la transition énergétique ».
Anne Bringault souligne l’importance d’accompagner la transition. « On ne peut pas faire la transition vers une économie neutre en carbone si on ne s’attaque pas en même temps aux inégalités […] Les gens sont prêts à avoir des mesures plus contraignantes, si elles sont couplées à des mesures d’accompagnement », insiste-t-elle.
Ouest-France Publié le 08/12/2023