Même pas peur : le franc-parler de Caroline Fourest
Sophia Aram, elle, monte sur scène malgré les menaces. Elle y montait avant les attentats pour moquer les religions, et elle y monte toujours. Même si elle doit endurer pour ça les crachats et les procès d’intention. Pour les intégristes, c’est une traîtresse. Pour les racistes, une fille d’immigrés. Qu’elle se moque des wokes, et la voilà « humoriste de droite ». Qu’elle dise leurs quatre vérités aux Gilets jaunes et aux antivax, et on lui reprochera son « mépris de classe ». Rire des meutes et des bas du front, de tous les bas du front, ça en fait du monde à ses basques, mais quel bien elle nous fait !
Illustration : Kak Et quand on ne rit plus, il faut lire… l’enquête de Laure Daussy sur La Réputation. Si la première des libertés passe par le corps, cette liberté n’en finit plus de régresser dans certains de nos quartiers. De Sohane, brûlée vive en 2002, à Shaïna, rien n’a changé ou presque en vingt ans. Les autruches ne veulent pas en entendre parler, et les hyènes nationalistes se servent de ce déni pour fourguer à la place leur machisme.
Heureusement, il existe des guerrières, des vraies. Patrice Franceschi les connaît. Il a même combattu à leurs côtés à Raqqa contre Daech. Héros comme on n’en fait plus, il sait le prix du sang et celui des renoncements, et pleure l’abandon des Kurdes. Il sait aussi que « rien de grand n’a jamais été accompli sans risque », et maudit, comme nous, l’époque où le principe de précaution, le « pas de vagues » ou le « pas se mouiller » l’emportent sur le courage. La dessinatrice Coco le sait mieux que quiconque. Elle qui fait face à la vague en portant sur ses épaules ceux qui sont tombés le 7 janvier 2015, sans trembler ni renoncer, pour eux et pour nous. Notre « Portrait qui fâche » pour une fois est un « Portrait qui inspire », et il lui est consacré. Bonne lecture et bonnes fêtes à tous.
Caroline Fourest
Patrice Franceschi : “nous devenons des peuples effrayés”
Franc-Tireur.
Vous publiez, avec Andrea Marcolongo et Loïc Finaz, Le Goût du risque (Grasset). L’audace est-elle votre point commun ?
Patrice Franceschi.
L’audace doit être le guide de notre action et de notre réflexion. Le livre est né du constat que nous avons fait tous les trois que le risque avait perdu de sa valeur, que la peur l’emporte et nous oblige à suivre un chemin triste. Nous l’avons pensé comme un traité qui propose de vivre avec intensité, liberté et joie. Jusqu’à présent, personne n’avait envisagé le risque et son opposé, c’est-à-dire l’aversion au risque, comme capable d’expliquer notre monde et ce qui nous arrive. Or rien de grand n’a jamais été accompli sans prise de risque. L’une des grandes impostures de notre époque consiste à nous faire croire que, par un surcroît de lois, de règlements, de normes, on pourrait évacuer le risque de nos vies. Alors qu’il est consubstantiel à la vie parce que nous naissons pour mourir. Le manque de courage nous empêche de prendre politiquement les bonnes décisions pour défendre ce qui nous importe. Défendre les Arméniens, défendre les Kurdes, défendre Israël… et ainsi de suite. Nous devenons des peuples effrayés, dirigés par des gens effrayés.
Illustration : Laura Acquaviva
Comment conjurer la peur ?
Nous agissons conditionnés par la crainte de l’échec, alors qu’il faudrait apprendre la grande leçon de Zorba et danser après l’échec, car n’échouent jamais que ceux qui n’entreprennent rien. L’échec peut arriver. Il est nécessaire de le surmonter et, par conséquent, agir sans se laisser troubler par les injonctions ou d’autres règles paralysantes. La disparition du courage, qu’il soit intellectuel, moral ou physique, a laissé la place à la liberté de consommer. La seule liberté que nous défendons encore vraiment. Or, si les hommes ont toujours été à la fois en quête éperdue de sécurité et en quête de bonheur matériel, aujourd’hui, dans notre société très individualiste, très narcissique – le selfie étant le modèle parfait du narcissisme –, le secret du bonheur demeure chez beaucoup dans les biens matériels, qui ne peuvent pas rendre heureux. Le secret du bonheur réside, selon moi, dans cette adéquation constante et permanente entre ce que nous faisons et ce que nous pensons. Ces principes ont peu à peu disparu dans nos sociétés de confort. Les gens se préoccupent davantage de leur corps que de leur esprit ou de leur âme. C’est une sorte de servitude.
Dans le Discours de la servitude volontaire, La Boétie écrit : « Soyez résolus de ne servir plus, et vous serez libres. » Que vous inspire sa thèse selon laquelle une autorité ne peut peser de tout son poids si une partie de la population ne succombe pas volontairement à l’obéissance servile ? En d’autres termes, sommes-nous tous complices de notre manque de courage ?
La Boétie a tout compris ! La servitude volontaire, dont parle aussi Aristote dans La Politique, est naturelle à l’homme. En tout cas à la majorité des hommes. Mais il suffit d’une décision de volonté pour y mettre fin. Cette phrase de La Boétie existe pour que nous puissions être libres, au moins dans notre être intérieur. Si on est libre en pensée, tout est possible. Nous partageons, Loïc, Andrea et moi, l’idée que la liberté est la valeur suprême et la seule qui permette de donner du sens à toutes les autres valeurs. L’égalité ou la fraternité ne pourraient avoir de sens s’il n’y avait pas d’abord la liberté. Or, aujourd’hui, qui peut encore dire : « La liberté ou la mort » ? Qui peut encore dire, comme Cicéron dans le Traité des devoirs, il faut savoir entrer dans la mêlée et préférer la mort à la servitude quand les circonstances et la nécessité l’exigent ? Notre défi est de revenir à cela car nous avons été courageux et vaillants jadis.
Comment ?
Il suffit de nous appuyer sur notre culture universelle. Elle parle à tout le monde, en tout temps et en tout lieu, en réalité, mais nous sommes des peuples pour lesquels maintenant la liberté est une valeur optionnelle, une parmi d’autres, un « au cas où… » insupportable.
La sécurité est-elle devenue un absolu ?
Chacun sait qu’il existe une sorte de vase communicant entre liberté et sécurité. Plus on met de sécurité, plus on enlève de liberté, et plus on met de liberté, moins il y a de sécurité. Nous ne plaidons pas pour une liberté absolue contre une sécurité zéro. Nous plaidons pour que le pendule se remette au juste milieu entre liberté et sécurité. Une nuance qui répondrait au principe de précaution qui a gagné dans tous les domaines. Cette création de normes à jet continu nous entrave et nous empêche de respirer, d’agir et de penser. Voilà ce qu’est devenu notre monde d’aujourd’hui, à cause de cette valeur suprême qu’est maintenant la sécurité alors qu’elle n’est pas même une valeur. Nous avons besoin de cet outil, mais retrouvons cet équilibre de la raison et non pas un déséquilibre de la passion négative.
La planète est inondée de conflits. Chaque minute de la moindre guerre est montrée sur les chaînes d’information en continu. Mais le courage, lui, est de moins en moins applaudi par les citoyens. Comment l’expliquez-vous ?
Nous avons hérité d’une liberté conquise par nos aïeux. Nos ancêtres en ont payé le prix. Pas nous, pour qui c’est gratuit. Tout ce qui est gratuit est considéré sans valeur, même le risque militaire fait peur. Quand je suis avec mes camarades kurdes en Syrie, hommes et femmes, je constate que les uns et les autres sont admirables dans leur combat contre l’État islamique. Ces gens sont en train de conquérir leur liberté. Et ç’a un tel goût de bonheur, d’être libre, de ne plus être opprimé, qu’ils sont prêts à le payer de leur sang, de leur vie et de leurs souffrances. Cette liberté est pour eux-mêmes et pour leurs descendants. Nos aïeux l’ont fait pour nous. Nous semblons l’avoir oublié. Il faut redire, surtout à notre jeunesse, que cette liberté est toujours fragile, qu’elle peut être remise en question, qu’elle est indissociable de la démocratie. Les deux vont de pair. Elles méritent d’être défendues avec intelligence, avec la raison, sans trop d’émotion, mais avec une détermination farouche. Plus les orages de l’histoire se rapprochent, plus les dangers se multiplient, plus nous devons renouer avec l’idée que la défense de la liberté et de la démocratie est une nécessité vitale. Le soldat français qui s’y consacre aujourd’hui doit être considéré comme la muraille de cette démocratie.
Nos démocraties sont mises en danger par des ennemis sanguinaires, autoritaires, qui, eux, ne redoutent pas le risque. Comment rivaliser si nos États et leurs peuples restent engoncés dans la crainte ?
La démocratie dont nous bénéficions assortie d’une paix complète sur notre territoire depuis soixante-dix ans est fragile. Quand j’observe les choses autour de moi, j’ai le sentiment de relire L’Étrange Défaite, de Marc Bloch. Il y a une faillite morale, mentale, intellectuelle de nos élites qui se diffuse dans la population. Et puisque, finalement, tout ce qui compte, c’est de consommer en sécurité absolue, nous devenons nous aussi fragiles. Compte tenu du monde tel qu’il se développe, avec la montée des tyrannies – de la Turquie à la Chine et la Corée du Nord, et même en Argentine ou aux États-Unis avec le possible retour de Trump –, on s’aperçoit que les pays démocratiques sont plus fragiles que nous le pensions. Cela peut nous arriver à nous aussi. C’est un défi. Si nous ne redevenons pas des nations difficiles à digérer par un ennemi, alors nous serons attaqués. Nous devons cesser de vivre dans la crainte. Les régimes autoritaires voient nos peurs et en jouent.
Et la popularité grandissante de Marine Le Pen ? C’est un danger à regarder en face ?
Oui, parce que les choses qui auraient dû être réalisées pour la défense véritable de la démocratie ne l’ont pas été. Il ne faut pas mépriser l’ouvrier qui vote RN. On peut le comprendre, mais il faut lui dire que ce n’est pas la bonne solution. Beaucoup de gens basculent. Il faut se ressaisir. Il faut un sursaut maintenant pour échapper au saut dans le malheur. Trouvons les solutions raisonnables tout en étant déterminés. Les alternatives raisonnables ne sont pas molles.
BIO EXPRESS
L’aventurier, né à Toulon en 1954, a toujours lié le voyage et l’écriture. Le lauréat du prix Goncourt de la nouvelle pour « Première personne du singulier » (Points, 2015) est aussi l’auteur d’« Avec les Kurdes. Ce que les avoir abandonnés dit de nous » (Gallimard, 2020).
Kamel Daoud : “puisque je vais mourir, j’ai droit à tout”
Franc-Tireur.
Il existe un mythe à votre sujet qui raconte que c’est par alcoolisme que, tout jeune, vous avez fui le jihad, que, tenté par la lutte armée, vous avez finalement préféré la bouteille… Qu’en est-il ?
Kamel Daoud.
C’est faux. C’est une légende dorée qui n’est qu’une variante du vieux mythe selon lequel, pour être écrivain en France, il faut être tuberculeux et vivre dans une chambre d’hôtel qu’on ne paie pas… La vérité est que j’ai eu une période religieuse, que mes détracteurs de la gauche et de l’extrême gauche décoloniale en Algérie ont présentée comme de l’« islamisme ». Or je n’ai jamais été islamiste. J’ai été tenté par la religion. J’ai dévoré les grands textes mystiques soufis avec l’énergie d’un adolescent qui n’a pas de vie sexuelle, ou plutôt, je suis passé, quelques années, des livres au Livre. Pour une raison simple : quand on évite la sexualité, on finit par tomber dans la textualité. Et puis le Coran m’attirait par sa promesse borgésienne : celle d’être infini. Quand on est un grand lecteur, on rêve de posséder un seul livre, le livre ultime qui dise tout en même temps. C’est ainsi que je suis allé vers le religieux. Ma fascination pour l’islam était d’abord une fascination pour la mystique, le soufisme, l’arrière-monde, le texte sous le texte, et ç’a été une véritable aventure intellectuelle. Mais à 18 ans, LE Livre ne me suffisait plus…
Illustration : Laura Acquaviva
À quelle expérience correspond le retour du Livre aux livres ? Au jour où j’ai compris que dans toute la hiérarchie du monde (les dieux, les anges, etc.), j’étais le seul à posséder un corps. C’est-à-dire le seul à mourir. Et qu’un tel privilège faisait l’envie de tous les autres ! Je vais mourir. Et personne ne va mourir à ma place. Autrement dit, sur la table de poker, je suis la plus grande mise. Les gens me disent souvent que je suis « courageux », or je ne suis pas un homme courageux, je suis un homme déterminé qui part du principe selon lequel celui qui ne peut pas mourir à ma place ne peut pas vivre à ma place.
Vous avez défini, une fois pour toutes, votre position dans l’existence à partir de la conscience de votre mort ? Exactement. Je vais mourir, je vais tout perdre (ou tout gagner, je n’en sais rien), et dès lors que je le sais, je suis le capitaine de mon bateau. C’est moi, le champion de cette hiérarchie. Car c’est moi qui goûte le monde, le froid, la pomme, le baiser, la faim, le vin… Je suis le capital perdu de toutes les sensations que les dieux ne peuvent avoir. Et puisque je vais mourir, j’ai droit à tout. Il faut savoir que quand on naît musulman on naît coupable. C’est fondamental. « Islam » signifie « soumission ». Et impose de s’en remettre à l’autre. Or moi je voulais me réapproprier mon corps. C’est en partant de l’idée que ma mortalité est mon capital principal, et l’argument le plus valable pour tenir tête à toutes les croyances, que je me suis désislamisé. C’est aussi cette hantise de la dépossession qui explique votre engagement féministe ? Bien sûr ! La femme est la plus grande dépossédée. Les indépendances, les décolonisations, le marxisme, etc., ont entrepris de libérer l’homme de la propriété, de l’État, des armées… Mais jamais la femme ! La décolonisation dans nos pays n’a jamais touché nos propres femmes. Elles sont toujours colonisées. En cela, le vrai courage, c’est le courage d’autrui, pas le mien. Le courage des aIraniennes me bluffe, m’accule, m’oblige. Il me déshabille, il me ramène à ma propre valeur : là-bas, ce sont les femmes qui risquent tout. Et c’est pour ça que les radicaux détestent les femmes parce que, d’instinct, ils savent qu’elles sont leurs pires ennemies.
Pourquoi avez-vous cessé d’écrire en arabe ? Pourquoi lui avoir préféré le français ? Parce qu’avec le français j’ai appris deux choses : à rêver et à me masturber. Les premiers passages érotiques que j’ai lus, je les ai lus en français. Par définition, à l’exception des Mille et Une Nuits, ils n’existaient pas en arabe. J’ajoute que le français était une langue qui n’était pas surveillée par mes grands-parents. Je pouvais tout lire, sans aucune censure. J’ai perdu depuis longtemps tout contact érotique avec la langue arabe. Je suis l’enfant d’un paradoxe profond. Les grands textes mystiques, je les ai lus en français, alors que les plus grands textes français, je les ai d’abord lus en arabe, imprimés et traduits par les Égyptiens. Au fond, je suis un miraculé. Je suis un enfant du désordre bibliographique.
Comment avez-vous réagi à la fatwa qui a été prononcée contre vous en 2014 par un imam salafiste : « Il a mis le Coran en doute ainsi que l’islam sacré ; il a blessé les musulmans dans leur dignité et a fait des louanges à l’Occident et aux sionistes. Il s’est attaqué à la langue arabe […] Nous appelons le régime algérien à le condamner à mort publiquement, à cause de sa guerre contre Dieu, son Prophète, son Livre, les musulmans et leurs pays » ? Rappelons que votre crime est d’avoir dit, dans l’émission On n’est pas couché : « Si on ne tranche pas dans le monde dit arabe la question de Dieu, on ne va pas réhabiliter l’homme, on ne va pas avancer. » Malheur. Si la fatwa n’a pas réussi à me tuer, elle a failli me ravir ma vie.
C’est-à-dire ? Elle m’a obligé à réinterpréter ma vie en fonction des projections des uns et des autres. Du jour au lendemain, j’étais à la fois un paria et un symbole. C’est cela que je n’ai pas aimé. Il faut dire qu’en Occident il vous faut toujours un Christ, un crucifié, un martyr : le christianisme est une religion de l’échec, dont le principal personnage finit sur la croix et fait passer ça pour une victoire, alors qu’il est le seul pour qui ça finit mal. Depuis ce jour, les Occidentaux se cherchent en permanence un corps de martyr. Les islamistes l’ont bien compris, en développant toute une ingénierie de la culpabilisation…
‘‘ Nous n’avons que notre opposition à l’Occident pour savoir qui nous sommes.’’
Voulez-vous dire qu’entre l’Occidental qui voit l’Arabe comme le nouveau prolétaire, le nouveau damné de la Terre, et l’Occidental qui mythifie l’intellectuel arabe menacé par une fatwa, c’est le même paternalisme victimaire qui s’exprime ? Oui. Mais vous, vous ne tuez pas les écrivains.
On les tue socialement ? Ce n’est pas pareil. La réalité, c’est qu’ici, en France, je suis vivant. L’Occident me protège, me diffuse, me lit… c’est le seul lieu de civilisation dont nous disposons en ce moment. Amin Maalouf a dit, très justement : « Ceux qui critiquent l’Occident ne proposent rien de plus. » Là-bas, de l’autre côté, en Algérie, je peux mourir. Au moment de la fatwa, parce que j’étais écartelé entre la haine et la mythification, je suis resté très prudent. L’enjeu était de rester moi-même malgré les sollicitations mondiales qui pleuvaient sur ma tête. Je refusais les demandes parce que je voulais qu’on m’acceptât pour mes œuvres ou mes actes, non pas en raison de la fureur des autres. Je refusais que ma valeur me fût accordée par quelqu’un qui me menace de mort. J’ai une trop haute idée de moi-même pour me satisfaire du rôle de victime. Je me suis donc donné pour hygiène le fait de ne jamais faire de cette menace le centre de ma vie de père, de mari, d’ami. J’ai continué à vivre normalement, en prenant juste quelques précautions.
En janvier 2016, vous créez de nouveau la polémique, après la tragédie des viols de Cologne commis par des migrants, quand vous signez dans Le Monde un texte intitulé « Cologne, lieu de fantasmes », où vous écrivez notamment : « Le sexe est la plus grande misère dans le “monde d’Allah”. À tel point qu’il a donné naissance à ce porno-islamisme dont font discours les prêcheurs islamistes pour recruter leurs “fidèles”… » Un collectif d’historiens, d’anthropologues et de sociologues vous ont aussitôt accusé de colporter des clichés islamophobes et culturalistes… Dix-neuf universitaires ! Dix-neuf éminents universitaires se sont attachés à me répondre ! Quelle reconnaissance ! Malheureusement, la suite m’a donné raison. Quand j’ai écrit mon texte sur les agressions sexuelles de Cologne, j’ai vu se dessiner des topographies du déni : la première consistait à dire « ce n’est pas vrai ». La deuxième était de dire « c’est vrai, mais il ne fallait pas l’écrire ». La troisième était « qu’est-ce qu’ils vont penser de nous ? ».
Comme si le monde arabo-musulman n’avait que son opposition à l’Occident pour savoir qui il est ? C’est le cas. Nous n’avons que notre opposition à l’Occident pour savoir qui nous sommes. Notre souveraineté est excentrée. Elle est placée en Occident même. Les Algériens sont incroyablement divisés, entre trotskystes, berbéristes, communistes, islamistes… mais il suffit que Macron prenne la parole pour que tout le monde se réunisse. Ce qui nous définit, ce n’est pas notre algérianité, c’est notre sentiment antifrançais. C’est notre non-francité. Pour le dire comme Camus, ce qui définit l’identité de l’Algérie, c’est le rejet, plus que le projet. « Savez-vous pourquoi nous sommes célèbres, nous autres Palestiniens ? demande Mahmoud Darwich. Parce que vous êtes notre ennemi. L’intérêt pour la question palestinienne a découlé de l’intérêt porté à la question juive. C’est à vous qu’on s’intéresse, pas à moi. Si nous étions en guerre avec le Pakistan, personne n’aurait entendu parler de moi. » On ne saurait mieux dire : nous avons été éduqués à ne pas connaître le Juif mais à le haïr. Le Juif était, est, l’absent dont on fait des fantasmes. On nous a appris à le méconnaître, à souhaiter qu’il disparaisse, et à nous définir par un tel souhait.
Si la fatwa n’a pas réussi à me tuer, elle a failli me ravir ma vie.
Comment en êtes-vous venu à réfléchir sur l’antisémitisme ? Ma réflexion sur l’antisémitisme n’est pas une réflexion sur la judéité. Et pour cause. Mais c’est une réflexion sur la détestation du Juif dans le monde arabe. Qu’est-ce que la haine du Juif dit de nous ? La rancune, la haine, le refus de l’universalité, le refus de la réflexion sur soi, le refus du présent… Cela dit, quand on me parle de la Palestine, je suis toujours prudent, non par lâcheté, mais parce que je n’ai jamais été sur place. Je dirais juste que le Hamas signe la défaite de la cause palestinienne. Tout ce qu’elle avait de supériorité morale (comme avant-garde de la décolonisation contemporaine) a disparu d’un coup. Tout a été « daechisé », islamisé. Je suis bilingue, et quand j’écoute le discours ambiant dans le monde arabe, je m’aperçois qu’il n’a rien de décolonial. C’est un discours messianique, anti-Juif, conquérant. Vous, vous réagissez au discours décolonial, qui est la soupe qu’on vous sert en Occident, et qui, pour une bonne part, est une invention du paternalisme occidental. Alors que le vrai discours, qui se tient là-bas, est ouvertement hostile et belliqueux. La réalité, c’est que la cause palestinienne a été kidnappée par l’islamisme. Le Hamas ne parle jamais d’État palestinien. Son but est de « libérer la Palestine », puis le monde entier en attisant la haine de l’Occident.
Ce qui est intéressant, c’est la rencontre au sommet de cette identité seulement conquise par l’opposition, avec l’attitude de l’Occidental coupable qui recycle son paternalisme en se couvrant la tête de cendres et qui veut encore expier les crimes de la colonisation, comme s’il continuait d’être responsable de tous les malheurs du monde… Pendant longtemps, l’Occident s’est demandé que faire du colonisé. Que faire du colonisé ? On le tue ? On le génocide ? On l’efface, on le convertit, on l’épouse, on le ramène, on le civilise ? On l’habille ? Qu’en fait-on ? Un siècle plus tard, ce sont les gens du Sud qui disent ça des Occidentaux. Que doit-on faire des Occidentaux ? Les envahir ? Les tuer ? Les convertir ? Les culpabiliser ? Les accepter ? Les épouser ? Leur demander des réparations ? Qu’en fait-on ? Chaque fois qu’il y a une rupture politique majeure dans le monde arabe, les journalistes ont le même réflexe. À chaque renversement de régime, vous mythifiez le nouveau venu en « libérateur ». Mais d’où sortez-vous que les opposants sont des démocrates ? Faut-il méconnaître le monde arabe pour croire que la liberté peut sortir du chaos ! En cas de révolution, les journalistes se rendent sur place, rédigent une coupe verticale de mille ans d’arabité en trois jours de présence, et reviennent sûrs de leur fait.Tout ça en dit long sur la solitude de l’Occident, et sa méconnaissance des autres.
En somme, l’ennemi, c’est moins l’islamisme ou la bêtise, que la fixation par le langage ? L’ennemi, c’est le cloisonnement des consciences. J’ai longtemps été en opposition frontale avec l’islamisme, qui est le nouveau fascisme de notre époque. Mais quand on creuse, on découvre que le fascisme et le populisme sont d’abord des peurs de la vie qui ont le culte du passé. Ils ont besoin d’un temps défini et fini, alors que l’écriture revendique un temps précaire. Ils veulent reconstruire le moment zéro. La radicalité est un rapport pathologique au temps.
C’est de là que vient ce rapport pathologique à la nudité, à l’amour, à la femme, à tout ce qui réintroduit la précarité. Quand vous aimez quelqu’un, vous vous déshabillez. Vous baissez la garde. Idem quand vous écrivez. D’où vient cette haine de l’écriture, si commune aux tyrannies ? De la réintroduction du présent. La dictature veut être une conjugaison définitive de la vie, qui conjure le tremblement du présent. Et ça s’arrête là.
BIO EXPRESS
Né en juin 1970 à Mostaganem, à 350 km à l’ouest d’Alger, il est journaliste puis rédacteur en chef (1994 à 2015) au « Quotidien d’Oran ». Auteur de « Meursault, contre-enquête », il reçoit le prix Goncourt 2015 du premier roman. Il publie en 2017 « Mes indépendances, chroniques 2010-2016 ». Son dernier ouvrage, « Zabor ou les psaumes » (Actes Sud), a reçu le prix Transfuge du meilleur roman de langue française et le prix Méditerranée. Il est aussi le lauréat du Prix international de la laïcité en 2020.
Coco : taillée pour la liberté
Illustration : Coco
TRANSCENDER LA GRAVITÉ
À l’école Charlie, elle trouve son trait, son ton, sa vocation : « Cette liberté me nourrissait. Et même si j’étais très timide, je n’avais pas de mal à aller accrocher mon dessin de débutante au mur, comme les autres. » À l’autre bout de la table, il y a Cabu, le roi des grands timides qui a, lui aussi, su se dépasser en crayonnant, matin et soir, parfois dans sa poche. Sens de l’observation, sens de l’humour, sens politique, il faut tout ça, mais en plus il faut oser : « Il y a quelque chose qui vient des tripes à Charlie. Il faut mettre les mains dans le cambouis, ne pas hésiter à aborder les sujets clivants ou difficiles, pour en transcender la gravité. » Et tant pis si ça choque. Dessiner avec des pincettes, ça fait trembler le crayon. Personne, à Charlie, ne provoque pour provoquer. Tout prend sens si cela permet d’informer et de dessiller les yeux. Coco insiste : elle est journaliste plus qu’artiste. Quand elle croque, c’est pour inviter au débat.
Mais tout le monde n’est pas disposé à rire ou à débattre. Les intégristes ne veulent pas, les littéralistes du dessin ne savent pas. Et Coco, sans le savoir, a rendez-vous avec deux de leurs pires séides, armés, le 7 janvier 2015. Une journée qui marquera sa vie, et le monde.
Ce jour-là, elle dépose sa petite fille à la crèche et se rend à la réunion de rédaction. En repartant à 11 h 30 pour aller la récupérer, elle tombe nez à nez avec deux jihadistes qui cherchent la porte de Charlie et la menacent de leur kalachnikov. « Ils m’ont dit : “On veut Charlie Hebdo, on veut Charb.” » Effroi. Elle pense à sa fille. Elle tremble, de tout son être, se prépare à mourir, tente de les perdre, avant de taper le code. Le bruit des balles, le fracas des chaises, les corps de ses amis qui tombent à terre. Un séisme.
Comment se remet-on d’une scène pareille ? En vivant avec, et aussi avec la culpabilité, le ressassement et la peur. Son visage se ferme : encore aujourd’hui, par sécurité, elle en dit peu sur sa vie privée. Ni symbole ni victime, Coco n’a qu’une issue possible : redoubler de liberté. « Nos libertés », insiste-t-elle. Ses dessins crient plus fort, résilients comme son splendide roman graphique, Dessiner encore, beau, profond, blessé, encré de tous leurs talents perdus, de tous ceux qu’elle voudrait ranimer, où son personnage tente de garder la tête hors de l’eau malgré la vague. Parfois, le ressac est trop fort pour ne pas se noyer. Reste le dessin, boussole et bouée.
DESSINER ET TENIR
En 2021, alors qu’elle a toujours un pied à Charlie, elle succède au caricaturiste Willem dans les colonnes de Libération. Ses dessins font débat, en cristallisant parfois les gauches irréconciliables. Comme en novembre dernier. Quatre vignettes qui moquent le « on vous croit » à géométrie variable de « certaines féministes » après les crimes sexuels du Hamas. « On m’a dit que ce dessin était dur mais c’est surtout le sujet, le viol, qui l’est. » Coco ne se laisse pas impressionner. Défendre ses dessins, elle sait. Sa timidité, alors, s’évanouit. Sa nomination à Libération n’aurait pas fait que des heureux ? C’est Arrêt sur images qui le dit. Le média de Daniel Schneidermann, lui-même éditorialiste à Libé, récolte des témoignages – certains anonymes ! – pour s’en plaindre. Élégant. La dessinatrice s’en amuse et relativise.
Malgré cet épisode, elle se sent bien accueillie, soutenue et libre de s’exprimer. Un exemple criant : celui de l’affaire Bastien Vivès, fin 2022. Elle soutient la liberté de création de ce célèbre auteur de bandes dessinées, déprogrammé du festival d’Angoulême pour des albums ambigus sur la sexualité des très jeunes : « Il est fondamental que les artistes puissent dessiner des fantasmes, des mythes et des images dérangeantes. Cette immense liberté est faite pour interroger les droits que nous avons, et les limites qui sont les nôtres. »
Coco songe à l’avenir de son métier, et parfois elle s’inquiète. La jeune génération délaisse la presse pour les réseaux sociaux. Comment résister en cas de vague, de menaces ou simplement de critiques ? De son cran dépend beaucoup : le rire et la liberté de pensée. Elle, Coco, tiendra. Elle aime à croire qu’il y aura toujours des dessins de presse. La raison d’une vie, et celle de sa survie.
Caroline Fourest
Le journal Franc-tireur réunit un bataillon d’éditorialistes à la plume aussi pertinente qu’acérée pour passer l’information et les polémiques de la semaine au crible. A leur côté, des francs-tireurs courageux et déterminés, épris de nuance, passionnément raisonnables, vous aident à décrypter les propagandes, les intox et les faux-semblants.
UN JOURNAL DE COMBAT.
Qui combat contre les populismes et le complotisme, le racisme comme l’intégrisme, et toutes les fièvres identitaires.